CHAPITRE III
Rentes du prieuré, — Prébende du Vemet. — Les Vaudois (hérétiques). — Les bienfaiteurs du prieuré. — La vicarie de Saint-Thomas.
Bien que les droits du prieur sur toutes les paroisses de Savignieu et de Montbrison ne fussent pas seulement honorifiques, ils devaient être néanmoins d'un faible produit, et aller en diminuant à mesure que la ville de Montbrison se développait en dehors de l'enceinte de son château, et que ses trois paroisses prenaient plus d'importance. Mais le fondateur du prieuré, ou les comtes sçs successeurs, lui avaient accordé des droits plus productifs. Ces droits consistaient en une prime sur les denrées exposées en vente sur le marché de Montbrison à certains jours de l'année. Il est probable que ces primes ne portaient que sur les menues denrées; car nous savons, par un acte de la fin du XII" siècle, que les droits à percevoir sur les grains, lesquels droits étaient appelés grande leydej avaient déjà été donnés par Guy P"", comte de Forez, pour l'entretien de l'hôpital des pauvres, qu'il venait de transporter de l'enceinte de son château sur la rive droite du Vizézy (1).
(I) L'hôpital des pauvres, contenant quinze lits, avait d'abord été fondé par
Le prieur réclamait le droit de percevoir la petite leyde le vendredi de chaque semaine^ plus^ la veille des fêtes de la Nativité et de tous les Saints. Ces mêmes droits étaient réclamés par les frères ou chevaliers de SaintJean-de-Jérusalem ^ dont la maison avait été fondée en 1154, par le comte Guy II, au milieu d'un grand pré situé au matin de la ville et au nord de la rivière, d'où lui était venu le nom de Saint-Jean-des- Prés (1) . Toutefois , les chevaliers ne réclamaient ces droits que la veille de la Nativité et de tous les Saints. Enfin, deux personnages importants de cette époque : Jean de Saint-Priest, seigneur d' Apinac, et Guichard de Marcieu, seigneur de Marcieu et de Grézieu, prétendaient aussi à ces mêmes droits. Nous ignorons sur quel titre chacun des concurrents établissait ses prétentions, nous savons seulement que, vers 1190, Guy, sénéchal du comte de Forez, donna à V hôpital de Saint-Jean ou commanderie le village de Payn et ce qu'il possédait sur le marché de Montbrison (2). C'est sans doute sur cette donation que les chevaliers de SaintJean appuyaient leurs droits. Quoi qu'il en soit, le 24 janvier 1196, une transaction eut lieu entre les deux seigneurs sus-nommés, d'une part, et noble Robert de Châteauneuf , précepteiu* des commanderies
Guillaume l'ancien , comte de Fores, dana le château môme de Montbrison, ven 1109. [BUtaire de$ dttct dt Bourbon ti du comiet de Forez, par La Mure, t. 3i preuves p. 21 et supplément p. 303. — Cl. Henrys, t. 1*', p. 99. "^ Biitoire du Forez, par Aug. Bernard, t. 1*% p. 129.)
(1) Hifioire du Forez, par Aug. Beznazd, t. 1*% p. 17a.
(2) Bévue Forézienne, 1870, p. 10.
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de Chazelles et de Montbrison^ de religieux Pierre Solabri, procureur-général des mêmes commanderies, et M"* Robert de Bonneval, Jean de la Tillère (de Tilleria), prieur et religieux de Savignieu, d'autre part. Ce traité fut fait en présence de Jean Chazaletton, frère de Saint-Jean de Montbrison, et de Jean Bernard, frère de Chazelles. Par ce traité, les droits de leyde à percevoir le vendredi de chaque semaine, jtisqu^à la cloche des Vêpres, fqrent réservés aux seigneurs de Saint-Priest et de Marcieu ; quant à ceux à percevoir le samedi avant les fêtes de la Nativité et de tous les Saints, ils furent partagés par tiers entre les deux seigneurs sus-nommés, le commandeur de Saint-Jean de Montbrison et le prieur de Savignieu.
Il est probable que ces deux samedis correspondaient à quelques foires ou marchés importants de la localité.
Ce traité eut lieu, du consentement des parties intéressées, par l'entremise de la Cour des Comptes de Forez; il est signé de Pierre Estevenon, bachelier ez-lois, et d'Amédée Verd(l).
En sus de ces droits sur le marché de Montbrison, le prieuré de Savignieu possédait des immeubles sur la paroisse de Moind, joignant à ceux sur lesquels on venait de construire le nouvel hôpital de Montbrison; c'est ce qui résulte d'un consentement donné en
(1) Un acte de 1237, donné par Mahaut de Gourtenay, femme de Guy IV, accorde aux hospitaliers de Saint-Jean de Montbrison de prendre les pieds et langues des bœufs et les filets des porcs flmnJbi porcorwn) qui seront tuée à MontbrispQ la. veilla des fêtes de tQus les Saints,
janvier 1232, par le prieur de Savignieu, qui permet à l'hôpital des pauvres, a que le regoux (les égoûts?) a des maisons dudit hôpital tombe sur eux jusques à a leur chauffour (leur four?) (1).
Outre la propriété de certains fonds, le prieuré de Savignieu percevait aussi des cens nombreux sur les deux rives du Vizézy, même sur les terrains où furent assis les bâtiments de l'hôpital de Montbrison, alors paroisse de Moind; et, en 1217, le prieur de Savignieu céda, moyennant récompense, dix deniers de cens « qu'il avait sur la maison où a été édifié ledit hôpitali^). »
Il prélevait aussi des dîmes sur plusieurs points de la province :
1" Dîme de Montrond, levée sur les blés et seigles récoltés à Montrond, Chalain-Ie-Comtal, Boisset et Grézieux. Cette dîme était très-faible et ne se levait pas certainement à la dixième gerbe; car, en 1288, elle était affermée au prix minime d'un septier de seigle par an, à moins d'admettre qu'à cette époque la plus grande partie des terres était inculte (3).
2"* Dîme de Merlieu et de Vergnon, deux hameaux de la paroisse de Savignieu, vendue, en 1567, à Gabriel de TréméoUes de Barges, seigneur de Merlieu, au prix de 400 livres.
3* Dîme de Bar, Contéol, la Rivière, Connot et Pa-
/l) Inoefntaire det tOreê du comté de Forez, par Âug. Ghaverondier, p. 403. (2) Id. id. id. id. p. 403.
* (3) Le septier valait au plus 1 5 à 16 bicbets d'environ 20 litres chacun.
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parolles^ vendue, en 1567, à Michel Trunel, au même prix de 400 livres.
4* Dîme de Saint-Julien-larVestre, au mandement de Cervières, vendue dans le même temps 140 livres à Jean Advignon.
5® Dîme d'Arthun, vendue la même année au prix de 52 livres 10 sols à Denis Déparcieux.
6* Dîme de Saint-Paul-d'Epercieux;
7** Dîme de Sérizieu, au mandement de Sury-le- Comtal; ces deux dîmes furent vendues en la même année, 1567, à M** Verdier, au prix de 107 livres.
Nous n'avons pu découvrir quels étaient les donateurs de toutes ces dîmes; mais nous sommes assez portés à en faire honneur au comte de Forez, fondateur du prieuré.
La vente de toutes ces dîmes, faite la même année pour un capital important à cette époque, se rattache sans doute à un grand événement que les archives de Savignieu ne nous ont pas révélé. Mais en rapprochant la date de ces ventes (1567) de celle de la prise de Montbrison par les protestants (1562), on peut admettre, avec une grande vraisemblance, que ces capitaux furent employés à réparer les ravages commis par les hérétiques. Un mémoire du XVIP siècle, dont nous parlerons plus loin, nous apprend, en effet, qu'en cette année Montbrison fut mis au pillage, et que le monastère de Savignieu, particulièrement, fut ruiné et brûlé de fond en comble. Le capital de ces dîmes dut être employé à la reconstruction du couvent.
Le prieuré de Savignieu tenait de la générosité de Gaudemar d'Ecotay^ damoiseau^ et de Jacquette^ sa femme ^ à titre de franc-fief^ un vaste ténement^ situé tout auprès de Montbrison^ sur la paroisse de Moind. Ce ténement est circonscrit^ dans Vacte de donation de 1250^ de la manière qui suit : d'une part^ par le chemin qui tend de l'infirmer ie de Moind (la maison des ladres ou de Saint-Lazare) à la villa de Cromairieux en passant par les Purelles ; de Cromairieux à la Bruyère (1) ( BruieriamJ ; de la Bruyère à Mauretio; de Mauretio à la rivière de Vizézy; de là, en remontant le cours de la rivière jusqu'au pont de l'hôpital des pauvres de Montbrison, et enfin de ce pont, en suivant le chemin qui conduit à Moind, jusqu'au carrefour où furent brûlés les vaudois, près de l'infirmerie de Moind fusqvs ad trevum vM fue^ mut vaJdenses combTistij prope infirmaria Modonii). Ce vaste canton, donné par Gaudemard d'Ecotay, comprenait la plus grande partie du territoire des Purelles^ celui de Charlieu et la portion méridionale de la commune de Savignieu; il était alors, comme de nos jours, en grande partie planté en vignes.
Les vaudois dont parle le titre de 1250 que nous venons de citer, rappellent ces hécatombes humaines que l'intolérance religieuse se faisait un mérite d'offrir à Dieu.
Le supplice de ces vaudois, ou disdples de Valdo,
(I) En 1677, IC* Manis, prieur commandatalrOi traitait avec noble Jean de Lesgallery, conseiller au bailliage de Montbrison, sur les dîmes que ce dernier lui devait pour son domaine de la Bruyère.
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brûlés sur le territoire de Moind y aux portes de Montbrison^ est peut-être le dernier acte de la per** sécution sanglante que la ville de Lyon exerça contre eux^ vers 1190, et qui décida leur retraite dans le Dauphiné et dans le Piémont.
M. Auguste Chaverondier, dans sa publication de V Inventaire des titres du comté de Foirez j mentionne (p. 664) « deux sentences profférées par l'incc quisiteur de la foy, à rencontre de plusieurs hérèges « (hérétiques) du paî de Fourez. Donné au mois de « juing, Tan 1235. »
Remarquons la date de ces condamnations d'hérétiques en 1235, c'esirà-dire antérieures de quinze ans à l'acte de 1250 qui rappelle le supplice des vaudois comme un fait important, encore présent à la mémoire de tous. Aussi, nous pensons que ces deux sentences se rapportent aux victimes brûlées à Moind.
Remarquons encore que le carrefour ou les vaudois subirent leur cruel supplice n'était pas le lieu ordidaire de ces lugubres exécutions. Le père Fodéré(l) nous apprend, en effet, qu'à Montbrison on brûlait les hérétiques sur une place située dans la partie haute de la rue Tupinerie , entre la rivière de Vizézy et le couvent des Ciordeliers. Mais cette place n'était sans doute pas assez grande pour cette solennité, et le carrefour de Moind, près de l'hôpital des lépreux, offrait un théâtre plus vaste à la foule avide du supplice de ces malheureux.
(1) Higtùire dei Couvent» de Saint-Franemt.
Le prieuré de Savignieu possédait encore une reiite appelée de Saint-Sulpice, qui se levait sur cette paroisse et sur celle de Bussy, de Saint-Etienne-le- Molard et autres lieux circonvoisins. Cette rente lui avait été donnée, vers 1300, par noble Louis du Vernet (de Verneto), pour la dotation d'une prébende par lui fondée dans une chapelle de l'église de Savignieu.
Cette rente, suivant un terrier, renouvelé en 1470 par Jean Bonnefoi, notaire, produisait un revenu de cent sols viennois et deux septiers de seigle. Elle était affermée, en 1620, à M* Etienne Rajat, juge de Bussy, au prix annuel de 24 livres. Au XVIIP siècle, elle fut vendue à M. Girard de Beauvoir, sous la rente annuelle de 35 livres que MM . de Rochefort (d' Arthun), héritiers des de Beauvoir, payaient encore peu de temps avant la révolution.
Le prébendier titulaire de cette rente était tenu à dire pour la famille du Vernet deux messes par semaine, le mardi et le samedi. Mais à compter du XVIIP siècle, cette prébende était supprimée. Les religieux de Savignieu disaient toutefois, à l'intention du fondateur, soixante-six messes basses par an, les messes de fondation ayant été taxées à dix sols par l'ordinaire, ce qui représentait, à peu près, les 35 francs de rente payés par MM. de Rochefort.
Nous n'oserions affirmer que Louis du Vernet fut le fondateur de cette chapelle. Toutefois, il y avait son tombeau, et, dès l'année 1347, elle était appelée de son nom. Nous devons ajouter que, cette même année,
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par son testament du 27 mars, Barthélémy du Vernet, son fils, chanoine de Notre-Dame de Montbrison, fit une nouvelle donation au prieuré de Savignieu : une rente de vingt sols, dont cinq devaient être distribués en aumônes sur le tombeau de son père, dans la chapelle du Vernet.
Il avait aussi fondé une prébende à Tautel de Saint- Michel, dans l'église de Saint- André de Montbrison (1) .
Les du Vernet, seigneurs de Champ, dès le XIIP siècle, étaient déjà une famille importante du Forez.
Guillaume, Tun d'eux, était, en 1291, sixième doyen du chapitre de Montbrison, et en même temps chanoine et comte de Saint-Jean de Lyon, titre qu'on ne pouvait acquérir qu'en justifiant de seize quartiers de noblesse (2). Il est probable, toutefois, que Guillaume du Vernet ne put faire cette preuve, car il venait lui-même d'être anobli par le comte de Forez, à cause des grands services qu'il lui avait rendus (3); à moins qu'il n'y eut alors, comme aujourd'hui, des accommodements avec le ciel, ou des supercheries nobiliaires.
Jocerand du Vernet, damoiseau, fils de Pierre, chevalier, était investi par le comte de Forez des droits de haut justicier sur les territoires de Savignieu et de
(1) Chronique de Notre'Dame'de'l'Eipérance de MofUbriton, par l'abbé Renon,
(2) Chronique de Noire-Dame-d' Etpêrance de Monthrison, par Tabbé Renon, p. 59.
(3) Histoire de$ ducs de Bourbon , par La Mare et de Qiantelauze, t. 3. Pièces eupplémentaires , p. 244.
Montbrison (1317 à 1333) (I). C'est sans doute à cause de ce titre que Louis du Vernet voulut avoir son tombeau dans une chapelle de Savignieu. En 1363, un autre membre de cette même famille, Pierre du Vernet, juge du Forez et professeur ez-lois, était chanoine de Montbrison. On voit encore dans l'église de ce chapitre, au fond de la nef gauche, la statue antique de ce chanoine, posée sur un tombeau mo- (Jerne.
On trouve les du Vernet seigneurs du Vernet (Saint- Galmier) et de Champs en 1270; de la Salle (Feurs) en 1321; de Rivas, de Magneux-leOabion (Saint- Laurent-la-Conche) , d'Estain (Virigneux), de Boissailles (Valeilles) en 1486; de la Garde (Saint-Thomas) de 1301 à 1634; de la Varennne (Salt-en-Donzy près de Feurs) en 1619. Cette branche de Feurs, que je persiste à rattacher à la grande famille du Vernet (quoi qu'en ait écrit la Revue ForéziennSj 1867, p. 98), a jeté son dernier et plus grand éclat dans la personne de Guichard du Vernet, le plus grand anatomiste du XVIP siècle, mort à Paris en 1730 (2).
Le prieur de Savignieu jouissait encore des droits de lods et ventes sur un grand nombre d'héritages situés dans les mandements de Feurs, Virigneux, Saint-Laurent et Marclop. Le prieuré ne conserva pas longtemps cette source de revenu. La cour de Rome
(1) Noms féodaux, par Bettencour, p. 988.
(2) Voir mon Histoire de Feurt, p. 324.
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ayant demandé, en 1479, un subside au clergé de France, Tarchevêque de Lyon taxa notre prieuré et celui de Valfleury qui en dépendait à mille écus. Cette somme, très-forte pour Tépoque, est une preuve évidente de l'importance et. de la richesse do Savignieu dans ces temps reculés; mais il était difficile de la trouver dans les coffres de ces prieurés. Il fallut recourir à des expédients, vendre ou engager les biens de la communauté. Nous n'avons pu découvrir si nos religieux parvinrent à payer un impôt aussi lourd, ou s'ils obtinrent la remise d'une partie; ce que nous savons par un acte du 28 mars 1479, c'est que ces droits de lods sur les quatre paroisses susnommées furent vendus aux enchères, avec l'autorisation de l'archevêque de Lyon, et adjugés à Jean Cozon, garde-des-sceaux du bailli de Forez, au prix de trois cents écus, payables dans huit jours, à Lyon. Parmi les autres revenus de notre prieuré, nous trouvons une dîme qui se levait au ténement d'Ecotay, d'Hartier et autres lieux, en la paroisse de Moind; mais nous n'avons pu découvrir le nom du donateur. La perception de ces dimes en nature était pour les possesseurs une source de tracasseries, surtout pour les établissements religieux. De leur côté les seigneurs, dont les terres supportaient ces dîmes, croyaient en les rachetant reconquérir un démembrement de leur autorité; les parvenus d'alors pensaient aussi se donner un relief en achetant des dîmes auxquelles ils donnaient plus tard le nom de rentes nobles.