‹ Histoire des CorsesChapitre 378 sur 408 · LA COTE ORIENTALE · texte numérisé non relu

LA COTE ORIENTALE

Sur la partie de la côte orientale qui avoisine Bonifacio, le rivage est entièrement désert. La route longe le golfe de Santa-Manza et se dirige vers Portovecchio où l'on arrive en trois heures. C'est là que, près du village de Sotta, s'élèvent les ruines du vieux château de Campana. Elles nous racontent une singulière légende : Dans ces murs habitait jadis Ors'Alamamio, l'Ours allemand, qui avait établi parmi ses vassaux l'odieux droit de cuissage (jus primm noctis). Quand l'un d'entre eux se mariait, il était tenu d'emmener sa femme au château, afin que l'Ours allemand en put jouir la première nuit; et il devait, en outre, fournir le plus beau cheval de selle aux écuries du terrible seigneur. Le jeune Piobetta aimait une belle vierge, et voulut un jour l'épouser. C'était un rude cavalier, fort habile à jeter son lasso. Il cacha donc sous sa veste la corde perfide, s'élança sur un coursier fringant et alla caracoler devant le manoir, pour montrer à Ors'Alamanno la valeur de la bête qu'il lui destinait. L'Ours allemand sortit de son antre, tout heureux en songeant qu'il allait bientôt embrasser la plus jolie fille et monter le plus beau coursier. Lors donc que, riant dans son cœur, il était là à regarder PioDetta, celui-ci passa rapidement devant lui, l'enserra du

lasso, puis, descendant de la montagne comme l'ouragan, il traîna sur les roches le corps du malheureux Orso. Le château fut démantelé, et l'on enfouit l'Ours allemand dans un coin obscur. Mais un an après, on se demanda ce qui pouvait en être advenu ; et courant à la place où le corps était enseveli, on l'exhuma. Un moucheron s'envola de la fosse : il entra dans toutes les maisons, piqua toutes les femmes, et devint peu à peu aussi gros qu'un bœuf, continuant à mordre les gens de la contrée. On ne savait comment s'en défaire. Quelqu'un eut enfin l'idée de recourir aux merveilleux médecins dePise, qui guérissaient tous les maux. Ils se rendirent donc dans cette ville, et en ramenèrent un de ces merveilleux praticiens.

Quand le docteur eut vu le monstre, il se mit aussitôt à étendre des onguents et à rouler des pilules : il fabriqua 6,000 mouches de Milan ainsi que 100,000 pilules, appliqua au bœuf ailé les 6,000 emplâtres, et lui fit avaler les 100,000 pilules ; et le bœuf ailé devint de plus en plus petit. Quand il ne fut pas plus gros qu'une mouche ordinaire, il mourut. On prit alors une grande bière ; on la recouvrit d'un linceul blanc, et sur le linceul on déposa le corps du défunt ; et toutes les femmes réunies s'arrachèrent les cheveux, et pleurèrent amèrement la perte du joyeux moucheron ; et douze hommes portant le cercueil au cimetière, donnèrent au corps une sépulture chrétienne ; et l'on fut ainsi délivré de ce grand fléau.

Cette belle légende, je l'ai empruntée au Chroniqueur corse. J'ai suivi son récit jusqu'à l'arrivée du merveilleux docteur, qui tue simplement le monstre ; le reste, je l'ai ajouté.

Portovecchio est une petite place forte d'environ 2,000 habitants, située sur le golfe de même nom, le seul de toute la côte orientale. Cette baie est superbe : elle pourrait devenir un jour importante, car elle se trouve en face du continent italien. Les Génois fondèrent Portovecchio pour tenir les

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