‹ Histoire des CorsesChapitre 92 sur 408 · CHAPITRE I. O · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. O

ainsi que Murât le devint plus tard, à son exemple, lorsqu'il partit de la Corse avec une poignée de soldats pour reconquérir son royaume de Naples : il y trouva une fin tragique.

Quand on regarde Tîle d'Elbe, une fée Morgane fait apparaître à l'imagination émue ce lointain rocher de la mer d'Afrique, qui a nom Sainte-Hélène !... Quatre îles décidèrent de la destinée de Napoléon : la Corse, l'Angleterre, Tîle d'Elbe, Sainte-Hélène ; et lui-même était comme une île au milieu de l'Océan de l'histoire, unico nel niondo, me disait le brave marin corse assis à mes côtés, lequel, en vue de son pays natal, me parlait de Napoléon.

Cependant la nuit arriva. Le firmament scintillait d'étoiles et la mer était pleine de lueurs phosphorescentes. Au-dessus de la Corse brillait Vénus (les marins l'appellent le stellonc), et c'est sur elle que le navire dirigea sa proue.

Nous passâmes tout près des côtes abruptes de Capraia, entre cette île et l'île d'Elbe. L'historien Paul Diacre fut autrefois confiné à Capraia, qui n'est qu'un bloc de granit dénudé. Une tour génoise surgit sur un écueil; le seul lieu habité de l'île (dont il porte le nom) se cache timidement derrière les gigantesques rochers que couronne la forteresse. Ces murailles et ces maisons blanches au milieu de ces pics rougeatres, de ce désert, de ce complet isolement, produisent l'impression d'une de ces villes solitaires que l'on rencontre sur les falaises de Syrie.

Au temps de Paoli, les Corses firent hardiment la conquête de Capraia ; mais l'île revint aux Génois, lorsque ces derniers vendirent la Corse à la France ; puis, avec Gênes, elle tomba au pouvoir du Piémont.

Nous approchions du rivage de la Corse, où l'on voyait parfois briller une lueur. Le navire mit enfin le cap sur le phare de Bastia ; nous étions arrivés. La ville forme un demi cercle autour de son petit port ; à gauche est la vieille

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citadelle génoise, à droite la marina, et au-dessus s'élèvent de sombres montagnes. Une barque accosta le bateau et prit les passagers qui désiraient descendre à terre.

C'est ainsi que je visitai la Corse, cette île dont la carte seule avait déjà exercé sur mon enfance une puissante fascination. En entrant dans un pays étranger, surtout au moment où la nuit l'enveloppe de son voile mystérieux, on est comme en proie à une attente fiévreuse, et les premières impressions que l'on éprouve sont d'ordinaire fort tenaces. Je l'avoue, mes dispositions n'étaient point favorables, et pendant longtemps j'eus de la peine à m'en défendre. Nous autres Allemands, nous savons en général de la Corse que Napoléon y a vu le jour, que Pascal Paoli y a soutenu pour la liberté une lutte héroïque, que ses habitants sont hospitaliers, vindicatifs, et deviennent parfois les bandits les plus audacieux, et voilà tout. J'arrivais avec des idées très noires sur le pays, et les premiers événements paraissaient bien de nature à les justifier.

La barque s'approcha du quai où se tenait un groupe de douaniers et de matelots, faiblement éclairés par quelques lanternes portatives. Le batelier sauta à terre. J'ai rarement vu des hommes d'un aspect aussi repoussant. Il avait sur la tète un bonnet phrygien en laine rouge et sur l'un des yeux un mouchoir blanc en bandeau. A la lueur de sa lanterne il examina le prix du passage, jurant et tempêtant contre les voyageurs ; et sa rage inexplicable me fournit aussitôt la preuve du caractère emporté des Corses.

Les personnes qui étaient sur le quai s'entretenaient avec la plus grande animation. Elles racontèrent qu'un quart d'heure auparavant un homme avait tué son voisin à coups de poignard, ammazzato, mot que j'ai entendu bien des fois répéter en Corse, ammazzalo cou tre colpi di pugnale.

Et pourquoi donc ?

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