CHAPITRE II
lent ni par raf'cjiitocturo ni par la richesse des matériaux. La Corse possède à profusion les pierres les plus rares, le marbre, le porphyre, la serpentine, l'albâtre, un superbe granit ; mais elle ne les emploie presque pas. La nature est ici délaissée partout ; c'est comme une belle princesse enchantée.
En ce moment on construit du moins sur la Traversa un palais de justice, et j'ai vu dans les carrières de Gorte tailler les colonnes de marbre (|ui doivent en orner les arcades. Mais c'est en vain que j'ai cherché ailleurs des ornements de marbre ; et cependant, le croirait-on ? toute la ville de Bastia est pavée en marbre, que l'on extrait des carrières de Brando. Je ne sais si, comme je l'ai entendu dire, ce pavé est réellement le plus beau du monde.
Malgré ses grandes proportions, la Traversa est la moins animée des rues de la ville. Tout le commerce se porte sur la place Favalelli, sur le quai et à Terra miova, autour du Fort. Le soir le beau monde va se promener sur la place Saint-Nicolas, au bord de la mer, où se trouvent la Sous- Prélecture et la Cour d'Appel.
Il n'y a pas une seule œuvre d'architecture qui puisse arrêter ici l'étranger ; tout l'intérêt réside pour lui dans les charmantes promenades au bord de la mer et dans les excursions sur les montagnes ombragées d'oliviers. Quelques églises de Bastia sont spacieuses et richement décorées, mais d'un extérieur lourd et sans art. La cathédrale contient plusieurs tombeaux de seigneurs génois ; elle se trouve à Terra nuova. Terra vecchia possède l'importante église de Saint-Jean-Baptiste, dont je ne parle cependant que pour le tombeau de Marbeuf, qu'elle renferme. Marbeuf gouverna la Corse pendant seize ans ; il fut l'ami de Charles Bonaparte, qui avait été autrefois chaud partisan de Paoli, et il ouvrit la carrière de Napoléon en lui procurant une place
à l'école de Brienne. Son tombeau n'a plus d'inscription : celle qui s'y trouvait au temps de la guerre de Paoli contre la France fut détruite par les patriotes corses, qui écrivirent sur la pierre tumulaire : « Le monument que le honteux mensonge et la basse flatterie ont consacré au tyran de la Corse désolée, la vraie liberté et la libre vérité de toute la Corse en fête viennent de le renverser aujourd'hui. » Lorsque Napoléon arriva à l'empire. Madame Letizia voulut accorder à la veuve de Marbeuf le premier rang parmi les dames de sa cour ; mais l'empereur évita heureusem nt cette grande maladresse ; il sentit qu'il ne convenait pas d'assigner à Madame Marbeuf une charge de service dans cette même famille qui devait tant à la protection de son mari. Il fit donner une pension de 40,000 francs au fils de Marbeuf; ce jeune général mourut au champ d'honneur en Russie. Le petit théâtre de Bastia est un monument de Marbeuf, qui l'a fait bâtir à ses frais.
L'église de Saint-Jean renferme le tombeau d'un autre Français de distinction : c'est celui du comte Boissicux, petitfils du maréchal Villars, mais toujours malheureux dans ses guerres. Il mourut en 1738.
Ce qui m'attirait surtout à Bastia, c'était la vie du port et le mouvement des marchés. Je ne manquais jamais, par exemple, d'aller visiter tous les matins le marché aux poissons. Aussi, les pêcheurs avaient-ils fait quelque bonne prise ? Ils me la montraient en me disant avec amitié : (( Voilà, Monsieur, une murena ; ceci est une razza ; vous voyez là le pesce spada, le pesce prête, la triglia, le capone, le grongo... »
Dans un coin du marché, comme indignes de paraître avec les autres, se trouvent les poissons de l'étang. La' côte orientale de la Corse a de vastes étangs fort poissonneux : séparés de la mer par une étroite et basse langue de