‹ Histoire des CorsesChapitre 97 sur 408 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

terre, ils communiquent cependant avec elle par quelque point.

Le plus beau de tous les poissons, c'est vraiment la murène. Elle ressemble à un serpent de magnifique porphyre. Elle poursuit, dit-on, la langouste dont elle aime à sucer la chair ; la langouste mange la rascasse, et celle-ci la murène. Nous retrouvons là les subtilités de la table du loup, l'agneau et le chou : On doit passer la rivière ; comment fera-t-on pour les transporter l'un après l'autre sur la rive opposée ? Je suis trop peu diplomate pour empêcher la guerre entre ces poissons. Mais les pêcheurs les prennent souvent tous les trois dans un même fdet.

Les golfes de la Corse, surtout ceux d'Ajaccio et de Bonifacio, fournissent beaucoup de thons et de sardines. Les Romains ne tiraient point d'esclaves de l'île, parce qu'ils les trouvaient trop arrogants ; mais ils aimaient fort le poisson corse, qui s'étalait à la table de leurs grands seigneurs. Juvénal lui-même le cite avec éloge.

Le marché de la place Favalelli est le matin fort animé. Les fruitières et les marchandes de légumes sont là assises auprès de leurs corbeilles, où brillent les plus beaux fruits du midi. On n'a qu'à parcourir ce marché pour se faire une idée de la richesse naturelle du pays : ici des poires et des pommes, des pêches et des abricots, des prunes de toute espèce ; là des amandes fraîches, des oranges et des citrons, des grenades ; à côté, des pommes de -terre ; puis, des bouquets de fleurs ; là-bas, des figues vertes ou bleues et les inévitables pommes d'amour ; plus loin, d'excellents melons à un sou pièce ; au mois d'Août on y trouve aussi le raisin muscat du Gap-Gorse.

Des villages environnants descendent le matin de fort bonne heure des femmes de tout âge pour aller porter leurs produits à la ville. Il y en a beaucoup parmi elles qui se

distinguent par leur beauté. Je suivais un soir la route de Pietranera, au bord de la mer. Je rencontrai une jeune fille qui retournait au village avec son panier vide sur la tète.

— Biiona sera ! Evviva, Signore ! me dit-elle. La conversation s'anima. La jeune Corse me raconta naïvement l'histoire de son cœur : — Ma mère veut me contraindre à épouser un jeune homme que je n'aime pas.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu'il ne me convient pas. Ah ! Madonna !

— Est-il jaloux ?

— Corne un diavolo! ah, madonna! ic. voudrais déjà m'enfuir à Ajaccio !

Pendant que nous causions, un Corse s'avança vers nous ; il portait une cruche à la main et se rendait à la fontaine.

— Si vous voulez vous rafraîchir, dit-il, attendez mon retour ; puis, Paolina, tu viendras un peu à la maison : j'ai à te parler au sujet de ton mariage.

— Voyez, me dit la jeune fille ! C'est un de mes parents. Ils m'aiment tous et, quand ils me rencontrent, ils ne manquent jamais de me saluer avec bonté. Mais aucun d'eux n'est d'avis que je doive me marier avec Antonio.

Nous approchions de la maison. Paolina se tourna aussitôt vers moi d'un air grave en me disant : « Signore, maintenant il faut nous séparer, car si j'entre avec vous dans le village, le monde en médira (faranno mal grido). Mais si vous voulez venir demain demander l'hospitalité à ma mère, nous appellerons nos parents pour vous taire honneur. Nous avons assez d'amis au Cap-Corse. »

Je m'en retournai, et à la vue de la beauté incomparable de la mer et du silence de ces montagnes sur lesquelles les chevriers commençaient à allumer leurs feux, je me rappelai vivement Homère et la scène de Nausicaa auprès des Phéaciens hospitaliers.

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