CHAPITRE 11. Ml
En Corse les femmes portent le mandile, mouchoir de couleur qui couvre le iront et (|ui, collant sur la tête, va se nouer autour de la tresse et cache entièrement les cheveux. Cette coiffure est en usage dans tout le pays. Elle remonte à une époque très ancienne, car les figures de femmes peintes sur les vases étrusques en sont affublées.
Elle va parfaitement aux jeunes filles, moins bien aux femmes d'un certain âge, qu'elle fait ressembler à des juives. Les hommes ont un béret de couleur brune ou rou^e ; c'est l'antique bonnet phrygien. Paris, fils de Priam, le portait déjà, ainsi que le persan Mithras, comme on le voit par les figures qui les représentent. Chez les Romains ce bonnet était l'emblème des Barbares, témoin les prisonniers daces de l'aie de triomphe de Trajan (ils sont maintenant sur l'arc de Constantin) et d'autres statues de rois barbares, sarmates et asiatiques, placées sur des monuments de ce genre. La môme coiffure était pour les doges de Venise l'insigne de leur dignité.
Les femmes corses portent sur la tête tous les fardeaux, et des poids vraiment incroyables. Cependant ainsi chargées, elles trouvent encore le moyen de tenir un fuseau et de filer en marchant. Avec leurs grands vases en cuivre à deux anses, pleins d'eau, sur la tête, elles sont d'un effet pittoresque. Je n'ai vu cela qu'à Bastia. Au-delà des monts on transporte l'eau dans des cruches en terre cuite, de formes grossières, à la vérité, mais rappelant un peu les vases étrusques.
— Voyez-vous cette femme avec un seau d'eau sur la tête?
— Oui ! eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire ?
■ — Elle aurait pu être aujourd'hui princesse de Suède et épouse d'un roi.
— Madré di Dio !
— Voyez ce village perché là-haut sur la montagne ! C'est Cardo. Un jour Bernadottc, alors simple soldat, s'éj)rit d'une
Cardinca. Les parents éconduisireiit le povero diavolo ; mais le pauvre diable devint roi. Si la jeune villageoise l'avait épousé, elle serait devenue reine, et sa fille, qui transporte là de l'eau sur la tête, ne se plaindrait pas maintenant de n'être point princesse de Suède. ))
Bernadotte a travaillé, comme soldat, à la route de Saint- Florent à Bastia. Au pont du Golo, à quelques milles de Bastia, il fut nommé caporal, très heureux de son avancement. Il fut alors préposé à la surveillance des ouvriers de la route. Puis, il copia des rôles pour le compte d'Imbrico, greffier à la- cour. Il existe encore aux archives de Paris un grand nombre de copies de sa main.
Certes, la Corse est une île extraordinaire ! Plus d'un de ses habitants a parcouru ses montagnes solitaires sans se douter qu'il porterait un jour une couronne royale. C'est le pape Formose, natif du village de Vivario, qui, au neuvième siècle, a ouvert la série ; puis vint le renégat Lazzaro, de Bastia, qui, au seizième siècle, fut nommé dey d'Alger ; au temps de Napoléon, une femme corse fut élevée à la dignité de première impératrice du Maroc, et Napoléon lui-môme dqvint le premier empereur de l'Europe.