‹ Histoire des CorsesChapitre 68 sur 408 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

C'est le 3 janvier 1765 que Paoli ouvrit à Gorte l'université corse. On y enseignait la théologie, la philosophie, les mathématiques, le droit et les humanités. On y exposait les principes de la médecine et de la chirurgie, en attendant qu'on fût en état de se procurer les instruments nécessaires pour les expériences. Tous les professeurs étaient Corses. Les premiers furent Guelfucci de Belgodere, Stefani de Venaco, Mariani de Corbara, Grimaldi de Campoloro, Ferdinandi de Brando et Vincenti de Santa- Lucia. Les élèves pauvres étaient entretenus aux frais de l'Etat. A la fin de chaque cours, on passait un examen solennel devant les membres de l'assemblée générale et du gouvernement. La présence des plus nobles citoyens donnait plus de force au blâme et aux éloges distribués dans cette solennité. Les jeunes gens savaient que tous les considéraient comme les représentants de la génération nouvelle qui serait tôt ou tard appelée à coopérer au grand œuvre de l'affranchissement de la patrie. Grandissant ainsi au milieu des événements orageux de leur propre histoire, ils avaient les yeux tournés vers un haut idéal. il est facile de voir par là de quel esprit cette jeunesse était animée. Pour le faire mieux connaître, nous donnons ci-après un extrait d'un de ces discours qu'un Pihétoricien quelconque prononçait ordinairement, après l'examen public, devant les députés, les pères de la commune et Paoli.

« Les nations qui ont lutté pour leur liberté ont subi de )) grandes vicissitudes. Parmi elles il y en eut de moins » puissantes et de moins braves que la nôtre ; et » cependant, grâce à leur énergie et à leur persévérance, » elles ont enfin surmonté tous les obstacles. Si l'on )) pouvait conquérir la liberté par des paroles, tout le » monde serait libre. Mais il faut pour cela une fermeté )> inébranlable ; et c'est parce que cette vertu est rare » parmi les hommes, qu'on a toujours considéré comme » des demi-dieux ceux qui en ont donné des preuves

» éclatantes. La liberté et l'indépendance sont pour un » peuple des biens trop précieux pour qu'on puisse en » parler dignement. Qu'il nous suffise de dn-e qu'ils )) excitent l'admiration des gi-ands hommes. Quant à nous, » plaise au ciel que nous puissions librement continuer » nos traditions glorieuses. Notre peuple dont le cœur est » plus grand que la fortune, est pauvre et entouré d'une » grossière enveloppe ; mais il est comme un repro- » che pour l'Europe entière, courbée sous le poids de » ses lourdes chaînes, et l'on sent le besoin de nous )) anéantir.

» Braves compatriotes ! le moment solennel approche ! ^1 Déjà l'orage gronde au-dessus de nos têtes ; de tous » côtés des dangers nous menacent ; sachons dominer » les événements et grandir avec le nombre des ennemis ; » il s'agit ici de défendre notre réputation, notre liberté, » notre honneur. C'est en vain que nous aurions montré » jusqu'à ce jour des sentiments héroïques, c'est en » vain que nos ancêtres auraient versé des flots de sang » et supporté des souffrances inouies ; si nous faiblissons, » tout est perdu sans retour. Nous, faiblir ! Ombres » sublimes de nos pères, vous qui avez tant fait pour nous » léguer le plus riche des héritages, la liberté, ne craignez » point que nous vous fassions rougir de vos sacrifices ! » Non, jamais ! Vos neveux imiteront en tout votre exem- » pie, décidés qu'ils sont à vivre libres ou à mourir en » combattant pour la défense de leurs droits inviolables » et sacrés. Nous ne pourrions nous résoudre à croire » que le roi de France, prenant parti pour nos opppres- » seurs, tourne ses armes contre nous. Non, cela est » impossilDle ! Si cependant il était écrit dans le livre du » Destin, que le plus puissant monarque du monde dût )) combattre l'un des plus petits peuples de l'Europe, » nous aurions bien sujet de nous enorgueillir : notre vie » sera libre et glorieuse, ou nous rendrons notre chute » immortelle. Que ceux qui ne se sentent pas capables d'une

Page 1