CHAPITRE III
Washington, Franklin, Paoli, Pitt, Frédéric le Grand. Pendant que ces derniers jettent les fondements d'un nouvel ordre politique et social, les premiers, pareils aux rapides oiseaux des tempêtes, annoncent l'agitation des esprits.
)) On dit que Théodore fut page auprès de la célèbre duchesse d'Orléans et devint là un parfait homme de cour. Sa nature de Protée le porta aux carrières les plus diverses. A Paris, le marquis de Gourcillon lui procura une charge d'officier. Il se livra au jeu avec ardeur ; puis, pour se soustraire à ses créanciers, il s'enfuit en Suède chez le baron de Goertz. Il entra tour à tour en relations avec les astucieux et brillants ministres de l'époque, Ripperda, Alberoni et Law, qui tous introduisirent plus ou moins dans la politique leur caractère de chevaliers d'aventure. Théodore devint l'ami intime d' Alberoni ; il acquit en Espagne une si grande influence qu'il put y amasser en quelque temps une fortune considérable. Mais après la chute d' Alberoni, il se trouva lui-même sur le pavé. Il s'accrocha alors à Ripperda, et épousa une demoiselle d'honneur de la reine d'Espagne. Elisabeth Farnese, qui tenait en main les fils de mille intrigues, les avait tous mis en jeu pour procurera son fils Don Carlos une couronne en Italie, et elle y avait réussi d'une manière fort étrange. Le monde était alors plein de parvenus, de prétendants, d'êtres fantasques, de coureurs de bonnes fortunes. On pourrait en former une galerie complète. La seule politique nous offre : Don Carlos, Charles Stuart, Rakotzy, Stanislas Leczinski, la créature du grand aventurier Charles de Suède, les hommes d'Etat cités plus haut, et en Russie Menczikov, Munnich, Riron ; Mazeppa et Patkul même pourraient figurer en tête de la galerie. C'était aussi le temps où les femmes régnaient en Europe. On voit donc sur quel terrain notre Théodore se trouvait.
ï) Sa femme était espagnole, mais, paraît-il, d'origne irlandaise ou anglaise, parente du duc d'Ormond. Elle n'a pas
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précisément laissé la réputation d'avoir été un modèle de beauté. Théodore la quitta un beau jour, non sans emporter, dit-on, les bijoux de madame.
Il se rendit à Paris, et gagna les bonnes grâces de Law : les actions du Mississipi lui procurèrent une peu honnête fortune. Une lettre de cachet lui fit recommencer le cours de ses pérégrinations : il parcourut ainsi le monde, essayant de tout, en Angleterre et particulièrement en Hollande, où il forgea mille projets divers, joua gros jeu et fit beaucoup de dettes. Son arrivée à Gênes, je l'ai déjà racontée dans mon Histoire des Corses. Ses dettes nombreuses lui inspirèrent peut-être le désir d'être roi. Nous assistons ainsi au plaisant spectacle d'un souverain couronné qui, peu de jours à peine avant son élévation au trône, comptait peut-être son tailleur parmi ses créanciers. De pareilles choses ne peuvent guère se voir qu'à une époque où l'ordre social est profondément troublé : on sent alors dans l'air un souffle romanesque, et l'impossible devient parfois une réalité.
Nous savons que Théodore arriva à Gênes, noua dans cette ville ainsi qu'à Livourne d'étroites relations avec des émigrés insulaires, conçut le projet de devenir roi des Corses et se rendit à Tunis pour en préparer les moyens. Il fut fait prisonnier en Barbarie ; c'est pourquoi il mit plus tard une chaîne à son blason royal. Son génie lui procura non seulement la liberté, mais aussi les ressources nécessaires pour débarquer en Corse. A peine échappé à la prison, il arriva au trône.
De Corse il écrivit l'épître suivante à son cousin de Westphalie, le baron de Drost. Cette lettre et tous les autres documents que je communique à ce sujet se trouvent dans le manuscrit du génois Accinelli, et sont même imprimés comme authentiques au troisième volume de l'histoire de Cambiaggi. Notre petit livre allemand les porte aussi, et comme