CHAPITRE VH
Au mois de février 1738, cinq régiments français débarquèrent dans l'île, commandés par le comte de Boissieux. Ce général avait reçu l'ordre formel de tenter la voie des négociations pacifiques, et Gênes espérait qu'à la seule apparition des Français les insulaires déposeraient les armes. Mais les Corses furent inébranlables ; à l'approche des Français, ils se levèrent comme un seul homme ; les feux d'alarme sur les montagnes, les conques marines dans les villages, et les cloches des couvents appelèrent les populations au combat. Tous ceux qui pouvaient porter une arme se réunirent, chacun avec du pain pour huit jours ; le village forma sa compagnie, la piève son bataillon, la province son corps d'armée et, ainsi préparés, ils attendirent les événements. Boissieux ouvrit les négociations, qui durèrent six mois ; on écrivit enfin de Versailles que les Corses devaient se soumettre sans conditions. Ils répondirent dans un manifeste adressé à Louis XV : ils le supphaient encore de vouloir bien jeter sur eux un regard de compassion et se souvenir de l'intérêt que ses illustres aïeux leur avaient toujours témoigné ; ils ajoutaient qu'ils étaient prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang, plutôt que de retomber sous le joug de la République ; mais cédant enfin à la cruelle nécessité, ils livrèrent les otages demandés, et déclarèrent s'en remettre au roi de France, dont ils attendraient la décision suprême.
Les choses en étaient là, lorsque un jour le baron Droste, neveu de Théodore, débarqua à Aleria, apportant une grande quantité de munitions et la nouvelle de l'arrivée prochaine du roi lui-même. Celui-ci parut en effet à Aleria, le 15 septembre, dans un meilleur et plus royal équipage que la première fois. Il avait avec lui trois vaisseaux, dont l'un de 64 canons, l'autre de 60, le troisième de 55, sans compter des chaloupes canonnières et une petite flotille de transports. Ces vaisseaux portaient d'importantes provisions de guerre, 27 pièces de campagne, 7,000 fusils à bayonnette, 1,000 gros mousquets,
/in 4 HISTOIRE DES CORSES
2,000 pistolets, 24,000 livres de grosse poudre, 100,000 livres de poudre fine, 200,000 livres de plomb, 400,000 pierres à fusil, 50,000 livres de fer, 2,000 lances, 2,000 grenades et bombes ; et tous ces objets avaient pu être réunis par l'homme emprisonné naguère à Amsterdam comme débiteur insolvable ! Par son éloquence il était parvenu à intéresser les Hollandais en faveur de la Corse, à leur inspirer le désir d'entrer en relations avec cette île de la Méditerranée ; une société de capitalistes, les riches maisons Boom, Tronchain et Neuville, s'étaient réunies pour fournir au roi des vaisseaux, de l'argent et des provisions de guerre.
Théodore revint dans son royaume sur un navire hollandais. Mais hélas ! toutes ses illusions se dissipèrent bientôt ; et il dut subir la cruelle ironie d'avoir été roi quand il n'était qu'un chevalier d'aventure, et de ne pouvoir plus l'être lorsqu'il se présentait en souverain et avec les moyens de le devenir en effet. Il trouva le pays divisé et en pleines négociations avec la France. Le peuple le reconduisit, il est vrai, en triomphe jusqu'à Cervione, lieu de son couronnement ; mais les généraux lui signifièrent que les circonstances les forçaient à rompre tout commerce avec lui et à traiter avec la France. A l'arrivée de Théodore, Boissieux ayant publié un manifeste qui déclarait rebelles et coupables de haute trahison tous les adhérents du proscrit, le pauvre roi s'était vu abandonner par ceux-là même qu'il avait élevés naguère aux dignités de comtes, de marquis et de chevahers.
Trompés dans leur attente et menacés parles vaisseaux français et génois, les Hollandais prirent une prompte résolution : ils cinglèrent vers Naples, la rage dans le cœur ; et Théodore de Neuhoff, obligé de partir à son tour, s'embarqua tristement pour la terre ferme.