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CHAPITRE IX

Aux premières ombres du crépuscule Bonifacio allume son phare ; et des côtes de la Sardaigne, enveloppées de ténèbres, Longosardo lui répond en allumant le sien : c'est ainsi que les îles sœurs continuent pendant la nuit à s'entretenir par des signes lumineux. Les gardiens de ces phares mènent une vie bien solitaire ! Chacun d'eux occupe le premier ou le dernier lieu habité de son île : celui de Bonifacio est le plus méridional des Corses, et celui qui est là-bas perché de l'autre côté du détroit, le plus septentrional des habitants de la Sardaigne. Ils ne se sont jamais vus ni parlé. Mais tous les soirs ils se souhaitent une bonne nuit, felicissima notte, comme disent les bourgeoises en Italie quand elles vous apportent de la lumière dans la chambre. C'est le gardien corse qui, le soir, paraît le premier avec son flambeau et envoie sa felicissima notte ! puis vient celui de Sardaigne qui lui répond felicissima notte ; et ils font cela chaque soir, et ils le répéteront toute leur vie jusqu'à ce qu'un jour d'un côté ou de l'autre, la lumière s'éclipse un instant ; et alors l'un des gardiens saura que son vieil ami est mort au-delà du détroit ; et il versera une larme en s'écriant : « felicissima notte ! »

Je visitai le gardien corse dans sa tour. Elle est à une heure de Bonifacio, sur une petite éminence du Cap Pertusato. La partie australe de la Corse se termine en un triangle tronqué ; elle présente ainsi à son extrémité deux promontoires, à l'Ouest le cap Pertusato, à FEst le cap Sprono (éperon), pointe étroite, la plus rapprochée de la Sardaigne, où, avec un bon vent, on peut arriver en une heure. Le petit phare est entouré d'une blanche muraille et ressemble à un château. Le gardien me reçut avec amitié, et m'offrit un verre de lait de chèvre. Il vit là comme Eole au milieu des vents. C'est tout de môme drôle de songer que les longues années d'un homme tournent ainsi autour d'une lampe à huile, qu'une existence se consume à brûler des

mèches, la nuit, sur un écueil isolé ! Il n'y a point d'être plus difficile et plus facile à contenter que l'homme.

Mon gardien me mena sur la terrasse du phare, munie d'un garde-fou (la violence du vent me força à me tenir à la rampe) ; et du pignon de ce manoir il me montra ses domaines et ses vassaux, consistant en une vigne et trente chèvres. Il était content du peu qu'il possédait ; aussi, je pus le proclamer heureux avant sa iîn. Il me fit voir les splendeurs de la Sardaigne, ses îles et ses îlots, qui l'entourent comme un essaim d'abeilles : Santa-Maria, Santa-Maddalena, Gaprera, Reparata et d'autres de moindres dimensions. A l'occident, le détroit est semé d'écueils ; à l'orient il est plus large, et c'est là qu'en face du promontoire de Sardaigne appelé Capo Falcone, s'élève l'île d'Asinara avec ses pittoresques hauteurs.

A la Corse appartiennent aussi quelques îlots rocailleux, de formes très bizarres, disséminés à une faible distance de la côte, San-Bainzo, Cavallo et Lavezzi. Ce sont des roches granitiques. Les Romains y avaient établi des carrières d'où ils tiraient des ^colonnes pour leurs basiliques et leurs temples. On voit encore des traces non équivoques de ces anciens ateliers, jusqu'à des restes du charbon que l'on y employait dans les forges, d'énormes colonnes à moitié taillées, deux entre autres à San Bainzo, ainsi que des blocs déjà dégrossis. On ignore à quel édifice de Rome ils étaient destinés. Par suite de quelle terreur panique les ouvriers et les artistes confinés sur cet écueil ont-ils fui soudain vers la mer, laissant leur travail inachevé ? Peut-être les flots les ont-ils engloutis, peut-être même sont-ils tombés victimes du Sarde farouche ou du Corse indompté ? Je m'étonne qu'ils n'aient pas donné lieu ici à une légende et que leurs fantômes n'apparaissent pas la nuit dans ces ateliers ; car moi-môme, à la lueur de la lune, je les ai vus surgir de la mer, avec leur front large, leur nez d'aigle, leurs yeux caves, leur longue toge

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