CHAPITRE XI
forts ; ils n'attendaient plus, comme autrefois, avec une anxiété fiévreuse les secours de l'étranger ; ils avaient maintenant une armée nationale, prête à la défense, et même à l'attaque et à la conquête. Déjà leur pavillon flottait sur la Méditerranée, et leur petite escadre, commandée par de Ferez, chevalier de Malte, commençait à se rendre redoutable aux Génois. Ils disaient que, par sa position, la Corse pouvait devenir une puissance maritime, comme l'étaient jadis les iles grecques de la mer orientale ; on les entendait même parler de la possibililé d'un débarquement sur les côtes de la Ligurie.
L'étonnante conquête de Capraja, petite ile voisine, vint tout à coup donner de la consistance à ces projets et rendre les craintes de la République plus sérieuses. Capraja, autrefois tributaire des seigneurs corses Da Mare, était depuis longtemps une possession génoise. Le pays est stérile ; mais c'est une station importante et facile à défendre, placée dans le canal liguro-toscan. Le Corse Centuri eut l'idée de s'en emparer par surprise, et Paoli s'y associa.
Une petite expédition fut donc aussitôt organisée et deux cents hommes de troupes régulières, accompagnés d'un corps de milice s'embarquèrent au Cap-Corse (février 1765). Ils tombèrent à l'improviste sur la ville de Capraja, qui opposa d'abord une vive résistance, puis fit cause commune avec les Corses. Mais le commandant génois, Bernardo Ottone, se retira dans le château et s'y défendit héroïquement.
La flotte génoise, que le Sénat avait aussitôt fait partir, vola au secours de la place ; à trois reprises ses attaques furent repoussées. La colère et la honte que Gênes ressentit de ne pouvoir arracher Capraja à une poignée de Corses retranchés dans la ville furent si grandes, que tous les sénaterrs fondirent en larmes. On expédia une nouvelle flotte composée de quarante vaisseaux. Les cinq cents Corses, commandés par Achille Murati, refoulèrent les Génois vers
la mer. Bernardo Ottone se rendit alors (mai 1767) ; et Gapraja, entièrement conquise, fut déclarée partie intégrante de la Corse. La République de Gênes se voyait donc sérieusement menacée dans son commerce par une forteresse corse qui s'élevait presque à ses portes.
La chute de Gapraja ébranla le Sénat qui songea à renoncer enfin à une possession qu'il ne pouvait plus défendre. La vieille République hésitait pourtant à prendre cette douloureuse résolution, lorsqu'elle commit une faute qui l'y obligea. La France et l'Espagne avaient chassé les Jésuites ; le roi d'Espagne pria le Sénat d'accorder en Corse un asile aux exilés. Pour lui plaire, le Sénat y consentit, et l'on vit un beau jour des Révérends Pères débarquer en grand nombre à Ajaccio. Les Français, qui avaient prononcé leur bannissement perpétuel, regardèrent comme une offense, que l'on ouvrit aux Jésuites les villes maritimes occupées par eux. C'est pourquoi le comte Marbeuf reçut l'ordre de retirer ses troupes d'Ajaccio, de Calvi et d'Algajola et, immédiatement après cette évacuation, les Corses tout joyeux occupèrent la ville d'Ajaccio, à l'exception de la citadelle où les Génois étaient acculés. Les rapports entre les Français et les Génois devinrent donc très tendus, et le Sénat, prévoyant qu'il serait obligé de céder la place aux Corses, prit le parti de vendre volontairement à la France tous ses prétendus droits sur l'Ile. Le ministre français Choiseul accueillit l'offre avec empressement. L'acquisition, d'une île aussi importante dans la Méditerranée lui parut une bonne fortune et en même temps une compensation pour la perte récente du Canada. Le traité fut conqlu à Versailles le 15 mai 1768 ; Choiseul le signa pour la France et Domenico Sorba pour Gênes. Ainsi, violant toute justice, la République vendait un peuple sur lequel elle n'avait d'autre droit qu'un vain droit de conquête, depuis longtemps sans valeur ; elte le vendait à un gouvernement despotique étranger, qui avait traité et négocié avec ce peuple comme avec une nation