‹ Histoire des CorsesChapitre 376 sur 408 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

pour en apercevoir l'entrée. Le peu de largeur de ce canal permet de le fermer au moyen d'une chaîne, comme le fit Alphonse d'x\ragon. On m'a montré le solide anneau de fer encore rivé au rocher du rivage. A droite et à gauche, et plus loin sur la partie de la côte exposée à la pleine mer, les vagues ont creusé des grottes plus ou moins grandes : elles méritent toute notre attention, et elles seraient déjà fort connues dans le monde entier, si la Corse ne se trouvait, pour ainsi dire, en dehors du monde.

Tout près de la ville, il y en a trois entre autres d'une beauté remarquable. C'est d'abord la grotte de San-Bartolomeo, galerie étroite où la barque a de la peine à pénétrer. Elle ressemble à un appartement gothique et on y respire une agréable fraîcheur. La mer s'y étend presque jusqu'au bout et en couvre le sol de ses eaux calmes et limpides. C'est comme une salle où la gent aquatique se réunit sans crainte du requin. J'y ai trouvé toute une heureuse famille de poissons : loin de se laisser troubler par notre visite, ils prenaient autour de la barque leurs joyeux ébats.

En sortant de cette grotte, on arrive bientôt en pleine mer, et l'on jouit alors d'un spectacle surprenant : le roc de Bonifacio s'avance au loin sur les flots avec sa large poitrine bipartie. C'est un superbe monument de maîtresse Nature. Elle l'a appuyé sur des colonnes, de puissants contreforts, de la chaux et du sable stratifiés, où la vague a creusé des cannelures profondes. Un de ces piliers s'appelle timone. Les colonnes soutiennent un arc colossal, au-dessus duquel s'élèvent les blanches murailles de Bonifacio, et forment l'entrée d'une grotte s'ouvrant comme un noble portique au regard émerveillé. Je fus frappé à la vue de cet imposant édifice, modèle de nos basiliques et de nos temples. La mer houleuse allait se briser contre les parois extérieures de la grotte, tandis qu'à l'intérieur régnait le calme le plus parfait. La' cavité n'est pas bien profonde : ce n'est qu'une niche

dont la voûte arrondie est tapissée de guirlandes de stalactites en forme de )3ampres. On pourrait y mettre une statue colossale de Poséidon. Elle s'appelle Sotto al Francesco.

En tournant à droite du côté de l'est, on arrive devant une étrange falaise, présentant de nombreux souterrains où la mer va s'engouffrer. Notre barque entra dans l'une de ces cavernes, que les pêcheurs appellent camere. C'est près de là que se trouve la plus belle grotte de Bonifacio, le Sdragonato. Ma langue est impuissante à décrire cette merveille. Jamais je n'en ai vu de semblable, et peut-être est-elle unique en Europe. Comme Sotto al Francesco, cette grotte s'ouvre au milieu d'une immense stalactite ; mais sa petite porte est au flanc même de la montagne, et conduit, par un goulet étroit, à une vaste salle partout enceinte de rochers. J'éprouvai une inquiétude pleine de charmes à naviguer par ce canal : les vagues couraient impétueuses, lançant contre le roc de hautes gerbes de blanche écume ; puis elles revenaient sur leurs pas, disparaissant dans l'abîme ou se redressant avec fureur. On aurait dit les forces élémentaires renouvelant leur ancien combat. Ce grondement des flots irrités n'est bien rendu qu'en italien par le mot rimhomba. — Nous fûmes tout à coup lancés de cette horrible gueule écumante dans un vaste et superbe temple circulaire, où la nacelle glissa doucement sur le limpide miron^ des eaux, là sombres et plus loin brillant des couleurs de l'émeraude, du rubis ou du saphir. C'est un panthéon édifié par la nature. Au milieu de la coupole s'ouvre sur les splendeurs du firmament une large crevasse, par laquelle les ramiers volent en essaims joyeux ; du bord de cette étrange fenêtre pendent des arbustes et des plantes en bouquets et en festons de verdure, et un arbre tend vers la grotte ses tremblants rameaux. La voûte est presque régulière, et des suintements continuels y déposent partout de capricieuses incrustations. Mais ces stalactites ne rappellent ni la grotte de Brando au Cap-Corse, ni celles du Harz en

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