CHAPITRE IL
Des troubles éclatent à Bozio {1727); ils deviennent la cause d'une insurrection générale ; le gouverneur génois se réfugie clans la citadelle de Bastia ; Ceccaldi et Giafferri sont nommés généraux des Corses.
Pendant un demi-siècle les Corses ne purent se relever de leur épuisement ; mais leur haine contre la République, s'alimentant des malheurs de la patrie et de la misère privée, grandissait chaque jour ; elle finit par absorber tous les autres sentiments. Le peuple vivait de sa haine ; la haine seul l'empêcha de périr.
Bien des circonstances se réunirent pour amener une explosion. Les Douze, que l'on avait conservés pour la forme, ainsi que tous les hommes intelligents, croyaient que la vente abusive des ports d'armes était la principale source du mal intérieur. Nous l'avons vu, dans l'espace de trente années on commit en Corse vingt-huit mille assassinats. C'est pourquoi, les Douze adressèrent de vives remontrances au Sénat de Gènes et lui demandèrent la suppression des patentes. Le Sénat céda enfin. Il défendit la vente des armes et confia à des commissaires spéciaux le soin de désarmer l'ile. Mais comme, par la suppression des patentes, le fisc perdait un revenu annuel, on leva, sous le nom de due seini, (0,40 centimes) un nouvel impôt de douze soldi par famille (fuoco). Le peuple paya en mm^murant ; et la vente publique et secrète des patentes continua de plus belle.
En 1724, une autre circonstance vint augmenter Texas-
pération du peuple. A cette époque File fut divisée en deux gouvernements et le Lieutenant d'Ajaccio érigé en gouverneur : double charge et double despotisme. Chacun des gouverneurs avait pleins pouvoirs pour envoyer aux galères et condamner à mort sans forme de procès, ex informata conscientia, comme on disait alors. De là l'arbitraire, l'injustice, les assassinats.
L'occasion de la révolte ne tarda pas à se produire. Dans une petite ville de la Ligurie on avait infligé à un soldat corse une punition honteuse. On l'avait offert en spectacle sur un cheval de bois, et la foule nombreuse qui l'entourait lui prodiguait l'insulte et le mépris. Ses compagnons d'armes, blessés dans leur orgueil national, assaillirent les rieurs et en tuèrent quelques-uns. Les autorités firent trancher la tête aux meurtriers. A la nouvelle de cet événement, la Corse jeta feu et flammes, et comme on était à l'époque de la rentrée de l'impôt des due seini, ce fut l'étincelle qui alluma l'incendie.
Le lieutenant de Corte, accompagné de son collecteur, se trouvait dans la piève de Bozio à l'heure où les villageois étaient encore aux champs. Un pauvre vieillard de Bustanico, du nom de Cardone, (^) attendait seul le percepteur; il paya l'impôt. Maie comme parmi ses pièces d'argent il y en eut une à laquelle il manquait la valeur d'un demi solclo, le heutenant refusa de recevoir la somme. En vain le vieillard supplia l'officier d'avoir égard à son extrême misère. Repoussé et menacé de saisie, dans le cas où le jour suivant il n'apporterait pas les deux seini, il se retira et, comme font les vieillards, il pesa et discuta en lui-même cet acte de cruauté. Quelques personnes, qu'il rencontra en chemin, écoutèrent ses griefs en faisant cercle autour de lui. Le vieillard commença d'abord à se plaindre de sa misère ; puis, venant à parler de l'étatdu pays, il exposa avec éloquence le dénùment du peuple et la tyran-
^1) Lanfranchi.
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nie des Génois à ses nombreux auditeurs, qu'il excita jusqu'à la rage, et termina par ces mots : « Il est temps d'en » finir avec nos oppresseurs ! » L'attroupement se dispersa; mais les paroles du vieillard parcoururent rapidement le pays^ réveillant partout l'ancien cri de vengeance : « Viva il » popolo ! Viva la libcrtà ! » De village en village on entendit sonner les conques marines et retentir le tocsin. Ainsi, un faible vieillard prêcha la révolte et un demi soldo fut la cause occasionnelle d'une guerre de quarante ans. En effet, le peuple prit alors la ferme résolution de refuser tout impôt (octobre 1729).
A la nouvelle des troubles de Bozio, cent hommes furent expédiés dans la piève, par les ordres du gouverneur Félix PinelU. Accueillis froidement à Poggio di Tavagna, ils allèrent loger dans les maisons. Pompiliani, habitant du village, conçut le projet de s'emparer de leurs armes ; ce qui fut exécuté à la faveur de la nuit : les soldats ainsi désarmés durent rentrer à Bastia.
Pompiliani devient alors le chef avoué des insurgés. Les Corses s'armant de haches, de cognées et de serpes attaquent le fort d'Aleria, le prennent d'assaut, taillent la garnison en pièces, se pourvoient d'armes et de munitions et, sans plus tarder, marchent sur Bastia. Plus de cinq mille hommes allèrent camper devant la ville.
PineUi s'enferma dans la citadelle et, comme il voulait gagner du temps, il envoya en toute hâte l'évêque de Mariana au camp des insurgés pour tâcher de s'entendre avec eux. Les Corses demandèrent le redressement de tous leurs griefs ; mais l'évoque les fit consentir à une trêve de vingt-quatre jours, pendant laquelle ils devaient se retirer dans leurs montagnes et attendre la réponse du Sénat. C'est ce qui eut lieu, Pinefli profita de la trêve pour réunir de nouvelles troupes, pour mieux armer les forts environnants et semer la discorde dans le peuple.
Cependant les Corses, se voyant leurrés, trompés parleurs ennemis, redescendirent de leurs montagnes, au nombre
de dix mille, et mirent le siège devant Bastia. La révolte était devenue générale; on ne pouvait plus l'arrêter, et ce fut en vain que Gênes envoya des commissaires pour reprendre les négociations.
Une assemblée populaire se réunit à Furiani. Elu dans les besoins pressants de la première' heure, Pompiliani avait fait preuve d'incapacité ; on le mit de côté et, à sa place, deux hommes considérables, Andréa Colonna Geccaldi de Vescovato et Don Louis Giafïerri, furent proclamés généraux du peuple corse. Bastia fut alors de nouveau attaqué avec plus de vigueur et les Génois envoyèrent encore l'évêque pour étouffer la révolte. On conclut un armistice de quatre mois, dont les deux partis profitèrent pour se fortifier. Suivant les traditions de la République, le commissaire Gamillo Doria ourdit force complots; mais son projet d'attenter à la vie de Ceccaldi échoua.
Cependant Ceccaldi et Giafferri, parcourant l'intérieur de file, apaisaient partout les querelles de famille, et rétablissaient la justice dans ses droits. En février 1731 ils ouvrirent à Corte une assemblée législative. Ce parlement vota les lois, la levée en masse et l'organisation de la milice et de l'administration. Les députés s'engagèrent par serment à ne plus tolérer le joug de la République. La révolte devenant ainsi légale, disciplinée, s'étendit à tout le pays. C'était le peuple entier des deux côtés des monts, qui se soulevait dans un seul et même sentiment. La reUgion même intervint : les chefs spirituels de File, que l'on consulta, se réunirent tous à Orezza et décidèrent que, si Gênes continuait à fruster la Corse de ses droits, la guerre devenait pour cette dernière un cas de légitime défense, et que le peuple se trouvait déUé du serment de fidéUté.