CHAPITRE IX
Comme le gouvernement des Cinq ne répondait pas aux besoins du pays, Clément Paoli appela lui-même l'attention des Corses sur son frère. Pascal, alors officier au service de Naples, s'était déjà fait une grande réputation de bravoure dans la guerre de Calabre, et ses manières distinguées, son esprit cultivé lui avaient en outre gagné tous les cœurs. Son frère Clément lui écrivit un jour pour l'engager à revenir, ses compatriotes désirant le mettre à leur tête comme général de la nation. Pascal, profondément agité par cette nouvelle, était hésitant. « Va, mon fils, lui » dit le vieux Hyacinthe, fais ton devoir ! Sois le libérateur » de ta patrie ! »
Le 29 avril 1755 le jeune Pascal débarquait à Aleria, à l'endroit même où dix-neuf ans auparavant avait débarqué le baron Théodore. Mais combien dans un si court intervalle les événements avaient changé de caractère ! Ce n'était plus un faiseur de projets chimériques qui venait en imposer par une pompe théâtrale, mais un jeune homme, enfant de la Corse, qnenerecommar^.daient ni des actions éclatantes ni des alliances, ni des promesses de secours étrangers. PaoU se présentait les mains vides, simplement, avec une modeste défiance de lui-même ; il n'apportait avec lui que son patriotisme, sa volonté énergique et sa philosophie humanitaire, et c'est avec ces moyens qu'il entendait délivrer un peuple primitif, presque entièrement sauvage, déchiré par les guerres intestines, le banditisme et la vendetta, et le transformer en une société politique et morale. Ce problème étrange, sans précédents dans l'histoire du monde, allait pourtant être résolu aux yeux de l'Europe, dans un temps où des peuples civiUsés l'avaient tenté en vain : cela prouve que des mœurs simples et encore grossières conviennent mieux à la liberté démocratique que tous les raffinements d'une société corrompue.
Pascal Paoli était alors âgé de 29 ans. Il avait un extérieur où la noblesse s'alliait à la force, un air calme, réservé, imposant, mais sans prétention ; son visage éner-
gique et doux, sa parole simple et éloquente, son esprit lucide inspiraient aussitôt la confiance. On pressentait en lui le champion du peuple et le grand citoyen. Lorsque la nation assemblée à Sant' Antonio délia Casablanca l'eut proclamé son unique général, il refusa d'abord, prétextant sa jeunesse et son inexpérience ; mais le peuple ne voulut pas consentir à lui adjoindre un collègue. Le 15 juillet 1755 Pascal Paoli prit donc la direction suprême des affaires.
Voici quelle était la situation du pays : les Génois acculés dans leurs places fortes se préparaient à la guerre ; la plus grande partie de File était libre, mais à l'état sauvage, insouciante des lois, en proie aux factions et à la vendetta; l'agriculture, l'industrie, les sciences négligées ou nulles ; partout s'offrait une matière brute et désordonnée, mais pleine de germes vigoureux, que les premiers siècles avaient semés, et dont les siècles suivants avaient favorisé plutôt qu'arrêté le développement, et un peuple dont les plus nobles instincts, le patriotisme et l'amour de la liberté, étaient poussés jusqu'au délire.
Paoli prit immédiatement des mesures pour couper le mal dans sa racine. 11 publia une loi qui punissait la vendetta du pilori et de la mort par la main du bourreau. Ce n'était pas seulement la crainte, mais aussi le sentiment de l'honneur et l'instruction morale qu'il appelait à son secours. Des prédicateurs, des missionnaires, allaient dans les champs, en tous lieux, prêchant la guerre à la vendetta et le pardon des injures. Paoh lui-même parcourait le pays pour éteindre les haines de familles. Un de ses parents avait, malgré la défense, exercé une vendetta ; Paoli n'hésita pas un instant : il fit exécuter la loi et mettre à mort le coupable. Cet acte de vigueur et d'impartialité produisit une profonde et salutaire impression.
Au milieu de cette activité, Paoli fut surpris par la nouvelle que M. Emmanuel Matra s'était mis à la tête de ses partisans et marchait* en armes contre lui. Matra, issu