CHAPITRE PREMIER
Bonne administration de Georrjes Doria ; il quitte la Corse, et Gênes revient à son ancienne tyrannie. — Etat misérable de Vile pendant le siècle qui suivit la guerre de Sampiero. Colonie grecque {1676).
Ce n'est qu'après les gaerres de Sampiero que l'on put connaître, dans toute son étendue, la misère de l'ile. La Corse ressembait à un désert ; le peuple, décimé par les combats et par les émigrations forcées ou volontaires, manquait de tout et vivait à l'état sauvage. La peste vint combler la mesure et la famine força les hommes à vivre d'herbe et de glands, comme les bêtes. En outre, les corsaires infestaient les côtes, tombant à l'improviste sur les pauvres villageois, qu'ils traînaient en esclavage.
C'est en de pareilles circonstances que Georges Doria prit en main le gouvernement de l'Ile. Les Corses n'eurent qu'à se louer de sa bienveillante sollicitude et de son respect scrupuleux pour le traité de paix qui venait d'étendre à tout le pays les statuts et les droits de la Terre de Commune.
Mais à peine Georges Doria fut-il rappelé, que Gênes retomba dans l'ancienne ornière. Ses lieutenants étalent d'ordinaire si entêtés, si aveugles, qu'Us perdaient de vue le passé et ne se préoccupaient nullement de l'avenir. Peu à peu on enleva aux indigènes tous les emplois civils, militaires et ecclésiastiques, pour les donner aux Génois ; on foula aux pieds les statuts pour Implanter un
régime où l'esprit de parti régnait en maître ; on regarda le pays comme un domaine à exploiter. Des membres de la noblesse génoise, appauvris, s'y faisaient distribuer des places, afin de rétablir leurs finances. Endetté comme il l'était, le peuple tomba entre les mains d'usuriers, prêtres pour la plupart, chargés de lever les impôts.
Le gouverneur vivait en véritable Satrape ; à son arrivée àBastia, il prit un sceptre comme emblème de sa puissance. Outre son traitement, qui n'était pas minime, le pays était obligé de lui fournir chaque semaine un veau et une certaine quantité de fruits et de légumes pour les besoins de sa table. Le gouverneur prélevait le 25 "/o sur les amendes, les confiscations et les saisies des marchandises de contrebande. 11 avait amené avec lui un avocat du fisc, un maître des cérémonies, un secrétaire général et un secrétaire particulier, un commandant de port, un capitaine de cavalerie, un capitaine de police et un surintendant des prisons. Tous ces fonctionnaires étaient de véritables vampires ; les écrivains génois le reconnaissent eux-mêmes.
Les impôts devenaient de plus en plus accablants ; toutes les sources de production tarissaient ; il n'y avait pas d'industrie, pas de commerce, la loi ne permettant d'exporter les produits de l'ile que dans les ports de Gênes. D'après le témoignage de tous les écrivains qui ont traité cette période de son histoire, la Corse était alors la partie du monde la plus misérable. Livrée par la guerre à la famine, à la peste, à la dévastation, sans cesse infestée par les incursions des Barbaresques, privée de ses droits, de sa liberté, foulée aux pieds, épuisée, en proie à une justice vénale et déchirée par les luttes intestines des partis, des Rouges et des Noirs, ensanglantée en mille endroits par des guerres de famille à famille et par l'affreuse vendetta, cette île où la nature a versé à pleines mains toutes ses bénédictions n'était plus qu'une vaste plaie. Filippini compte 61 villages, entièrement propres à la culture, qui, de son temps, étaient abandonnés, déserts,