CHAPITRE IV
La peste de 1522. — Prise de Uontbrison par les protestante , 1 562. -— Meurtre des moines. — Contestations avec les curés et les clianoines de Montbrison.-— Création de l'hospice de la Charité, 1659. — Incendie de 1G43. — Contestations avec les Sainte- Claire et les Récollets.
Nous avons vu dans les chapitres précédents la fondation du couvent des Cordeliers, son développement sous les nombreuses donations qui lui furent &i,ites^ et la sympathie que toutes les classes de la société témoignaient à ses moines. Mais comme dans toutes les fondations humaines le jour des revers et des épreuves ne tarda pas à venir.
La peste qui, pendant les X V% X VP et X VIP siècles, fit de si grands ravages dans notre province, sévit cruellement à Montbrison en 1522. La terreur et la désolation furent si grandes que tous les habitants qui pouvaient disposer de quelques ressources s'empressèrent d'abandonner la ville; les Cordeliers euxmêmes, ne pouvant aller quêter leur nourriture dans les campagnes environnantes où ils auraient pu porter les germes du fléau, abandonnèrent leur couvent. Nous ne savons où ils trouvèrent un asile; mais ce ne fut qu'en janvier de Tannée suivante (1523), qu'ils furent autorisés à rentrer dans leur maison (ils étaient alors appelés Cordeliers réformés ou de l'observance régulière) .
Le plus grand de tous les revers que nos moines eurent à subir, après toutefois celui de 93 qui amena la suppression de leur couvent, fut causé par les protestants qui s'emparèrent de Montbrison le 14 juillet 1562; nous ne rapporterons pas ici les sanglants détails de ce tragique événement, on peut les lire dans le récit impartial qu'en a fait Aug. Bernard dans son Histoire du Forez (pages 118 à 134). En ce qui concerne le couvent des Cordeliers, l'église fut pillée et dévastée, les moines chassés, les autels et images des Saints brisés et renversés; trois religieux: les Frères Jean Besson, Antoine Malin et François Bourgoin massacrés et tellement meurtris, dit le P. Fodéré, qu'ils ne furent reconnus que par leur couronne et barbe rasée. Deux autres Pères : les sieurs Etienne Content et Henry Fleurdelix, se sauvèrent, pendant la nuit, au milieu du massacre, à l'aide d'un déguisement et de cordes, en escaladant les remparts de la ville. Deux autres religieux : les P. Gilbert Vacca et Jean Laure, qui étaient en même temps confesseurs des religieuses Sainte-Claire, parvinrent, non sans peine, à soustraire ces saintes filles à la fureur et aux passions des soldats, en les faisant passer de leur couvent dans le jardin d'une vertueuse veuve, Mad* Colombe Ypolite, par une ouverture pratiquée dans la muraille. Les Pères Vacca et Laure ne voulurent pas abandonner le couvent, et y passèrent la nuit en prières, au milieu des horreurs d'une ville prise d'assaut et des vociférations des chefs protestants qui criaient : Tue! tue! à leurs soldats ivres de sang. A la
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pointe du jour les portes du couvent furent forcées et nos deux Pères conduits à la prison de la ville, où les hérétiques firent venir leurs ministres a pour dis- « puter contr'eux. Mais comme le Père Vacca était « Tun des doctes de son temps, il les réfuta avec tant « de doctrine et vives raisons qu'il rendit les ministres « confus et honteux, dont, de colère et de rage, ils a lui mirent les fers aux pieds et aux mains, et Tencc chaînèrent par le cou, le nourrirent quelques jours « au pain et à Teau, et ne se peut dire les tourments a que ces satyres lui firent et à son compagnon. Et (£ toutes les fois qu'ils les allaient voir ils frappaient a ce bon docteur, tantôt à coups de poing à la face, a tantôt à coups de f ust d'arquebuse sur le dos , tantôt « à coups de pommeau d'épée sur l'estomac, qu'ils « lui enfoncèrent une côte. Enfin, un capitaine de ces a troupes, natif de Bar-sur-Seine, qui avait admiré « sa doctrine aux disputes contre les ministres , fut « tellement touché au cœur que dès lors il fut résolu <c en son âme de renoncer à l'hérésie, et, dissimulant a d'être toujours ferme calviniste, demanda ces Pères <c pour ses prisonniers au baron des Adrets, disant a qu'il se faisait fort de convertir ce docte personnage a à leur religion prétendue, qu'il serait puis un des a plus grands fléaux des papistes, et qu'au cas qu'il ce n'en put venir à chef (à bout) , il les ferait mourir c( tous deux de la mort la plus cruelle qu'il se pourrait a excogiter. Par ce moyen il les tira hors la ville, et a les conduisit lui-même jusques à Dijon, puis se a retira en sa maison où il a du depuis demeuré très-
« ferme catholique. Cependant le P. Vacca, tant par <c les meurtrissures et grands coups qu'il avait reçus, « mourut au bout de dix jours au couvent de Di- « jon.(l). »
Montbrison, d'après Aug. Bernard (p. 138), resta au pouvoir des huguenots jusqu'au 7 septembre suivant. C'est pendant ce temps qu'ils livrèrent aux flammes, suivant la tradition, les archives des cha-
noines et des Cordeliers de Montbrison. Un jugement rendu par le bailliage de Montbrison, en 1581, confirma cette tradition en disant que tous les titres des Cordeliers furent brûlés, moins deux, lors de la prise de Montbrison. Les parchemins nombreux, antérieurs à cette époque, que nous avons retrouvés dans les archives départementales (titres des Cordeliers) nous montrent combien les traditions sont quelquefois exagérées.
Cependant, il n'est pas permis de douter des meurtres commis par les huguenots à la prise de Montbrison (les historiens les plus modérés les portent à huit cents personnes) , ni du supplice que le terrible baron des Adrets imposa à une douzaine des chefs du parti vaincu, en les forçant à se précipiter du sommet du donjon du château sur les rochers qui lui servaient de base. C'est à cette dernière circonstance qu'est due le nom de sauterie, donnée par quelques historiens du XVP siècle à la prise de Montbrison.
Les mémoires de cette époque et les historiens du
(1) Hiitoire det cowcenU fU Saint- FrancoU» par le P. Fodéré, p. 193.
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Forez, après eux, s'accordent à dire que Montbrison fut délivré des huguenots dès les premiers jours de septembre; nous avons trouvé cependant aux archives des Cordeliers, dans un mémoire du 20 janvier 1642, sur les religieux de cet ordre qui furent nommés confesseurs des Sainte-Claire, un fait établissant que Montbrison fut repris une seconde fois par les huguenots, qu'ils y commirent de nouveaux meurtres, et chassèrent une seconde fois les religieuses de leur couvent. Comme ce fait historique nous paraît nouveau et intéressant, nous transcrivons la partie de ce mémoire qui s'y applique : oc Quelque temps après la a mort de Vacca, le Révérend Père de Catalando (1), a docteur de Paris , fameux prédicateur, fut fait con- « fesseur des Sainte-Claire; fut pris des ennemis de « notre foi, et, pour le racheter, les religieuses ce payèrent sa rançon de ce qu'elles avaient pu sauver, « en quittant pour une seconde fois leur monas" a tère, ladite ville ayant été reprise par lesdits « hérétiques; et un autre religieux fut tué à la a porte dudit monastère , en défendant l'entrée a à ces impies soldats. »
Il est assez difficile de pouvoir assigner l'époque de cette réoccupation de Montbrison par les protestants. Aug. Bernard nous apprend que le 27 octobre de la même année, 1562, Sarras, gouverneur d'An-
(1} Le p. Bazin, dans son ouvrage sur saint Jean de Capistran, que nous avons déjà plusieurs fois cité, fait mention du P. Jean de Catalando, élu provincial en 1551.
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nonay pour les protestants, un des capitaine du baron des Adrets, occupa Saint-Etienne, et y trouva un important butin. Ce succès aurait bien pu porter les protesitants à s'emparer une seconde fois de Montbrison. Quoi qu'il en soit, si cette réoccupation a eu lieu, et il n'est pas permis d'en douter, elle a été de courte durée, et, sans doute, les souvenirs en furent moins cruels, puisqu'ils n'ont pas laissé de traces dans les mémoires contemporains.
Aug. Bernard semble toutefois faire allusion indirectement à la réoccupation de Montbrison, lorsqu'il dit dans une note manuscrite de son Histoire du Forez, p. 127, à l'occasion du P. Vacca remis entre les mains d'un capitaine du baron des Adrets : a II est (L plus raisonnable de croire, comme le disent d'ana ciens mémoires , que les sœurs de Sainte-Claire a rachetèrent ces doux religieux. » Le rachat dont parle ces anciens mémoires devait, selon nous, se rapporter au P. de Catalando, confesseur des Sainte- . Claire après le P. Vacca, conséquemment, à la seconde prise de Montbrison, et non au P. Vacca, mort, suivant Fodéré, au couvent de Dijon, peu de jours après la première occupation de Montbrison.
Nous avons dit que le produit des messes, services et assistances aux enterrements, était pour les Cordeliers une source de revenus s'élevant, aux XV* et XVP siècles à plus de 1000 livres par an. Ces bénéfices, qui paraissent légitimes, excitèrent contre eux des rivalités et des haines.
LBS GORDELIERS. 233
Les curés de Montbrison ne voyaient pas sans peine une partie de leur casuel passer entre les mains des Cordeliers, et les nombreux enterrements qui se faisaient dans leur église ou dans leur cimetière enle-
valent aux curés la plus grosse part de leurs émoluments dans les sépultures. En 1500, M'"*' Paulze, curé de Saint-André, avait contesté aux Cordelicrs le droit de venir quérir le corps d'une fille nommée Perronnet, décédée sur sa paroisse, et qui avait choisi sa sépulture dans le cimetière des moines. Le curé, à la tète de son clergé, le Père gardien, à la tête de son couvent, s'étaient rencontrés dans la maison de la défunte, et, chacun de son côté, revendiquait le droit de conduire la morte à sa dernière demeure. Je n'ai pu découvrir comment avait fini cette contestation ; mais, en 1620, ces jalousies se réveillèrent avec plus d'énergie. Les chanoines de Montbrison firent cause commune avec les curés des trois paroisses; de longs mémoires furent publiés dans l'intérêt des deux parties; et enfin, le 3 mars 1623, devant M* Fouyn, notaire, une transaction fut signée, par laquelle il fut arrêté que Messieurs du chapitre^ ou les curés, accompagneraient seuls les corps à enterrer au couvent des Cîordeliers, qu'ils s'arrêteraient devant la croix de pierre qui existait au milieu du cimetière du couvent, que le corps serait remis aux Cordeliers qui le conduiraient à l'église et officieraient, et que les les curés et Messieurs du chapitre devraient alors se retirer; quant aux torches de cire et aux cierges portés aux enterrements faits chez les Cordeliers ils devaient appartenir à ces derniers pour les trois-quarts.
Ce règlement fut bientôt mis en oubli, et, en 1634, nous voyons surgir de nouvelles difficultés. Les curés contestent de plus aux Cordeliers le droit d'aller confesser et administrer les malades dans la ville, d'y faire des processions, d'y porter étole et chappe, et, à l'époque de la Fête-Dieu, d'ériger un autel sur la rue publique à la porte de leur couvent. Ces prétentions étaient contenues jlans un mémoire signé de MM. Henrys, curé de Saint-André, Gueydet, curé de Saint-Pierre, et Denis, curé de la Madeleine.
Les Cordeliers répondaient, que dès leur origine ils ont toujours fait des processions, surtout pour les confréries des Pénitents et des gens de métiers, qui sont établies dans leur couvent; que, par les fondations pieuses faites en leur faveur, ils sont tenus à certaines processions, comme d'aller à Moind dire une messe le jour de la Saint-Jean, et dans l'église du chapitre chanter certaines messes fondées par des chanoines eux-mêmes; qu'appartenant à un ordre mendiant ils ne peuvent vivre que des fondations qui sont faites dans leur couvent; que pour ce qui est du droit de prêcher et de confesser ils le tiennent d'une bulle du pape adressée en 1 396 aux archevêques de Lyon et de Besançon et à l'évêquc de Mâcon (1).
Les chanoines prirent parti pour les curés et montrèrent en cette circonstance un zèle fanatique, indigne
(l) Un vidimus de cctto bulle « en date de 1415, est aux archives des Cordeliers; néanmoins le pape leur accorda en 1682 une nouvelle autorisation de prâcber et coafetser.
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d'un corps aussi respectable. Un jour que les Cordeliers étaient allés en procession à Téglise de la Madeleine, et y chantaient une grand'messe, avec la permission du curé, les chanoines y arrivèrent au moment de la consécration, entonnèrent leurs chants, sans égard pour la cérémonie, et forcèrent les Cordeliers à finir la leur à voix basse.
(t Une autre fois, les notables de la ville étant a réunis aux vêpres des Cordeliers, M. Chirat, l'un <c des chanoines, accompagné d'un autre prêtre, in- « troduisit dans l'église un sergent (un huissier) qui, a sans respect, pénétra dans le chœur des religieux, a et y donna au Père gardien une assignation à cornée paraitre dans la huitaine devant le vicaire général a de l'archevêque. Un autre jour, un chanoine, en « présence des plus notables du chapitre^ battit « atrocement, à coups de poings et de pierres, un ce des religieiur jusqu'à effusion de sang. »
Ces scènes scandaleuses, qui avaient lieu en 1634, nous montrent tout ce qu'il y a de vrai dans le poème de Boileau écrit en 1672, et appelé souvent une ingénieuse plaisanterie.
-Un règlement de 1636, émanant du cardinal-archevêque de Lyon, Alphonse de Richelieu, mit un terme * provisoire à ces désordres, en reconnaissant en faveur des Cordeliers les droits et les usages dont ils avaient joui jusqu'alors; maig il maintint aux chanoines le droit de fixer l'ordre à suivre dans les processions générales et autres cérémonies publiques, a lequel sera réglé d'avance dans une assemblée gé-
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« nérale, en présence des curés et des supérieurs des a maisons religieuses. »
Dans ces temps de privilèges tout était matière à contestations : en 1656 une nouvelle difficulté surgit entre le Père gardien, Jacques Martin, et M" Gabriel Chapuis, curé de Saint-Pierre. Tous deux prétendaient avoir le droit exclusif d'aller, en procession, a dans la chapelle de Tauditoire royal (chapelle « SaintrAubrin) dire la messe solennelle du jour de a Saint- Yves. »
Ce différend fut soumis à un arbitrage, et, le 18 mai 1656, par Tentremise de M. Jacques Pouderoux, lieutenant-général au bailliage de Foroz> un traité fut signé. Le principal article portait que « les Cordeliers a viendront en procession, comme par le passé, « prendre le clergé de Saint-Pierre, à la porte de son « église, iront ensemble assister à la messe de Saintce Yves, le curé marchant en queue, jusqu'à Tau- (c ditoire royal, auquel lieu et en la chapelle d'icelui, « les Cordeliers diront et entonneront la messe à a diacre et sous-diacre, selon la coutume, »
Ces contestations scandaleuses n'étaient par particulières au Forez; on les voyait se produire sur plusieurs points de la France ; à Paris même elles prirent un tel caractère que le parlement dut intervenir, et, le 27 mars 1646, il rendit un arrêt célèbre entre les curés et les nombreux ordres religieux de la capitale (1).
(t) Œuvres de Cl. Henrys, t. 1*% p. 57.
Le 22 avril 1687, Tarchevêque de Lyon Camille de Neuville, rendit aussi une ordonnance sur les mêmes matières, ce qui nous montre que ces contestations diraient encore. Par cette ordonnance il prescrivit pour les enterrements des civils dans les couvents : « de conduire le corps jusques dans la nef de Téglise « desdits réguliers, et, après quelques prières chance tées à haute voix autour du corps du défunt^ le a clergé séculier se retirera et laissera le corps aux « religieux pour Tensevelir, »
Toutefois, les chanoines avaient le droit d'accompagner le corps jusques dans le chœur des églises des réguliers (1)..
Les Cordeliers eurent aussi vers le même temps (1660) un procès à soutenir avec les administrateurs de l'hospice de la Charité de Montbrison, dont les bâtiments étaient alors situés rue Bourg-Neuf, au nord du couvent des Cordeliers.
Sur les limites mais dans Tintérieur du couvent existait un petit ruisseau ou canal qui conduisait une dérivation du Vizézy, depuis le bief du Moulin-Rouge Jusqu'aux arches ou coffres à poissons qui ont laissé leur nom à la rue construite sur ce ruisseau. Les recteurs de la Charité voulaient <c pour la commodité « de la maison des pauvres, érigée depuis peu (1659) « en la rue du Bourg-Neuf (2), prendre l'eau dans le
(\) Rôglements et ordonnaDces de l'archevc^quo do Lyon. (Lyon, IG87.) (2) Le Bourg-Neuf était déjà vieux, puisqu'il existait en 13U , suivant les
notes manuscrites d'Âug. Bernard dans l'exemplaire de son Histoire du Forez,
dont il a fait don à la '\'iile de Saint-Etienne , t. 2 , p. 42.
<c canal venant du Moulin-Rouge et entrant dans a ladite ville par une des tours d'icelle, qui est à a Tendroit de ladite maison, entre icelle et le couvent « desdits Pères Cordeliers, et y faire un réservoir. »
Ils appuyèrent leur prétention sur une concession faite en leur faveur par les échevins qui venaient, avec les deniers de la ville et des donations particulières, de fonder cet hospice. Comme le ruisseau en question coulait dans Tintérieur de la cour des Cordeliers, ceux-ci, s'appuyant sur une concession de cette eau qui leur avait été faite par les mêmes échevins le 26 décembre 1614, s'opposèrent à ce qu'ils regardaient comme une empiétation sur leur s droits.
Les échevins durent intervenir dans ce différend; ils donnèrent même gain de cause aux recteurs, sour tenant que les Cordeliers avaient seulement un droit de prise d'eau dans ce canal, et qu'ils s'étaient emparés à tort du canal et du chemin qui le longe, depuis la porte charretière de leur couvent jusqu'aux murailles de la ville du côté du soir.
L'archevêque de Lyon , en visite pastorale à Montbrison le 18 juin 1662, fut nommé arbitre de ce différend par les trois parties intéressées, et le même jour intervint sous ses auspices la transaction suivante :
« Il sera permis aux recteurs dudit hospice de tirer a une muraille depuis le coin de l'écurie desdits Pères ce Cordeliers jusqu'à celle qui sort de clôture audit a hospice, en droite ligne et de la même hauteur que ce le coin où elle se terminera. Ils pourront dans cet
<t espace faire un réservoir d'eau coulante, pour laver « la lessive et y puiser l'eau pour les autres usages « de la maison; et, pour cet effet, abattre la muraille a de leur côté et à l'endroit où ledit canal coule ; il y « sera fait une arcade grillée pour le cours perpétuel « de ladite eau. Les recteurs pourront élever le sur- « plus de la muraille qui fait la séparation de leur a maison d'avec celle desdits Pères Cordeliers, d'une a hauteur raisonnable, qui sauvera les vues de part « et d'autre. Le surplus de la rue et du canal de- « mourant aux Cordeliers »
Qu'on nous permette ici une digression sur la fondation de l'hospice de la Charité dans Montbrison.
Cet établissement de bienfaisance appelé primitivement : Hôtel-Dieu des pauvres renfermés de la ville de Montbrison, aujourd'hui hospice de la Charité, est dû à l'initiative des habitants. Sur une délibération prise par eux le 14 avril 1659, approuvée par l'archevêque de Lyon, le 23 du même mois, des lettrespatentes furent signées au mois de juin et enregistrées au parlement de Paris le 29 juillet même année.
Une publication faite en 1869, par le ministère de l'intérieur sur la situation des hôpitaux et hospices de l'empire, nous apprend, t. T**, p. 58, que cet hospice de la Charité eut pour fondateurs la générosité des habitants de Montbrison, notamment Mad™* du Rosier de Magnieux (1), M. Gonin de Lurieu
(1) Voir le testament de M"* du Rosier dans notre Histoire de Feurs^ p. 315.
(2) Un membre de la môme famille, Thomas Gonin de Lurieu, seigneur d'Essalois, était un des bienfaiteurs de l'hôpital de Saint-Rambert, vers la fin
Pierre de Saint-Hilaire^ Antoine Dupuis, Jean de Gallois, André Papon, Daffaud de la Motte, Thoinet de Bigny, Paulze, etc.
Le but de cette fondation était : 1"* d'enfermer dans un asile hospitalier les mendiants et vagabonds, et de délivrer les habitants oc des importunités dont ils les « poursuivaient jusque dans Tintérieur des églises; » 2" d'employer ces pauvres « aux manufactures et a autres ouvrages de travail, duquel ils sont jugés (c capables, t»
Après les guerres civiles qui avaient désolé la France dans le XVP siècle et au commencement du XVII% il y avait bon nombre de ces vieilles bandes qui jusqu'alors avaient vécu aux dépens du parti qui les appelait ou de celui qui les subissait; il fallait trouver une occupation à ces désœuvrés, ou les forcer à s'en procurer une en les menaçant d'un travail obligatoire dans un asile hospitalier.
La charité qu'on leur offrait alors n'était pas douce et bienveillante comme celle qu'on leur offre aujourd'hui. Ainsi les lettres-patentes que nous avons sous les yeux font « défense à toutes personnes, de quelque « qualité et condition qu'elles soient, valides ou in- « valides, de mendier dans la ville et faubourgs de (( Montbrison, publiquement ou en secret, à peine
du XVII* siècle , suivant la publication du roinistre de l'intérieur sur les hôpitaux de l'empire, dont nous venons de parler.
La veuve d'André-Gabriel Gonin de Lurieu de la Bivoire, suivant le même ouvrage, était, vers HiO, une des blenraitricos de l'bôpital de Belleville-sur- Saôue.
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« de prison pour la première fois, et pour la seconde « d'être rasée et bannis. » De plus, les recteurs de ce nouvel hospice sont revêtus de « tout le pouvoir et « autorité de direction et correction sur lesdits pau- « vres enfermés; et, pour cet effet, nous leur permet* « tons d'avoir dans ladite maison poteaux, carcans « et prisons pour châtier les fautes notables que les « pauvres pourront commettre. »
En sus de ces droits qui nous semblent aujourd'hui exorbitants, les lettres*patentes accordaient à la nouvelle maison des pauvres des privilèges qui n'étaient pas sans importance et que nous allons faireconnailire.
Les recteurs, de concert avec les échevins de Montbrison, avaient le droit de nommer plusieurs sergents, portant livrée, chargés de « recevoir les pauvres pas- « sants qui se présenteront aux portes et faubourgs « de la ville, les conduire et leur donner la passade,
« afin qu'ils ne séjouroent dans icelle signifier et
« publier par la ville et faubourgs tous mandements
« et ordonnances du bureau dudit hôpital donner
« assignations et faire tous exploits de commando- « ments et contraintes pour le payement des deniers a et choses qui seront dues, léguées et aumonées « audit Hôtel-Dieu. » C'étaient, comme on voit, de vrais sergents de ville, cumulant les fonctions d'huis^ siers.
Il fut encore permis aux recteurs « de faire f abri^
« quer dans ledit Hôtel-Dieu toutes sortes de manu-
« factures, et de les faire vendre ctdébiter dans icelle
ff ville, sans être sujets à visite, ni au payement
Tomel. 16
« d'aucuns droits. y> Ce privilège avait peu de valeur dans une ville comme Montbrison^ qui^ alors pas plus qu'aujourd'hui, n'avait pu, malgré ses efforts, acclimater dans ses murs aucune manufacture. Mais un privilège plus important, c'est celui par lequel cette maison et ses domaines présents et à venir furent a exempts de payer aucun droit d'amortissement, a lods, mi-lods, quints et requints, non obtant toutes ce aliénations ou engagements, sans aussi payer « francs-fiefs ni nouveaux acquêts, bancs ni rières-
c bancs, taxes ni autres droits quelconques j> De
plus, il fut a permis et accordé aux recteurs dudit ce Hôtel-Dieu de poser des bancs et tables tous les « jours de foires et marchés, et même les autres « jours, sur le pavé du marché, places et rues de ce ladite ville, pour faciliter aux marchands tant de « ladite ville qu'étrangers, la débite de toutes sortes a de denrées et marchandises, et percevoir les loyers a desdits bancs établis »
Les mêmes lettres-patentes accordaient encore au nouvel Hôtel-Dieu le don de quatre minots de sel, pour l'usage annuel de^la maison, et imposaient à chacun des officiers de Montbrison, tant de judicature que de finances, un don audit Hôtel-Dieu, que chacun d'eux devait faire avant son entrée en fonction et suivant la taxe qui en aura été faite par chaque compagnie.
Jusqu'à cette époque, l^art des tailleurs seul était juré dans Montbrison, c'est-à-dire érigé en corporation avec certains privilèges; à partir de ce jour,
LES GORDELIERS. 243
les lettres-patentes accordèrent le même privilège à tous les autres corps de métiers, même aux pharmaciens et chirurgiens; « à la charge que chacun « corps desdits arts ou métiers aumônera ledit Hôtel- « Dieu, pour une fois, suivant la taxe qui en sera « faite par lesdits officiers, magistrats et échevins; » et que tous ceux qui voudront à Tavenir être reçus à la maîtrise desdits arts et métiers, ce aumôneront au « profit dudit Hôtel-Dieu la somme do dix livres « chacun pour une fois. »
Quant aux compagnons artisans qui seraient appelés à enseigner leur état aux pauvres enfermés dans ledit Hôtel-Dieu, et quant aux pauvres eux-mêmes, ils avaient le droit, après un travail de trois ans, d'être admis à la maîtrise, <k sans par lesdits compa- « gnons artisans, ni par lesdits pauvres, faire aucuns « chefs-d'œuvre, banquets, dons et frais en tels cas « accoutumés. »
Enfin il fut enjoint par ces mêmes lettres-patentes à tous notaires, recevant donation à cause de mort, testaments et autres dispositions, d'exhorter les testateurs ou donateurs à faire quelque charité audit Hôtel-Dieu, et à en faire mention dans leui^ actes, à peine de trois livres d'amende.
Il parait^ toutefois, qu'avant la fondation de cet Hôtel-Dieu il y avait dans Montbrison plusieurs corporations chargées de distribuer des secours aux pauvres, car les lettres-patentes de 1659 prescrivent que toutes les aumônes de fondations, soit argent, pain, vin, habits et autres, dont les communautés
séculières et autres^ et même les particuliers de ladite ville et faubourgs de Montbrison sont chargés envers les pauvres^ soient et appartiennent audit Hôtel-Dieu, même Taumône fondée au prieuré de Savignieu dont ie prieur est curé primitif de Montbrison, que nous avons mis et incorporés audit Hôtel -Dieu (i).
Enfin-, les recteurs étaient autorisés à placer des troncs dans les églises et jusques dans les boutiques des marchands , pour provoquer les aumônes en faveur du nouvel établissement de charité.
Je ne sais si ces nombreux privilèges furent trèsproductifrf, mais ce qui me parait avoir le plus contribué au succès 'de T Hôtel-Dieu, c'est que, dès son origine, il fut associé et pour ainsi dire fondu dans rhôpital de cette ville dont Texistence remontait au XIP siècle, et qui déjà jouissait de beaux revenus. Les habitants de Montbrison eux-mêmes avaient biea compris la nécessité de placer cette nouvelle fondation pieuse sous le patronage de son aînée, le vieil hôpital des comtes de Forez; et dans la délibération qu'ils prirent le 14 avril 1659, ils demandèrent que THôtel- Dieu qu'ils allaient créer fut placé sous la direction des six anciens recteurs de l'hôpital avec adjonction de deux nouveaux.
Cette maison de charité fut établie d'abord, comme nous le voyons, au nord du couvent des Cordeliers, entre la rue du Bourg-Neuf et les remparts de la \illo, La prospérité du nouvel hospice rendît bientôt ce
(1) Voir notre article sur Savignieu, p. 65.
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local insuffisant; mais limité qu'il était par une rue et les remparts il ne pouvait s'étendre selon ses besoins. Une occasion favorable se présenta d'installer cet hospice dans un local plus vaste et surtout entouré de grands jardins, circonstance favorable à une réunion de vieillards ou d'infirmes. Le second couvent des Ursulines, établi depuis 1651 au faubourg de la Croix, n'avait pu prospérer, et cent ans plus tard, le 7 mars 1751, un décret de l'archevêque de Lyon, cardinal de Tencin, en ordonna la suppression. Ses bâtiments et jardins, contenant alors environ quatre hectares, furent vendus aux enchères en 1752 devant Bochetal, notaire à Montbrison, et' adjugés moyennant 1200 livres aux recteurs de l'hôpital de Montbrison, qui transportèrent dans ce nouveau local l'hospice de la Charité (1).
Au plus fort de tous les démêlés que les Cordeliers eurent à soutenir soit avec le clergé séculier de la ville, soit avec Messieurs du chapitre, ils furent cruellement affectés par un incendie qui réduisit en cendres une aile entière de leur couvent, celle située au nord, et causa de grands dommages au reste des constructions et surtout dans la grande galerie qui occupait le bâtiment central (aujourd'hui la mairie).
Cet incendie se déclara dans la nuit du 1 7 octobre 1643, dans la chambre des domestiques, au-dessus du four, joignant au vingtain (les remparts de la ville) .
fl) Voir au second volume notre article sur les^^Ursulines de Montbrison.
Le procès-verbal qui fut dressé à cette occasion nous apprend que Ton conserva l'église et une partie des bâtiments grâce à Teau de la rivière qui entrait par un béai dans la cour du couvent.
Une délibération du 26 décembre 1614, prise par la municipalité de Montbrison, avait en effet cédé grahiitement aux Cordeliers une prise d'eau dans le canal des fontaines de la ville, venant du Moulin- Rouge et entrant dans la ville sous une des tours. Cette prise d'eau leur avait permis d'établir une fontaine dans la cour du couvent et un grand réservoir au milieu de leur jardin.
Les dégâts causés par l'incendie n'en furent pas moins considérables, et les ressources pour les réparer étaient très-minimes. C'est alors que noble Claude Chassain, seigneur de Marcilly, syndic temporel du couvent, fit payer le principal d'une fondation de 15 livres faite par noble Jacques de Jas de Marcilly, au capital de 300 livres, qui furent employées. à rebâtir la grande galerie, les couverts de l'infirmerie et autres chambres, fours et écuries.
Ces dégâts à réparer leur fournirent aussi l'occasion de réclamer, avec plus d'instance, la pension de 148 livres que leur devait le'trésor pour les fondations pieuses faites par les comtes ou leur famille, laquelle pension était en souffrance depuis plusieurs années. Ils obtinrent aussi de la régente, Anne d'Autriche, l'autorisation de faire couper, pour ces travaux de reconstruction, une certaine quantité de pins et de sapins dans la forêt de Malaucclle, et de chênes dans
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celle de Sury-le-Bois, qui toutes deux appartenaient à Sa Majesté.
Ces grands travaux de restauration furent heureusement terminés sous l'administration triennale de Pierre Aliénât, gardien du couvent. L'œuvre qu'il mena à bonne fin, était sans doute difficile à cause des faibles ressources du couvent; aussi, dans plusieurs délibérations prises dans des assemblées générales de la province, tenue à Mâcon et à Montbrison, on lui donna, en 1656 et 1658, le titre de restaurateur du couvent, hujiis domus restaurator.
Par suite de vétusté, ou par tout autre cause, l'église des Cordeliers avait, à la même époque, besoin de grandes réparations; Pierre Aliénât les entreprit avec la même ardeur et les acheva avec tant de succès qu'en 1659. On disait de lui dans une délibération : qui templum sanctum Domini penitus intra trienum restauravit. Nous n'avons trouvé aucuns détails sur cette restauration de l'église des Cordeliers ni sur la famille de Pierre Aliénât, nous savons seulement qu'il était élève du couvent de Clermont-Ferrand.
Ces travaux durent être importants, puisqu'ils n'étaient pas terminés en 1665, par défaut d'argent plutôt que par défaut de zèle des gardiens qui succédèrejnt à Pierre Aliénât. Une délibération municipale, du 26|février de cette année (1665), nous apprend^ en effet, que la ville fit abandon aux Cordeliers, à titre d'abénevis, des fossés de la ville depuis la porte de la croix jusqu'à l'étang Pérol; a pour les aideràache- « ver les grandes réparations de leur église et des
«c édifices dudit couvent où se tiennent les assemblées ce générales de ville. »
Ces grandes réparations faites à l'église et au couvent des Cordeliers au milieu de ce siècle, avaient déjà été projetées en 1537, ainsi que nous l'apprend un mémoire de cette année, adressé par les moines au trésorier de Forez. Il est dit dans cette pièce que lé trésorier de Forez a un encaisse de 3440 livres tournois, provenant d'un excédant de recettes pour les années échues depuis 1529 (par suite du séquestre mis sur les biens du dernier duc de Bourbon); les Cordeliers demandent qu'on leur accorde cette somme pour leur aider à réparer leur église qui menace ruine. Ils ne purent l'obtenir, et les réparations furent ajournées.
Une autre contestation autrement grave que celle qui avait surgi entre le clergé séculier de Montbrison et les Cordeliers, vint menacer leur existence.
Les Cordeliers de Montbrison avaient jusqu'à ce jour exercé une grande autorité sur les Sainte-Claire de cette ville, la même sans doute qui leur avait été été accordée sur celle de Chazeau par le comte de Forez Jean P', lorsqu'en 1 332 il approuva la fondation de Chazeau par Luce de Beaudiner (1). Les Sainte- Claire de Montbrison, depuis leur établissement en 1497, avaient toujours eu pour administrateurs temporels et pour directeurs spirituels de leurs con-
{\) Le royal monattère de Chazeau , par l'abbé Javella, p. 15.
LES GORDELIERS. 249
science^ plusieurs Pères Cordeliers qui avaient même leur logement dans le couvent des Claristes.
En 1640 elles portèrent plainte à Tarchevêque de Lyon contre l'ignorance de leurs Pères directeurs et leur indifférence pour le salut de leurs âmes; elles demandaient donc la liberté de confier la direction de leurs consciences à des Pères Récollets au lieu et place des Cordeliers. L'archevêque de Lyon, cardinal de Richelieu, entra dans leurs vues, et le 19 novembre 1640 il obtint du pape Urbain VIII un bref qui autorisait ce changement, déliait les Sainte- Claire de toute obéissance aux Cordeliers, et les plaçait sous la direction des Récollets, à la condition toutefois de rester soumises à la juridiction de l'archevêque de Lyon et de ses successeurs. Ce bref ne fut publié que le 1*^ juin 1641, mais il fut connu peu de jours après sa date. Les Cordeliers comprenant qu'ils avaient affaire dans les Récollets à un ennemi aussi intrigant qu'audacieux, cherchèrent un appui dans la municipalité. Ces intrigues religieuses passionnèrent bientôt non-seulement les habitants de Montbrison, mais plusieurs membres de la famille des d'Urfé, fondateurs du couvent des Sainte-Claire, le chapitre de Lyon et l'archevêque lui-même.
Les Récollets appartenaient, comme on sait, à la même famille de saint François, mais à la branche réformée; ils blâmaient les Cordeliers qui possédaient encore quelques biens, contrairement, selon eux, à l'esprit de saint François et de saint Bonaventure.
Ces idées nouvelles causaient une espèce de schisme
250 LES COUVENTS DE MONTBRISOxN.
parmi tous ces enfants de saint François^ et pouvaient ramener les troubles qui avaient régné avant la réforme de 1505; aussi le chef de l'Eglise s'en émut; un chapitre général de l'ordre fut tenu à Rome en 1613; il mit un terme à ce différend qui occasionnait déjà un grand scandale; à titre de transaction^ on abandonna aux Récollets quelques couvents de la province de Saint-Bonaventure, notamment celui de Vienne; mais ni la population de cette ville ni les autres corps religieux ne voulurent les y recevoir.
Ce n'était pas seulement à Montbrison et à Vienne que les Récollets avaient été primitivement repoussés, ils le furent aussi à Riom en 1644, par un arrêt du conseil du roi, et la même année à Rennes par un arrêt du parlement do Bretagne, tous deux rendus sur les réclamations des municipalités.
Tolérés à peine dans quelques autres couvents, les Récollets songèrent à faire des prosélytes, et à s'implanter dans quelques villes. Ils nouèrent des intrigues à Montbrison, y gagnèrent la bienveillance des religieuses do Sainte-Claire, et notamment de Madame Anne d'Urfé, qui en était alors abbesse, et firent leurs efforts pour supplanter les Cordeliers dans la direction de cette maison ; les Cordeliers comprirent que cette dépossession diminuerait leur influence sur l'esprit religieux de la ville, et qu'elle pourrait un jour amener la ruine de leur couvent. Ils s'empressèrent donc do former opposition au bref du pape, et le 1"* décembre 1640 ils on appelèrent au parlement comme d'abus. En dépit de cette opposition les Sainte-
I^S GORDELŒRS. 251
Claire passèrent outre et introduisirent dans leur couvent six Pères Récollets, par une ouverture pratiquée dans la muraille du côté du matin (les Cordeliers avaient sans doute les clefs du couvent), ainsi que le constate un procès- verbal dressé par Granjon, notaire, le 9 juillet 1641, à la requête de Claude de Naymes, Cordelier, père confesseur des Sainte-Claire, en présence de nobles Louis Pupier (de Brioude) et Jacques Rival (du Soleillant), tous deux conseillers du roi au bailliage et présidial de Forez. Les Récollets introduits dans le couvent à peu près comme le loup dans la bergerie, en chassèrent les'trois Cordeliers qui y demeuraient ordinairement avec le titre de confesseurs. De plus les religieuses, pour justifier leur conduite, accusè'rent les Cordeliers de leur avoir volé quatre calices et une croix d'argent, l'ameublement de leur sacristie, quelques livres et beaucoup d'autres choses à l'usage du couvent Onulta que dlia).
Les religieuses de feainte-Claire n'étaient pas cependant toutes favorables aux Récollets. Dès le lendemain de l'introduction, quatre d'entr'elles abandonnèrent le couvent. Les autres opposantes, au nombre de quatorze, protestèrent contre ce changement qui avait été fait, disaient-elles, sans que la mère abbesse d'Urfé ait jamais tenu d'assemblée générale sur cette matière; elles publièrent même un long mémoire en faveur des Cordeliers et des services qu'elles en avaient reçus. La mère vicaire, la sacristaine et les plus anciennes religieuses étaient au nom-
bre des protestantes. La mère abbesse Anne-Marie de l'Assomption d'Urfé, et Elisabeth-Aimée d'Urfé sa sœur, à la tôto de vingt-cinq religieuses choisies parmi les plus jeunes, avaient été l'âme de cette petite révolution.
La famille d'Urfé, fondatrice du couvent, s'intéressa vivement à cette querelle, et prit même parti dans les deux camps. Emmanuel-Lascaris d'Urfé, frère de l 'abbesse, avait épousé son parti; Jacques- Lascaris d'Urfé, son père, soutenait au contraire les intérêts des Cordeliers, et employa auprès de le reine* mère, Anne d'Autriche, l'influence que lui donnait son titre de bailli de Forez, pour obtenir le rappel des
Cordeliers; dans la requête qu'il adressa à la régente, il représenta sa fille Anne comme étant le principal auteur do ce changement, et l'accusa a d'oublier ses devoirs de fille envers un a père, et de religieuse envers un fondateur. »
Les habitants de Montbrison, nous l'avons dit, no restèrent pas indifférents à ces intrigues; le 4 août 1642, les échevins et les notables de la ville furent appelés en assemblée générale à émettre un avis sur ce changement. Ils protestèrent contre l'introduction des Récollets, et réclamèrent avec instance le rétablissement des Cordeliers dans le couvent de Sainte- Claire. Cette délibération est signée : Croppet, lieutenant-général au bailliage; AUard, lieutenant-assesseur criminel ; Chapuis et Pupier, conseillers; Hcnrys (Claude), avocat du roi; Chassain, châtelain de Montbrison; Papon, lieutenant de châtellenie; Rival,
conseiller au présidial, échevin; Pierrefort, Lassaigne et Callemard, tous trois échevins; Falconnet, conseiller; Rival, maître des requêtes de la reine-mère; Chirat, Sourley et Boys, tous trois élus; de Saintililaire, Relogueet Boissonnier, avocats; Boissonnier, trésorier du domaine; Thorillon, médecin; Géroffier, enquêteur; Barailhon, commissaire de l'artillerie; Boulard et Grata, procureurs; Granjon, notaire; Aymard et Boys, marchands. On voit par cette liste des représentants de la cité l'attachement que la ville portait aux Cordeliers.
En dépit de toutes ces protestations les Récollets, appuyés par l'archevêque, se maintinrent aux Sainte- Claire jusqu'au 22 août de Tannée 1642, jour où les Cordeliers furent réintégrés « par autorité de justice, « à cause de la rébellion que faisaient les RçcoUets « qui refusaient d'obéir. » A leur sortie du couvent les Récollets furent à leur tour accusés « d'avoir exce polie tous les ornements de l'église et même le « tabernacle où reposait le Saint-Sacrement. » On en avait dit autant des Cordeliers, ce qui nous montre que ces prétendus vols n'étaient autre chose que d'injustes récriminations.
Pour mettre un terme à ces scandales, le pape soumit l'examen de ce différend à une commission; il nomma pour la présider M" Claude Martin, chanoine de Rouen, officiai de labbaye royale de Saint- Germain-des-Prés, à Paris, aumônier ordinaire du roi; mais, sans attendre la décision de ce tribimal, les Récollets, appuyés par le cardinal-archevêque de
Lyon, Alphonse de Richelieu, obtinrent des lettres qui ordonnaient au gouverneur de Lyon de les rétablir immédiatement dans le couvent de Sainte-Claire.
Les Récollets rentrèrent donc dans le couvent comme dans une place conquise; mais leur rentrée faillit amener une émeute dans la ville: le mardi, 7 septembre de la même année (1642) les Cordeliers sortent de leur couvent, parcourent les rues, appellent les habitants à la défense de leur droit, et, à la tête d'une multitude d'ouvriers armé^ (Toutils, pioches et ferrements, s'élancent vers le couvent de Sainte- Claire, en brisent les portes, chassent les Récollets et pillent le couvent. Ils voulaient même, dans leur colère, en chasser aussi les religieuses. Les magistrats de la ville parvinrent à calmer cette foule exaspérée, et, pour donner à la commission nommée le temps d'étudier avec calme ce grand procès, il fut convenu que le couvent de Sainte-Claire ne recevrait dans son sein ni Cordeliers ni Récollets; et, qu'en attendant le jugement de la commission, un Père de l'Oratoire serait chargé de la direction du couvent et en serait nommé confesseur. Cet accommodement provisoire calma les esprits.
Nous n'avons pu découvrir à quelle époque ni dans quel sens la commission nommée rendit son jugement, nous savons seulement que le procès durait encore en 1646 et que l'issue ne fut pas favorable aux Cordeliers. Les Récollets prirent alors et conservèrent jusqu'en 1792 les fonctions de directeurs et confesseurs des Sainte-Claire. Ils installèrent plusieurs de leurs moines dans le couvent.
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