LE DÉTROIT
L'une de mes distractions les plus agréables c'est de sortir, un peu avant la tombée de la nuit, par la vieille porte de la citadelle pour aller m'asseoir sur la haute falaise. Je vois alors le spectacle le plus étrange : tout près de moi, Bonifacio penché au loin vers la mer, puis le détroit et, à une faible distance, la Sardaigne. Il existe un vieux livre (mon ami Lorenzo l'a lu), qui cite le rocher de Bonifacio comme la 72e merveille du monde. Du haut de mon petit banc de pierre je domine la rampe par où l'on descend à la marina : c'est un va-et-vient continuel de gens qui paraissent et disparaissent par la porte des remparts ; ils montent, à califourchon sur leurs ânes, ou bien à pied en poussant devant eux leurs pauvres bêtes chargées de melons, et pour rendre l'ascension moins pénible, ils décrivent de nombreux zigzags. Je ne me rappelle pas avoir vu ailleurs des ânes plus petits : on ne comprend pas qu'ils puissent porter leur cavalier. Parmi tous ces hommes il n'y en a pas un seul d'armé : on ne voit point de fusils à Bonifacio.
Quand je me reposais là-bas près de la petite chapelle de Saint-Roch, des curieux venaient aussitôt m'entourer, s'asseoir familièrement à côté de moi, me demander d'où je venais, ce que je comptais faire, si mon pays était civilisé. La dernière question, on me la posait souvent quand je disais que j'étais Prussien. Un Monsieur à l'air distingué
294 coRsici
prit place un soir auprès de moi ; nous eugageâmes une conversation politique, et comme je vins à nommer le souverain actuel de mon pays, il manifesta une soudaine surprise de ce que les Prussiens parlaient italien (plusieurs personnes ici m"ont demandé fort gravement si on parle italien en Prusse). Mon aimable interlocuteur désira savoir si je parlais latin, et comme je lui dis que je le comprenais, il ajouta qu'il l'entendait également, et commença ainsi : «: Multos aimos jam ierunt che w non huheo parla fo il htinum. i> Voulant lui répondre dans la même langue, je sentis qu'elle se transformait malgré moi en italien, et que j'allais m'exprimer, si c'est possible, avec plus d'élégance que mon Bonifacien. Deux idiomes qui ont beaucoup d'affinité se mêlent aisément dans notre bouche, quand nous avons l'habitude de ne nous senir tous les jours que de lun d'eux.
Le Bonifacien me répéta aussi les paroles prophétiques de Rousseau : dans une conversation avec un Corse instruit, il est difficile de ne pas les entendre rappeler.
La Mie du détroit s'embellit au déclin du jour. Des voiles; couronnées d'un nimbe d'or, glissent sur les vagues écumantes ; de noirs écueils émergent çà et là de la mer; les côtes sardes se teignent en violet. Là en face, s'élèvent les belles montagnes de Tempio et de Lambara ; plus loin celles qui nous masquent Sassari ; à gauche un pic superbe, en forme de pjTamide, dont on ne sait pas me dire le nom. Le soleil couchant éclaire la Sardaigne et inonde de ses rayons Longosardo, sa \ille la plus rapprochée d'ici. Je distingue parfaitement les maisons, et pourrais même mimaginer que ces points noirs là-bas sont des Sardes qui se promènent. Par des temps calmes, on entend, dit-on, le tambour de Longosardo. J'ai compté six tours sur la côte ; je n'ai pas pu voir Castel-Sardo et Porto-Torres, les villes les plus voisines de la mer dans la direction de Sassari. Mon aimable ami Lorenzo a passé trois ans à la faculté de Sassari ; aussi