CHAPITRE XII
fait pour Sampiero et Gaffori, au moyen d'un assassinat. Dans l'histoire des peuples libres les plus vaillants, la trahison ne fait jamais défaut; — là même où elle brille du plus pur éclat, l'humaine nature semble ne pouvoir se passer de l'ombre des hommes vulgaires. 11 se trouva un traître dans le fils du propre chancelier de Paoli, Mathieu Massesi ; des lettres qu'il perdit révélèrent ses secrètes intentions. Amené devant le conseil d'Etat, il fit des aveux et fut livré au bourreau. Un autre complot du turbulent Dumouriez, qui servait alors en Corse, avait pour but d'enlever Paoli dans sa maison de l'Ile-Rousse ; il échoua également.
Chauvelin mit en campagne les dix nouveaux bataillons, qui furent battus dans le Nebbio. Profondément humiUé, l'orgueilleux marquis envoya en France d'autres messagers afin d'expliquer les difficultés de la conquête. Le gouvernement français rappela alors Chauvelin (décembre 1768), et investit Marbeuf du commandement en chef, jusqu'à l'arrivée du comte de Vaux, chargé de le remplacer.
De Vaux avait servi en Corse sous Maillebois ; il connaissait le pays et savait comment il fallait y mener la guerre. Muni de forces imposantes (de 45 bataillons, de 4 régiments de cavalerie et d'une artillerie considérable), il résolut de terminer la lutte d'un seul coup. Prévoyant le danger, le général Paoli convoqua le peuple dans la Casinca (15 avril 1769). L'assemblée décréta la levée en masse et la guerre à outrance. Des étrangers, amis de la Corse, lord Pembroke, l'amiral Smittoy et d'autres Anglais, des Allemands et des Italiens assistaient à cette réunion ; ils furent étonnés de l'attitude résolue des milices, qui accouraient de tous côtés en grand nombre. 11 y avait aussi une compagnie de Prussiens, qui du service de Gênes était passée tout entière dans les rangs des nationaux. Cependant personne ne se faisait illusion ; la cause était désespérée. L'or de la France opérait : la trahison venait de lever la tête et déjà, par la
faute du commandant Astolfi, Capraja même était tombée au pouvoir de l'ennemi.
La destinée des Corses allait enfin s'accomplir. IV Angleterre, en qui l'on espérait, ne bougea pas. Avec toutes leurs forces les Français marchèrent sur le Nebbio, province montagneuse, coupée par une longue et étroite vallée, et qui a été souvent le théâtre de combats décisifs. Paoli y établit son quartier-général, après avoir laissé dans la Casinca Saliceti et Serpentini. De Vaux, Marbeuf et Grand-Maison pénétrèrent à la fois dans le Nebbio pour anéantir l'armée de Paoli d'un seul coup. L'attaque commença le 3 mai. Paoli fut délogé de son camp de Murato, après une lutte de trois jours. Il résolut alors de passer le Golo, pour mettre cette rivière entre lui et Tennemi. Transportant à Rostino son quartier-général, il confia à Gafîori et à Grimaldi la défense de Lento et de Canavaggia, d'où les Français pouvaient facilement déboucher. Mais Grimaldi trahit, et Gafîori, on ne sait trop pourquoi, ne défendit pas la position.
Les Français, descendant des hauteurs environnantes, se dirigèrent en grand nombre sur PontenovO; pont jeté sur le Golo. Les Corses étaient échelonnés le long de la rivière ; la compagnie prussienne et plus de mille Corses défendaient le pont. Débouchant à l'improviste, les Français poussèrent devant eux les miUces qui, prises de terreur, se précipitèrent en désordre vers le pont pour passer la rivière. Mais les Prussiens avaient ordre d'arrêter les fuyards ; dans la confusion, ils firent feu sur leurs propres amis fusillés et poursuivis par les Français, la bayonnette dans les reins. Alors on entendit le mot terrible de trahison. C'est en vain que Gentili essaya d'arrêter le désordre ; il devint général. Aucun poste n'était plus tenable ; les milices se débandèrent, se sauvant dans les bois et dans les champs d'alentour. La malheureuse bataille de Pontenovo fut livrée le 9 mail7G9 f en ce jour le peuple corse perdit sa liberté et son indépendance.