LA VILLE DE BASTIA
La position de Bastia est sinon excellente, du moins fort remarquable. La ville est bâtie en amphithéâtre autour de son petit port. La mer n'y forme point de golfe, mais un simple lieu de débarquement {cala). Le côté droit du port est obstrué par un noir rocher gigantesque, que le peuple nomme Leone parce qu'il ressemble à un lion, et il est dominé par la sombre citadelle génoise {le Donjon). Le quai s'étend à gauche et se termine en un molo qui porte un phare à son extrémité. Au-dessus du port la ville s'élève en terrasses : ce sont de hautes maisons, serrées les unes contre les autres, semblables à des tours, avec de nombreux balcons ; et le tout est couronné par des collines verdoyantes où Ton voit des couvents abandonnés, des bois d'oliviers et de nombreux jardins d'orangers, de citronniers et d'amandiers.
Bastia tire son nom du bastion que les Génois y ont construit. La ville n'est point ancienne : ni Pline, ni Strabon, ni Ptolémée ne parlent d'une localité quelconque existant de leur temps à cette place. Il y avait là jadis la petite marim de Cardo, village des environs. Le gouverneur génois Leonello Lomellino y fit bâtir en 1383 le Donjon ou Château, autour duquel s'éleva bientôt une partie de la ville actuelle, la Terra nuova ; la partie basse, plus ancienne, s'appela alors
Terra vecchia. Les deux quartiers forment maintenant deux cantons. Les Génois y transférèrent ensuite de Biguglia le siège du gouvernement de la Corse, et c'est à Bastia que résidèrent les Fregosi, les Spinola, les Doria (onze Doria gouvernèrent l'ile pendant plus de 400 ans), les Fieschi, les Gibô, les Giustiniani, les Negri, les Vivaldi, les Fornari et tant d'autres membres des plus illustres familles de Gènes. En 1797, les Français divisèrent la Corse en deux départements, auxquels ils donnèrent le nom des rivières du Golo et du Liamone, et Bastia fut le chef-lieu du département du G(tlo. Mais en 1811 les deux départements ayant été réunis en un seul, la ville d'Ajaccio, plus petite, en devint le cheflieu. Aujourd'hui même Bastia ne peut pas oublier qu'elle a été un jour la capitale de l'île et qu'elle n'est plus qu'une simple sous-préfecture ; mais par l'industrie, le commerce et la civilisation elle est encore incontestablement à la tête de la Corse. La jalousie des Bastiais et des Ajacciens ne semblerait qu'un ridicule esprit de clocher, si l'on ignorait que la séparation de la Corse en pays du deçà et du delà des monts a existé aux premiers temps de son histoire. Aussi le caractère des habitants de ces deux contrées est-il tout à fait différent : au-delà des montagnes qui séparent la Corse de l'Est à l'Ouest, il y a infiniment plus de rudesse, tout le monde est armé ; en deçà l'instruction est plus répandue, l'agriculture plus avancée et les mœurs sont plus douces.
De nos jours la Terra vecchia est, à proprement parler, la Terra nuova : on y voit les rues les plus belles. La plus importante, c'est la Traversa, ouverte depuis peu d'années : c'est une rue qui se dirige vers la mer avec des maisons de six et sept étages ; elle n'est pas encore entièrement bâtie. Elle m'a rappelé la plus belle rue que j'aie vue de ma vie, la strada Balhi e nuova de Gênes. Mais bien que les maisons de la Traversa aient des dimensions de palais, elles ne bril-