‹ Histoire des CorsesChapitre 93 sur 408 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Dans l'ardeur de la discussion. La police est après lui ; mais on ne Tattrappera pas. Il aura sans doute déjà gagné le makis, [la macchla). La macchia, voilà un mot qui a souvent ici frappé mes oreilles, aussi souvent qu' ammazzatu ou bien tamhatu. Prendre la macchia a le môme sens que devenir bandit.

J'éprouvais cette espèce d'excitation que provoque l'attente d'événements extraordinaires. Il fallait chercher un hôtel. Un jeune homme vint à moi et me dit en toscan qu'il me trouverait une locanda. Je suivis l'aimable italien : c'était un sculpteur de Carrare. Les rues étroites et escarpées de la ville n'étaient éclairées que par les étoiles du ciel. Nous frappâmes à quatre locamle, mais en vain : aucune n'ouvrit sa porte. Nous allâmes frapper à une cinquième : personne ne répondit. « Ici on n'ouvrira pas, me dit le Carrarais, car la fdle de l'hôtelier est sur son lit de mort. » Nous rodâmes ainsi pendant une heure dans la ville déserte, sans qu'une âme vivante voulût bien se laisser attendrir. « Est-ce donc là, me disais-je, l'hospitalité corse tant vantée? Il me semble que je viens d'entrer dans une nécropole ; j'écrirai demain sur la porte de Bastia : « Laissez toute espérance, ô vous qui entrez ! »

Nous voulions cependant faire une autre tentative. En continuant notre course errante, nous nous heurtâmes à une troupe de voyageurs aussi malheureux que nous. C'étaient deux Français, un émigré italien et un anglais. Je me joignis à eux et nous fîmes encore une fois le tour des hôtels. Tout cela n'était point fait pour me donner une haute idée de l'industrie et de la civilisation du pays, car Bastia est la ville la plus importante de l'ile (elle compte environ 15000 habitants). Si l'étranger, me disais-je, trouve ici un tel accueil, que sera-ce dans l'intérieur?

Cependant nous rencontrâmes une troupe de gendarmes

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corses, de rudes gaillards au teint bronzé et à la barbe noire. Ils portaient une tunique bleue à aiguillettes blanches et le fusil à deux coups sur l'épaule. Après avoir entendu nos doléances, l'un d'eux s'offrit à nous conduire à un cabaret tenu par un vieux militaire, chez lequel il croyait que nous pourrions trouver un gîte. Il nous mena, en effet, à une vieille maison en face de la citadelle, et nous frappâmes tant et si fort que le soldat-hôtelier se réveilla enfin et mit le nez à la fenêtre. Au même instant quelqu'un passa en courant tout près de nous, notre sbire se mit à ses trousses sans souffler mot, et tous deux disparurent dans les ténèbres.

c( Qu'est-ce ? Que signifie cette chasse ? »

Quelque temps après le gendarme revenant à nous, dit qu'il avait cru reconnaître l'assassin dans cet homme qui courait. « Mais, s'écria-t-il, celui-là est déjà loin ; peutêtre même qu'un pêcheur l'a déjà transporté à l'île d'Elbe ou à Capraia. Il y a quelque temps, nous avons abattu Arrighi dans la montagne, ainsi que Massoni et Serafino. Mais il nous a tué cinq hommes ! »

Le vieux soldat-hôtelier nous ouvrit enfin, et nous fit entrer dans une grande chambre fort vilaine. Nous nous assîmes gaiement à table, savourant avec délices un souper frugal, du pain de froment délicieux, du fromage de brebis tout frais, et de l'excellent vin corse, qui a tout le feu du vin d'Espagne. Une lampe fumeuse éclairait ce repas de voyage, auquel la bonne humeur ne faisait point défaut. On y but maintes rasades aux héros insulaires, et notre aubergiste alla chercher plus d'une bouteille dans le coin réservé. Nous étions là réunis, les représentants de quatre nations différentes, un Corse, deux Français, un Allemand et un Lombard. Je prononçai une fois le nom de Louis Bonaparte en adressant une question. Aussitôt la société fit silence, et les joyeux Français prirent un air abattu.

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