‹ Histoire des CorsesChapitre 394 sur 408 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'élection eut lieu à Alesani le 15 avril 1736, et Théodore fut proclamé roi à vie : la couronne était transmissible, par ordre de primogéniture, à ses descendants mâles, à défaut de ceux-ci aux filles, et en l'absence d'héritiers directs, aux parents collatéraux. Mais les Corses ne conférèrent au roi qu'un vain titre : ils conservèrent leur constitution.

J'ignore si le nouveau souverain eut jamais l'intention de leur donner une reine ; on ne lui en laissa peut-être pas le temps. Il s'installa, comme il put, au palais épiscopal de Cervione, s'entoura de gardes et d'un apparat princier, et joua son rôle de roi aussi gravement que s'il fût né sur le trône. Nous savons qu'il se forma une cour splendide et bruyante, créant des marquis, des barons et des comtes. Les hommes sont partout les mêmes avec leurs passions. On peut se sentir roi au milieu des murs délabrés d'une petite chambre de village, comme dans les salies somptueuses du Louvre, et un duc de chocolat ou de marmelade à la cour d'un roi nègre portera son titre non moins fièrement qu'un duc d'Albe. A Cervione la foule courut se chauffer aux rayons du nouveau soleil et solliciter des titres et des faveurs ; au fond d'un village malpropre, dans une maison de misérable apparence, qui était un palais royal parce qu'on l'appelait ainsi, l'ambition et l'égoïsme jouèrent leur rôle tout aussi bien qu'à n'importe quelle cour.

Par un des actes de sa souveraine puissance, Théodore fonda un ordre de chevalerie, car il faut qu'un roi ait des décorations à distribuer ; il l'appela, comme on l'a vu, VOrdre de la Délivrance. Les chevaliers avaient, ma foi, fort bonne mine avec leur habit bleu céleste orné d'une décoration ainsi décrite dans un ouvrage du temps ; (1)

(1) Anonyme cité à la pag. 329.

« La croix ou étoile de cet ordre est en champ de sinople, avec un ourlet d'argent ou blanc. Les pointes de la croix ou étoile, et l'anneau par lequel elle est attachée, sout d'or ou jaune ; et les autres petites pointes, de sable, et chargées des armes du Roi, blanches ou d'argent; et le bord de la croix jaune ou d'or. Dans le milieu de l'étoile est la Justice, couleur de chair, représentée par une femme, qui a une ceinture d'où pend une feuille de figuier d'or : elle tient de la main droite une épée d'acier, et de la gauche une balance, dans un des bassins triangulaires de laquelle est une tache rouge, et dans l'autre une couleur de plomb. Au-dessous de la main qui tient l'épée est un globe d'or, surmonté d'une croix ; et au-dessous de la main qui tient la balance est un triangle d'or au milieu duquel est un T. y>

Tout chevalier jurait obéissance au roi, sur terre et sur mer ; il était tenu de chanter deux psaumes par jour, le Xle (Deus noster refugiimi et virUis) et le LXXe {In te, Domine, speravi).

Les monnaies d'or, d'argent et de cuivre frappées par Théodore sont devenues très rares : elles présentent d'un côté son buste et l'inscription : Theodorus D. G. unanimi consensu electiis Rex et princeps regni Corsici ; de l'autre les mots : Prudentia et industria vincitur Tyrannis. Sur quelques pièces on voit, à l'une des faces, une couronne supportée par trois palmiers avec les lettres T. R., et au revers la légende : Pro bono publico Corso.

Théodore donna aussi au bourreau sa part de besogne : il condamna à la peine capitale bon nombre d'hommes qu'il jugeait dangereux. Mais il gâta par là ses affaires avec ses sujets, particulièrement en faisant exécuter un chef indigène du nom de Luccioni. On lui reprocha aussi quelques attaques contre la vertu des vierges insulaires, ce qui n'était pas

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