CHAPITRE VII
Mécontentement des Corses, qui restent pourtant fidèles à leur roi ; Théodore envoie quelques secours ; craintes et précautions des Génois ; ils prennent à leur service de nouvelles troupes étrangères. La guerre éclate des deux côtés avec une nouvelle fureur; Gênes épuisée conclut un traité avec la France, qui expédie des troupes en Corse ; tergiversations, préparatifs des insulaires ; ils font appel à la justice du roi de France. — Merveilleux retour de Théodore ; il est obligé de quitter de nouveau le royaume {1738).
Les Corses ne croyaient pas plus au retour de leur roi qu'à l'arrivée des subsides promis. En proie à la plus affreuse misère et comme enivré par son amour pour la liberté, ce brave peuple n'avait pas même reculé devant le ridicule attaché à une royauté d'aventure. Dans son désespoir, il s'était cramponné à un fantôme, à un brin de paille ; que n'aurait-il point fait en haine des Génois, par amour pour la Uberté ! Malgré tous ses sacrifices, il ne se voyait pas rapproché du but ; aussi le mécontentement devint-il général. Les régents songèrent alors à négocier avec Rivarola; mais ces pourparlers ne purent aboutir. Gênes exigeant que l'ile livrât les armes et se soumit sans conditions. On consulta le peuple assemblé, qui resta inébranlable dans sa résolution de maintenir la foi jurée, de ne reconnaître d'autre souverain que Théodore.
Cependant le roi des Corses parcourait l'Europe en quête d'alliances et de spéculations nouvelles, ramassant de l'argent, nommant des chevaliers, enrôlant des Polonais
et des Allemands. Emprisonné pour dettes à Amsterdam, cet homme extraordinaire parvenait encore à réunir des subsides et à les expédier dans son royaume : de temps en temps les Corses voyaient arriver un vaisseau chargé de provisions de guerre, avec une proclamation de leur roi qui les encourageait à la résistance.
Tout cela était bien fait pour inspirer de sérieuses inquiétudes à la SS. République qui, craignant de voir une puissance continentale prêter enfin l'oreille à ces sollicitations incessantes, offrit 1,000 genouesine (^) pour la tête de Théodore, et le fit suivre en tous lieux par ses agents. Quoique ses finances fussent obérées, elle emprunta trois millions à la Banque et loua trois régiments suisses. On recommença la petite guerre, qui fut conduite avec une extrême cruauté ; depuis longtemps déjà on s'était habitué à ne plus faire quartier. Enfin la République, ne pouvant prévoir le terme d'une lutte qui l'épuisait, se décida à demander le secours de la France ; ses embarras financiers l'avaient fait hésiter jusqu'alors à appeler des troupes étrangères, et d'ailleurs l'expérience du passé n'était pas bien encourageante pour elle.
Le cabinet de Versailles saisit cette occasion avec empressement : il voulait au moins empêcher qu'une station si rapprochée et si importante ne tombât sous l'influence d'un antre pays. C'est pourquoi le 12 juillet 1737, le cardinal Fleury conclut avec Gênes un traité, en vertu duquel la France s'engageait à envoyer une armée en Corse, pour soumettre les « rebelles. » Des manifestes notifièrent au peuple cette décision ; ils causèrent partout un grand étonnement et une douleur profonde, car la puissance qui déclarait vouloir combattre les Corses était celle qui les avait autrefois soutenus. Le peuple, faisant un dernier appel à la pitié du roi de France, répondit que jamais il ne retournerait sous la domination génoise.
(1) La genovesma valait 12 fr.