CHAPITRE I
Sarrasins en respect. Ils tâchèrent d'y attirer des colons en leur accordant toute sorte de privilèges. Mais comme la contrée est fort marécageuse et malsaine, la ville fut abandonnée trois fois, et se dépeupla. Même de nos jours, ce canton est l'un des moins populeux de la Corse ; il n'est guère habité que par les cerfs et les sangliers. Cependant le pays est très fertile ; et les environs de Portovecchio produisent du vin et de l'huile en abondance. La ville est bâtie sur un roc de porphyre nu ; comme j'y arrivai au mois d'août, je la trouvai à peu près déserte : la moitié de la population s'était réfugiée dans les montagnes.
Au nord de ce beau golfe le rivage s'étend presque en ligne droite : la route côtoie d'abord les montagnes ; mais à Solenzara les hauteurs s'éloignent et laissent libres les grandes plaines qui donnent à la côte orientale de la Corse une physionomie si différente de la partie opposée. L'occident de l'ile offre une longue suite de vallées parallèles, les montagnes s'y inclinent vers la mer où elles se terminent en promontoires et forment des golfes magnifiques ; l'orient n'a pas de vallées montueuses sur le rivage : la côte s'y perd dans des bas-fonds. L'ouest de la Corse est romanesque et grandiose ; à l'est règne une douce mélancolie. L'œil parcourt ici d'immenses plaines ; il cherche des villages, des hommes, la vie, et ne découvre que des landes désertes, des makis, des marais et des étangs, qui longent la mer et répandent la tristesse autour d'eux.
Il faut une journée de voyage pour aller de Portovecchio à Aleria. La route est toujours en plaine ; l'herbe y pousse à un pied de hauteur. On craint de la parcourir en été. Dans ce long voyage je n'ai pas rencontré une âme vivante. On n'y trouve pas un seul lieu habité ; ce n'est que bien loin sur la montagne qu'on aperçoit çà et là quelques hameaux. Sur la plage s'élèvent parfois des maisons désertes, près d'un petit port, d'une cala (escale), comme Porto Favone, oiî menait
l'ancienne route romaine, Fantea, Cala di Tarco, Cala di Cannelle, Cala di Coro, ou plutôt, je crois, Cala di Moro, escale des Maures. On y voit aussi des tours génoises abandonnées.
Toutes les maisons étaient désertes, leurs portes et leurs fenêtres fermées. La plage est malsaine. Le Corse y envoie travailler le pauvre Liicchese, mais lui-même reste dans sa montagne. Je n'ai pas eu à souffrir du mauvais air ; je n'ai pris cependant d'autre précaution que de priser du camphre, à l'exemple de mon compagnon de voyage qui me recommanda ce préservatif.
Comme nous avions emporté peu de provisions, nous fûmes tout à coup assaillis par la faim, qui nous tourmenta ce jour-là et le suivant ; nulle part on ne voyait une auberge, une maison ouverte. Le piéton mourrait de faim ici, ou bien il serait forcé de fuir dans les montagnes, d'errer pendant des heures avant d'arriver, par quelque sentier perdu, à une cabane de berger. C'est une strada morta.
Nous passâmes la rivière du Tara^o. Là commence, avec le petit stagm di Palo, la longue série des étangs. Ce sont le stagno d'Urbino, le Ziglione, le stagno del Sale et le bel étang de Diana, qui porte encore son nom du temps des Romains. Séparés de la mer par une mince bande de terrain, ces poissonneux viviers communiquent généralement avec elle par une étroite embouchure. Le poisson en est fort estimé. On y pêche surtout de grasses anguilles et des loups énormes.
Des rives du Taravo s'étend vers le nord la plus belle plaine de la Corse, le Fiumorbo ou canton de Prunelli. Traversée de nombreux cours d'eau, bornée par les étangs et la mer, elle ressemble de loin à un immense jardin de luxuriante verdure au bord des flots bleus. Mais à peine aperçoiton çà et là quelque champ cultivé : la fougère couvre partout l'immense plaine. On ne saurait comprendre pourquoi