CHAPITRE III
Changeons de logis ! loin de l'objet de votre flamme, vous en perdrez peu à peu le souvenir.
— • Tout ce que vous me dites est fort raisonnable, répliquat-il ; mais quand avez-vous entendu dire que l'amour raisonne ? Ignorez-vous que là, comme dans les affaires d'honneur, on ne prend conseil que de son cœur? Je ne puis renoncer à Marianne sans renoncer à moi-même : la blessure est déjà trop profonde pour qu'elle puisse guérir.
— Mais que diront vos amis, continuai-je, si vous vous attachez à elle par des liens indissolubles ? C'est d'eux que dépend votre avenir : ils éloigneront sans doute de vous leurs mains bienfaisantes et vous priveront de l'héritage qu'ils vous destinaient.
— Qu'ils fassent ce qu'ils veulent, me dit-il ! Pour moi, j'aimerai toujours Marianne.
Sur ce, nous nous souhaitâmes une bonne nuit. Je dormis bien, mais Théodore n'en fit pas autant : je le trouvai le matin si changé que je n'eus garde de recommencer notre conversation de la veille.
Nous reprîmes nos études, et le soir on se retrouva, comme d'ordinaire, dans la petite société. On y railla un peu Théodore sur le trouble de ses idées : il prétexta une migraine et demanda à être dispensé du jeu. Pendant que les autres jouaient, il se mit à observer Marianne et le comte. Il crut voir une certaine correspondance amoureuse entre leurs yeux, ce qui le désespéra entièrement.
Nous sortîmes. En entrant dans notre chambre, il me dit : — Eh bien ! Doutez-vous encore de l'amour de Marianne et du comte ? Ils se sont jeté cent regards amoureux ; au départ, elle lui a même glissé quelques mots à l'oreille : mon malheur est certain.
— Je n'ai rien vu de tout cela, lui répondis-je ; la jalousie vous a peut-être montré les choses autrement qu'à moi.
Ce fut pendant deux ou trois jours le thème de notre con-
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versation. La fête de Marianne arriva. A l'occasion de cet anniversaire, notre professeur nous invita, avec d'autres personnes, à dîner dans son jardin ; et le comte, pour faire hommage à la jeune fille, lui apporta, le matin, un bouquet avec une riche rose en brillants. Il n'en fallut pas davantage pour mettre Théodore hors des gonds. Il devint triste et taciturne et ne mangea presque rien pendant tout le repas. Gomme on lui en demanda la raison, il dut encore recourir à sa migraine pour se tirer d'embarras. On se leva de table, et, après quelques tours de promenade, on se rendit à la danse. Le comte ouvrit le bal avec Marianne qui, comme de juste, fut la reine de la fête. Théodore ne voulut pas danser : il se promena toute la nuit dans le jardin. Le bal dura jusqu'à l'aube et nous rentrâmes chez nous.
y> Je montai dans ma chambre ; mon camarade s'arrêta dans la cour. Il y trouva le comte et l'obligea à tirer l'épée. Entendant le cliquetis des armes, je descendis au pas de course... J'arrivai trop tard : il avait déjà porté au comte le coup mortel, et s'était sauvé par la porte de derrière.
)) Vous pouvez vous imaginer la consternation et la douleur qui régnèrent alors dans la maison. On porta le pauvre comte sur son lit, où il expira deux heures après.
y> Ni moi ni les autres amis de Théodore nous ne pûmes savoir où il était passé ; nous ne l'aurions sans doute jamais appris s'il ne nous avait écrit de Corse, il y a quelques jours. »
Ce qui a transpiré de la vie de Théodore avant son arrivée en Corse (vu la nature de cet homme, les informations ne peuvent être qu'incertaines et contradictoires) nous le montre comme l'un des aventuriers les plus heureux et les plus marquants du dix-huitième siècle. Des hommes tels que Cagliostro, Saint-Geimain, Law, Théodore, Casanova, Konigsmarck, forment un frappant contraste avec leurs grands contemporains