‹ Histoire des CorsesChapitre 377 sur 408 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Allemagne. Elles forment ici de puissants bosselagcs, ou recouvrent simplement la pierre d'une couche d'azur. On peut faire le tour de la grotte en barque ou à pied : la nature y a mis partout des sièges et des gradins disponibles.... quand la grosse mer ne les occupe pas. C'est dans ce charmant salon que les chiens de Protée viennent se délasser. Hélas ! je n'en ai point vu. Ils étaient probablement partis pour une promenade sur mer. Mais il restait encore une famille de ramiers, qui à notre approche s'enfuit avec effroi. Les eaux de la grotte sont profondes et tellement limpides qu'on distingue les herbes marines, les coquillages et les poissons. Il vaudrait la peine de venir, l'été, s'y asseoir de temps en temps, pour lire l'Odyssée et observer les visiteurs étranges qui y arrivent des mystérieuses profondeurs. L'homme ne connaît ni les plantes ni les animaux qui sont ses compagnons et ses amis sur la terre ; il comprend moins encore ces êtres muets, aux formes insolites, qui demeurent dans l'immense élément. Ils vivent ; ils ont leurs lois, leur raison, leurs joies et leurs douleurs, leurs amours et leurs haines. Ils ne sont pas attachés à la glèbe, comme nous sur l'aride élément. Ils parcourent en liberté leur demeure infinie, habitent un cristal toujours pur, fondent des républiques puissantes, ont leurs migrations de peuples, leurs expéditions de pirates, et font, à leur gré, de magnifiques parties de mer.

Du Gap Pertusato à Bonifacio, la côte, sans cesse battue par les vagues, est profondément déchiquetée et couverte de nombreuses incrustations. On y trouve une araignée singulière qui se bâtit dans le sable une petite habitation munie d'une porte pouvant se fermer et s'ouvrir à volonté. Veut-elle sortir ? Elle pousse la petite porte, et va se promener avec ses filles au bord du magnifique détroit, lorsque, bien entendu, elle est contente de leur travail et qu'on a assez filé à la maison. Cet excellent architecte s'appelle mygale pionnière ou araignée maçonne de Corse.

J'ai vu la scalina d'Alfomo, escalier que le roi d'Aragon aurait, d'après la légende, fait creuser dans le roc au-dessous des remparts. Ne pouvant réduire la ville par les armes, Alphonse, eut, dit-on, l'idée de pratiquer là un passage secret. Les Espagnols débarquèrent, la nuit, sur un point du rivage que les assiégés ne pouvaient voir et où s'ouvrait une grotte souterraine, pourvue d'eau douce et pouvant contenir 300 soldats. Ils y taillèrent une rampe à gradins, et ils s'étaient déjà élevés jusqu'aux murs de la citadelle lorsqu'une femme les aperçut, donna l'alarme, et les Bonifaciens, accourus en foule, jetèrent l'ennemi à la mer. — C'est une fable. Il me semble impossible d'admettre que les Espagnols aient pu travailler si longtemps dans le roc sans donner l'éveil aux habitants. Il existe d'ailleurs un autre escalier du même genre, que creusèrent les moines de Saint-François pour aller prendre des bains de mer ; il a aussi presque entièrement disparu .

J'ai du malheur ! la pêche du thon est ajournée, et le mistral ne permet pas aux corallines de sortir du port. Le détroit est riche en corail, que les Corses laissent cependant aux Napolitains, aux Génois et aux Toscans le soin de ramasser. Ces étrangers viennent ici en avril et restent jusqu'au mois de septembre. Un Génois m'a montré de beau corail rouge. On le vend au poids, trois francs l'once. C'est le détroit de Bonifacio qui fournit de corail presque toutes les fabriques de Livourne. Mais depuis que les Français en ont découvert de meilleur et en plus grande quantité sur les côtes d'Afrique, on en tire moins d'ici. Cette pêche se fait surtout dans les eaux de Propriano, de Roccapina, de Figari et de Ventilegne où abonde aussi le thon.

Après avoir étudié le pays de Bonifacio et ses côtes, je me disposai à partir. Je trouvai la population de cette remarquable contrée telle que me l'avait décrite mon ami Lorenzo. « Nous sommes pauvres, me dit-il un jour, mais actifs et

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contents do notre sort. Le sol produit ici de riuiilc en abondance, le vin ne nous manque pas et notre air est sain. Nous vivons heureux, acceptant avec reconnaissance les jours que le bon Dieu nous accorde sur ce rocher. Au retour des travaux champêtres, le pauvre trouve toujours chez lui du vin pour mêler à son eau, de l'huile pour préparer son poisson, peut-être même un morceau de viande, et, l'été, à coup sûr, un melon. »

Je me souviendrai de l'hospitalité des Bonifaciens avec autant de reconnaissance que de celle des habitants de Sartène. Lorsque le matin au point du jour je voulus aller prendre la voiture d'Aleria, je vis Lorenzo qui m'attendait déjà à la porte de la citadelle pour me souhaiter encore une fois un bon voyage et m'accompagner à la marina. Nous descendîmes par le rocher abrupt, doré par le soleil levant ; mais au moment de prendre congé de la ville, j'assistai à une scène dont le souvenir sera pour moi ineffaçable. Au-dessous de la porte, sur le bord de la falaise, est la modeste petite chapelle de Saint-Roch, élevée à la place où mourut la dernière victime de la peste de 1528. Quand j'eus dépassé les remparts, mes yeux dominant l'église virent ses portes toutes grandes ouvertes ; le prêtre à l'autel resplendissant de cierges ; devant lui, sur deux files, des femmes dévotement agenouillées ; et sur le rocher aux abords de l'église, des hommes et des femmes également à genoux. La vue de cette communauté paisible, en prière sur la haute falaise du détroit, inondée parles feux de l'aurore, me remplit d'une profonde émotion : elle m'apparut comme une fidèle image de la piété.

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