CHAPITRE I
avec leurs maisons et leurs églises encore debout ; — « spectacle vraiment lamentable ! » dit-il lui-même. Le peuple, que ne soutenait plus aucune morale publique, se serait complètement dissous, il se serait fractionné en hordes sauvages, si le sentiment de la patrie ne se fût emparé des masses avec une merveilleuse énergie.
La vertu du patriotisme s'éleva alors à une hauteur qu'on a de la peine à comprendre, si l'on songe à quel pays désert les Corses s'attachaient, pays bien misérable, en effet, mais arrosé de leur sang, du sang de leurs pères, de leurs frères, de leurs enfants, et pour cela cher à leurs cœurs. Filippini dit au XP livre de son histoire : « On peut » le dire hardiment, jamais dans aucun temps et dans » aucun pays du monde, on n'a vu l'amour de la patrie se » manifester avec autant de puissance qu'en Corse. Je suis » étonné, stupéfait que cet amour ait toujours été assez » grand pour empêcher les habitants de prendre la ferme » résolution de s'expatrier à jamais. Si l'on parcourt, en » effet, l'histoire de l'ile, depuis les temps les plus reculés » jusqu'à nos jours, l'on voit que, tout bien compté, pen- » dant une longue suite de siècles, le peuple ne jouit pas » même de cent années de calme et de répit ; et cepen- » dant jamais il ne s'est décidé à émigrer pour échapper » aux immenses ruines accumulées par des guerres si » cruelles et si nombreuses, auxquelles se joignaient la » famine, les incendies, les inimitiés, les assassinats, les » querelles, les violences exercées par tant de nations f) étrangères, le pillage des biens, les incursions multi- » pliées des féroces Barbaresques et des corsaires, et » enfin tant d'autres souffrances innombrables et infinies. » Dans le seul espace de trente ans on commit alors en Corse vingt-huit mille assassinats.
« Un grand malheur pour le pays, dit le même Historien, » c'est la grande quantité de ces maudites machines que » l'on appelle arquebuses à rouet. » Le gouvernement génois en tirait un revenu considérable, mais vexatoire, car
il délivrait lui-même les ports d'armes, les patentes qui en permettaient l'usage. « On compte, poursuit l'Historien » corse, plus de sept mille patentes. En outre, un grand » nombre de personnes dépourvues de patentes portent » fusil, surtout dans les montagnes, où l'on peut voir des )) bandes de plus de vingt ou trente arquebusiers. Au » moyen de ces patentes, on soutire chaque année aux » pauvres Corses une somme de 7,000 livres, puisque tout )) gouverneur nouveau retire les patentes de son prédéces- )) seur pour en octroyer de nouvelles. Il n'y a pas de si » pauvre hère qui ne veuiUe consacrer au moins cinq ou » six écus à l'acquisition d'un fusil, sans compter ce qu'il » lui faudra dépenser ensuite pour les munitions ; celui » qui n'a pas d'argent vend sa vigne, ses châtaigniers, une )) propriété quelconque pour se le procurer, comme si on y> ne pouvait vivre sans fusil. C'est vraiment incroyable ! » La plupart n'ont pas de vêtements pour la valeur d'un » demi écu ; ils n'ont rien à manger chez eux, et ils se » tiendraient pour déshonorés s'ils paraissaient en pubUc » sans fusil. C'est pourquoi, les vignes et les champs n'é- » tant plus cultivés, deviennent des makis inutiles. Les » hommes sont forcés, pour vivre, de s'adonner au pillage » et au crime, et quand ils ne peuvent recourir à d'autres » moyens, ils s'emparent ouvertement, parlaforce,du bœuf, » delà vache, du bétail de celui qui cherche, en travaillant, » à entretenir sa pauvre famille. Aussi, l'agriculture, le » seul bien, la seule ressource des Corses, est-elle bannie » de leur ile, et ceux qui vivent d'une manière si perverse » empêchent les autres de se conduire aussi bien qu'ils le » désireraient. Mais ce n'est pas là tout le mal : chaque » jour l'on entend parler de meurtres commis tantôt dans » un village, tantôt dans un autre, grâce à la facilité que » les arquebuses donnent au méchant pour nuire à son » prochain. Autrefois, lorsque ces armes n'étaient pas en » usage, si deux ennemis mortels se rencontraient sur une » route, ils n'osaient pas toujours en venir aux mains,