CHAPITRE II
Egli8e de Savignieu. — L'autel de Noire-Dame de Chartres fde Castrit). — Nouvelles contestations entre le prieur, l'arclievêque de Lyon , les curés de Montbrison et celui de Savignieu.
Nous avons tout lieu de croire que le couvent de Savignieu fut reconstruit, en partie du moins, après sa réunion à la Chaize-Dieu; c'est ce qui résulte d'une note déjà ancienne qui nous apprend que les lieux claustraux avaient été construits aux frais des religieux de la Chaize-Dieu. L'église était généralement comprise dans les lieux claustraux. D'après la même note, qui porte cette reconstruction au XIIF siècle, nous. en attribuerons l'honneur au prieur Guillaume de la Roue, issu d'une grande famille forézienne. D'abord moine à la Chaize-Dieu, il gouverna notre prieuré pendant longues années, de 1233 à 1262, époque où il fut appelé à l'évêché du Puy.
L'église de Savignieu était d'une belle architecture gothique des XIIP et XI V siècle, moins grande toutefois mais plus élancée que l'église de Notre-Dame de Montbrison, autant que nos souvenirs peuvent
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nous la retracer. Détruite depuis bien des années, nous croyons la voir encore, vers 1825, époque de sa démolition; ses piliers, composés chacun d'un faisceau de colonnettes gothiques, ne supportaient plus les voûtes effondrées de ses nefs. Deux rosaces, dépouillées de nervures et de vitraux, laissaient passer aux deux bras du transept un jour sans mystère, et les grandes baies du chœur livraient à tous les orages le sanctuaire désert.
L'église du prieuré était en même temps l'église de la paroisse de Savignieu. Un autel particulier était spécialement affecté aux fonctions curiales que remplissait* un prêtre séculier placé sous la dépendance du prieur.
En sus du grand autel au milieu du chœur, il y avait deux chapelles terminant les nefs latérales. L'une de ces chapelles était réservée au curé de la paroisse; dans l'autre, connue sous le nom de chapelle
du Vernet, était placé l'autel de la Vierge honorée d'un culte spécial sous le nom de Notre-Dame de Chartres fde CastrisJ. Nous traduisons ainsi ce mot latin d'après des titres du XVIP siècle, trouvés dans les archives du prieuré, bien que la ville de Chartres ait été désignée dès le V siècle sous le nom de Caimutensis. Le mot de Castrls^ écrit très-lisiblement, dans les titres du XV* siècle, ne permet pas cependant d'y voir une abréviation de Car?iute7isis, Quoi qu'il en soit, nous avons cru devoir nous conformer au texte français.
Notre-Dame de Chartres était en grande vénération
dans l'église de Savignieu, et Ton y voyait «o/i image (sa statue) dès Tannée 1417.
Cette chapelle, éclairée par trois fenêtres, était ornée de beaux vitraux, dûs à la générosité de Robert de Bonneval , dont nous parlerons au chapitre suivant.
Notre-Dame de Chartres (Eure-et-Loir) était au moyen-âge un lieu célèbre par les nombreux pèlerinages que la dévotion à la Mère de Dieu y attirait. La Vierge de Fourvière n'était pas alors en grand renom. Notre-Dame de Chartres, au contraire, s'était signalée non-seulement par de nombreux secours procurés aux pèlerins, mais encore et principalement par la protection dont elle semblait avoir couvert la France dans une grande et douloureuse circonstance.
Le roi Jean était prisonnier de l'Angleterre; l'armée anglaise campait sous les murs de Chartres; Edouard III, son chef victorieux, ne voulait entendre à aucune proposition de paix; toutes les ressources de la diplomatie pour arrêter le vainqueur paraissaient impuissantes, lorsqu'un orage violent, dont les historiens de l'époque ont tous gardé le souvenir, causa dans, l'armée anglaise un si grand désasti^e que mille hommes d'armes et six mille chevaux y trouvèrent la mort. Le monarque anglais crut y voir une menace du Ciel, et consentit à signer la paix de Brétigny.
La France religieuse de cette époque fit honneur à Notre-Dame de Chartres du cataclysme qui était venu si à propos éclater sous ses remparts,
La chapelle dédiée dans l'église de Savignieu k la Vierge de Chartres est peut-être le souvenir d'un pè-
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lerinage fait à Chartres, ou, plutôt, le témoignage de la reconnaissance de quelque seigneur forézieh dont la bannière flottait dans cette grande lutte de la France contre l'Angleterre. Ce qui me porte à cette dernière opinion, c'est la persistance dans notre prieuré de la dévotion à Notre-Dame de Chartreâ. Elle a, en effet, subsisté pendant plus de trois siècles. Une pareille constance ne devait pas s'appliquer à un fait individuel, mais bien à un grand souvenir historique, à un événement important pour le pays, comme la délivrance de nos envahisseurs.
Une troisième chapelle, placée sous le clocher de l'église de Savignieu, était consacrée au service d'une prébende dite de Saint-Thomas, dont la fondation est antérieure à 1468; le fondateur de cette prébende nous est resté inconnu. Elle possédait un terrier renouvelé, en 1488, par Rolandon, et dont les rentes étaient assises à Merlieu, Vergnon, la Croix-de-l'Orme (paroisse de Savignieu), à Grézieu, au Pont-d'Ecotay et à GardeOontiol. Ces rentes avaient une certaine importance, car nous verrons qu'en 1782, à l'époque de la suppression du prieuré, le bénéfice dô cette prébende appartenait à Dom Jacques de Mathieu, prieur de l'abbaye de Saint- Austremoine, d'Issoire.
Le curé de Savignieu était, comme nous l'avons dit, sôus la dépendance du prieur, ce qui produisit entre eux de nombreux conflits. L'autel qui, dans l'église du prieuré, avait été assigné au curé pour y faire les fonctions curiales, était lui-même matière à contestation : l'archevêque de Lyon avait le droit Tome 1. 3
d'exercer une surveillance sur les églises de son diocèse. En vertu de ce droit, Charles de Boiu'bon voulut, en 1447, visiter Téglise de Savignieu; les moines s'y opposèrent, faisant valoir lés franchises et privilèges de Tordre des Bénédictins qui ne relevait que du pape. L'archevêque de Lyon protesta, disant que l'église de Savignieu était paroissiale et soumise à sa juridiction. Jean Firmintis, alors sacristain de Savignieu, porta plainte contre l'archevêque à l'abbé de la Chaize-Dieu; ce dernier obtint du pape, en 1448, une bulle qui interdit à l'archevêque de Lyon le droit de visiter le grand autel de l'église de Savignieu, mais lui réserva ce droit sur l'autel de la paraisse où repose le Saint- Sacrement.
. Ce n'était pas toujours des questions d'honneur qui faisaient l'objet de leurs contestations réciproques, c'étaient aussi des questions d'argent. Le prieur de Savignieu, en sa qualité de curé primitif des trois paroisses de Montbrison, percevait les dîmes dans l'étendue de ces paroisses. Mais en se déchargeant sur un vicaire des fonctions curiales qu'il remplissait autrefois, il lui avait créé, selon l'usage, un revenu pour son entretien, appelé portion congrue. La fixation de ce revenu dut varier selon les temps. Dès l'année 1600, il avait donné lieu à une longue contestation qui se termina par une transaction du 18 avril 1604. Cette transaction avait stipulé en faveur du curé de Saint-André, pour lui tenir lieu de sa part dans les dimes, une rente annuelle de huit asnées de vin, deux septiers de seigle, un de froment et dix-
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huit livres en argent que le prieur devait' payer au curé. Cette transaction fut bientôt mise en oubli par le prieur commandataire^ M" Jean Hardier, abbé de Saint-André (1); mais il rencontra dans M" Pierre Grata, curé de Saint-André, un adversaire qui sut d'autant mieux, réclamer ses droits qu'il appartenait à une riche famille montbrisonnaise dont un membre était conseiller au bailliage. Un procès fut entamé; la mort de M. Grata le suspendit; mais, en 1633, il était repris par son successeur. M" Léonard Gueydet; et, en 1640, après deux arrêts, le prieur Hardier se vit de nouveau condamné à exécuter la transaction de 1604, ou à payer la rente annuelle de 300 livres (2). Claude Henry s, notre jurisconsulte forézien, qui nous a conservé le souvenir de ces procès, fait à ce sujet quelques observations qui, je le crois, sont le reflet de l'opinion publique à son époque. Cette opinion n'était pas favorable aux prieurs. « Les curés « qui sont à présent, dit-il, n'étaient autrefois que « vicaires ad tempus, appelés au secours et soula- « gement des prieurs. Mais, depuis que ceux-ci de « leurs vicaires temporels en firent de perpétuels, et « pour s'exempter de peines la rejetèrent sur eux, « il y a lieu de s'étonner comme il purent quitter la « fonction curiale sans quitter ce qui est destiné pour ce icelle, comme ils purent séparer les choses qui sont
(1) Les Bénédictins possédaient en France deux abbayes du nom de Saint- André : à Vienne en Daupbiné , et à Viileneuve-les- Avignon.
(2) Claude Henrys, t. l•^ p. 127.
c inséparables^ savoir : le titre et le revenu ^ la peine c et la récompense^ Toffioe et le bénéfice.
<t II est vrai que les prieurs ont laissé aux curés ou € vicaires perpétuels quelque portion^ mais assez léc gère et qui leur tient lieu d'aliment; toutefois^ s'il <c est véritable que le bénéfice ne soit donné que pour c l'office (comme il est dit in cap. fi/nali de rescripoc tis^ in 6), c'est toujours injuste que celui qui n'a ce point retenu de part de l'office en ait retenu la a meilleure pour les fruits et revenus; que celui qui <t ne sert plus de rien remporte presque tout; bref , « que celui qui n'est plus qu'une ombre ^ qui n'a d qu'un titre d'honneur^ qu'un nom de parade^ fasse oc la part à celui qui est le vrai titulaire , et qui seul a « toute la peine. i>
Ces réflexions si vraies sont la condamnation de tout le système des dignitaires de l'Eglise à cette époque^ depuis le plus humble prieur jusqu'à l'abbé commandataire^ jusqu'à l'évêque qui s'inquiétait si peu de la résidence dans son diocèse.
Le curé de la Madeleine (troisième paroisse de Montbrison) ne recevait du prieur aucune somme à titre de portion congrue; mais comme cette paroisse s'étendait en grande partie sur la campagne^ au nord de la ville, le curé percevait une portion des dimes qui, depuis longtemps, lui avait été abandonnée par le prieur.
Un pareil antagonisme devait sans cesse donner
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naissance à des contestations; aussi ^ les voyaitH)n parfois éclater pour des sujets les plus futiles. En 1682, M" Jean Faure, vicaire perpétuel de l'église de Savignieu^ ayant fait élaguer les branches d'un ormeau planté devant la porte du monastère (un Sully sans doute) , le prieur Iraberdis et les religieux revendiquèrent les branches coupées; de là un procès au bailliage et jugement qui déclara que l'emplacement occupé par cet arbre appartenait au couvent.
En 1678, à l'occasion des fonds baptismaux noi>vellement construits dans l'église, un traité en avait réglé l'usage entre le prieur et le curé. Ce traité donna lieu à plusieurs procès, jusqu'au jour où des amis communs intervinrent et amenèrent une transaction plus claire ou plus explicite.
Nouveau procès, en 1714, entre Jacques de la Cîodre, prieur claustral, et Joseph Ribéron, curé, au sujet du droit de bénir les cierges présentés par les fidèles le jour de la purification (2 février), droit réclamé par les deux parties. Les écritiu*es produites à l'occasion de ce procès nous révèlent les reproches que les concurrents se faisaient l'un à l'autre. Suivant les moines, le curé refusait d'assister aux cérémonies de la Semaine sainte; il avait usurpé le droit de faire les processions de la Fête-Dieu, et de chanter des grands-messes les dimanches et fêtes de l'année. Le curé, de son côté, reprochait aux moines de lui avoir fermé l'entrée de la sacristie, bien que ses prédécesseurs aient contribué à sa construction; de chanter leurs offices dans le chœur, aux mêmes heures et
pendant qu'il célébrait les offices de la paroisse. On comprend quel trouble un pareil antagonisme devait amener dans les cérémonies religieuses.
Les procès occasionnés par ces diverses contestations occupèrent le bailliage de Montbrison pendant près de vingt ans, de 1714 à 1735.
Le couvent était alors occupé par trois moines : Dom Jean-Marie Palerne, prieur claustral, Dom Noël Blachon, doyen, et Dom Mathieu Duchon, dépositaire; la cure était toujours administrée par Joseph Ribéron. Cette mésintelligence les amena à partager le pré de Foris donné par Robert de Bonneval, et dont, jusqu'à ce jour, ils avaient joui en commun.
D'autres procès surgirent en 1 751 , et pour y mettre un terme, les moines, faisant revivre d'anciens usages tombés depuis longtemps en désuétude, réclamèrent le privilège exclusif de faire les fonctions curiales et de réduire au simple rôle de vicaire le prêtre qui , depuis plusieurs siècles, avait le titre de curé et en remplissait les fonctions.
Les curés, comme on pense, durent protester avec une nouvelle énergie. De là nouveaux procès. Nous sommes portés à croire que ces tiraillements entrèrent pour beaucoup dans la décision que prit l'archevêque de Lyon, en 1780, de supprimer le prieuré de Savignieu, comme nous le verrons plus loin.
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