CHAPITRE I. oO
» même dans le cas où l'un d'eux avait avec lui trois ou » quatre hommes de plus que son adversaire. Mais aujour- » d'hui, si l'on a tant soit peu de rancune contre quelqu'un » et qu'on n'ose pas l'affronter avec d'autres armes, on se » poste dans un buisson, au milieu des broussailles, et on » n'hésite pas le moins du monde à tirer sur lui, comme » sur une bête fauve ; et nul ne s'en soucie, car la justice » n'ose pas faire son devoir. En outre, les Corses se ser- » vent de ces armes avec tant d'adresse que, si une guerre » venait à éclater (ce dont Dieu nous garde !) leurs enne- » mis n'auraient qu'à se bien tenir ; tous les indigènes, » jusqu'aux enfants de huit ou dix a:ns, qui peuvent à peine » porter un fusil et lâcher la détente, s'exercent continuel- » lement à la cible, et le but, ne fût-il pas plus gros qu'un » écu, ils l'atteignent. »
Filippini, contemporain de Sampiero, a vu introduire les fusils en Corse; « Jusqu'à l'année 1553, dit-il, ils y étaient » entièrement inconnus. y> Le maréchal de Thermes, les Français les firent connaître les premiers dans l'ile. « C'était chose fort comique, ajoute Fihppini, de voir les » insulaires se servir, au commencement, de ces armes ! y> Ils ne savaient ni les charger, ni tirer, et lorsqu'ils fai- » saient feu, ils n'étaient pas moins effrayés que les » sauvages. » Ce que l'Historien corse dit des terribles conséquences de l'introduction des fusils est aussi vrai aujourd'hui, après trois siècles, qu'il l'était à cette époque ; un chroniqueur moderne n'aurait pas un iota à changer à ces paroles.
Au moment où les Corses étaient en proie à cette grande misère, il est bien surprenant de voir une colonie grecque venir tout d'un coup s'établir dans leur pays horriblement dévasté. Dénationaliser le peuple corse, y jeter des éléments hétérogènes, incompatibles entre eux, c'était là le but vers lequel tendaient depuis longtemps tous les efforts des Génois. Peut-être cette politique n'eut-elle pas une faible part dans le projet d'établir en Corse une colonie grecque.
En 1676, des Maïnotes du golfe de Colokythia, fatigués du joug intolérable des Turcs, avaient, comme autrefois les Phocéens pour se soustraire à la domination des Perses, pris la résolution d'émigrer avec leurs femmes, leurs enfants et tout leur avoir, et de se créer une nouvelle patrie. Après de longues recherches, Jean Stephanopulos, leur délégué, se rendit à Gênes pour exposer au sénat les vœux de ses concitoyens. La République les accueillit avec joie ; elle offrit aux Grecs le petit territoire de Paonia, situé sur la côte occidentale de la Corse, entre le golfe de Porto et celui de Sagona. Stephanopulos s'étant assuré de l'état favorable des lieux, les Maïnotes conclurent avec le sénat de Gênes un traité, par lequel la Répubhque leur cédait les territoires de Paonia, Ruvida et Salogna, et s'engageait, en outre, à pourvoir à leur premier établissement et à respecter leur religion et leurs institutions municipales, pourvu que de leur côté ils prêtassent serment de fidéhté aux Génois et obéissent au gouverneur que ces derniers enverraient dans la colonie.
Au mois de mars 1676, les Grecs, au nombre de 730, arrivèrent sur leurs navires à Gênes, où ils passèrent deux mois ; puis ils allèrent prendre possession de leur nouvelle patrie. Gênes voyait avec plaisir la fondation de cette colonie : dans les intrépides Maïnotes elle venait de gagner des amis à toute épreuve ; elle avait établi, en quelque sorte, un avant-poste permanent en pays ennemi, car jamais les Grecs ne pourraient faire cause commune avec les indigènes. Les Corses regardèrent d'abord avec surprise ces étrangers, nouveaux Phocéens, qui venaient s'installer chez eux. Peut-être même méprisaient-ils des hommes qui aimaient assez peu leur propre pays pour l'abandonner ; puis leur cœur se révolta à l'idée que, sans les consulter, on eût mis des intrus en possession de leurs biens. Les pauvres Grecs ne furent jamais complètement à leur aise dans leur rude pays d'adoption..