‹ Histoire des CorsesChapitre 386 sur 408 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

» On nous envoya à Cologne continuer nos études et nos exercices. Délivrés de la gênante tyrannie de l'école, nous nous trouvâmes là comme sous un ciel nouveau. Nous nous mîmes donc à jouir de notre douce liberté, et j'en aurais abusé peut-être si mon sage camarade ne m'eût arrêté sur la pente. Nous étions en pension chez un professeur, dont la femme, quoique déjà vieillotte, avait l'esprit fort alerte ; ses filles, aussi vives que belles, avaient en outre une conduite exemplaire. Après souper, nous passions toujours quelques heures à jouer, ou bien nous allions nous promener au jardin qu'ils possédaient aux portes de la ville.

» Cet agréable commerce durait depuis environ deux ans, lorsqu'il fut soudainement troublé par l'arrivée du jeune comte M., envoyé par son père dans la maison où nous étions logés. Le gouverneur du comte était natif de Cologne, où il avait depuis longtemps ses secrètes allées ; aussi abandonnait-il le plus souvent à lui-même le jeune homme confié à sa garde, pour courir à ses plaisirs. Le comte s'ennuyait donc souvent : nous eûmes l'idée malheureuse de lui proposer de se joindre à notre société, ce qu'il accepta de grand cœur.

y> Théodore s'asseyait ordinairement entre les deux sœurs, et moi entre la cadette et la mère. On fut contraint de changer ces dispositions : par déférence envers le noble comte, nous lui cédâmes la place que le baron de Neuhoff avait jusqu'alors occupée. Je remarquai parfois que notre nouveau camarade faisait les yeux doux à l'aînée des deux sœurs : quand leurs regards se rencontraient la belle pudibonde changeait de couleur. C'était une jolie brunette, aux yeux noirs, au tenit fort délicat. M. ne tarda pas à en devenir éperdûment épris, et comme ces choses-là n'échappent guère aux amoureux, Théodore s'aperçut vite de l'amour du comte pour Marianne (c'était le nom de l'aimable jeune fille), et tomba dans une profonde mélancolie.

324 coRSiCA

— Qu'avez-vous donc, mon cher ? lui demandai-je un soir au moment d'aller nous coucher. Depuis quelques jours je vous trouve bien rêveur ! Vous n'avez plus cette vivacité qui rendait autrefois votre commerce si agréable. Vous avez sans doute quelque secret chagrin.

— Ah! cher ami, me répondit-il, je suis né sous une mauvaise étoile : je ne connus jamais mon père ; vous seul me faites supporter les vicissitudes d'une existence qui sans vous serait bien malheureuse.

— Mais pourquoi faites-vous maintenant ces tristes réflexions ? Mon père prendra soin de votre avenir, et vous êtes vous-même en état de suppléer à ce que la fortune vous a ravi. Avouez-le, Théodore, votre trouble aune autre cause. Si je ne me trompe, les beaux yeux de Marianne n'ont déjà produit que trop d'effet sur votre cœur.

— Je ne le nierai pas, me répondit-il, et vous avouerai toute ma faiblesse. Vous savez avec ^quel plaisir nous avons passé ces deux ans auprès de nos charmantes amies. Mon cœur s'est dès le premier jour tourné vers Marianne. Je croyais ne nourrir pour elle que les sentiments d'une respectueuse sympathie. Je viens de m'apercevoir qu'elle m'a inspiré la passion la plus violente. L'arrivée du jeune comte m'a dessillé les yeux. Je ne vois que trop les tendres attentions qu'il lui prodigue ; et comme il a sur moi l'avantage de la naissance, je crains que la belle Marianne ne lui accorde le même privilège dans son cœur. A la jalousie que je ressens, je reconnais la force de mon amour : j'en perds le boire et le manger, je passe les nuits sans dormir, et cela joint au feu de la passion qui me dévore finira par me réduire à rien.

— Mais, mon cher Théodore, lui dis-je, comment vous qui êtes si sage, pouvez-vous vous abandonner à une passion qui ne peut avoir que des suites funestes? Marianne n'est pas de votre condition : vous ne pouvez donc pas l'épouser, et elle est trop vertueuse pour que vous puissiez la posséder autrement.

Page 1