‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 11 sur 60 · AU PEUPLE ET A L'AKMÉE · texte numérisé non relu

AU PEUPLE ET A L'AKMÉE

" Louis-Napoléon Bonaparte est un traître.

"Ha violé la Constitution.

" Il s'est lui-même mis hors la loi.

" Les représentants républicains rappellent au peuple et " à l'armée les articles 68 et 110 de la Constitution ainsi " conçus :

" Artide 68. Toute mesure par laquelle le Président de " la République dissout l'Assemblée, la proroge, ou met " obstacle à l'exercice de son mandat, est un crime de " haule trahison. Par ce seul fait, le Président est déchu " de ses fonctions, les citoyens sont tenus de lui refuser " obéissance."

^^ Artide 110. L'Assemblée constituante confie la dé- " fense de la présente Constitution et les droits qu'elle " consacre à la garde nationale et au patriotisme de tous " les Français."

" Le peuple désormais et à jamais en possession du suf- " frage universel, le peuple qui n'a besoin d'aucun prince " pour le lui rendre, saura châtier le rebelle.

" Que le peuple fasse son devoir, les représentants " républicains marchent à sa tête.

" Vive la République, vive la Constitution, vive le " suffi:age universel!"

Chacun s'empressa de donner son nom, et un manuscrit fut remis à j'eus- jeunes gens non représentants qui assistaient à la réunion ; ils savaient où trouver une presse, et promirent d'apporter trois ou quatre mille exemplaires au rendez-vous pris pour quatre heures.

Inutile de donner les noms de ceux qui signèrent. Les absents pour une cause involontarreseraient jaloux à juste titre.

La réunion de la rue de la Cerisaie, chez notre ancien collègue de la Constituante, le citoyen Beslay, a été la plus nombreuse de toutes. On y ouvrit Tavis de s'ériger en Convention, mais cette idée fiit repouasée. La très grande majorité ne voulait de dictature d'aucun genre. L'opinion générale fiit que les représentants républicains avaient un devoir à remplir, celui de se répandre dans la ville pour se mettre à la tête de la résistance et la provoquer s'il était nécessaire.

La délibération était à peine ouverte depuis une demiheure, qu'on fut averti de l'approche d'un corps de troupes et de sergents-de-ville. — ^Les Montagnards tenaient à n'être pas pris. Dans cet espoir que l'apparition de leurs écharpes sur les barricades pourrait enlever le peuple, ils voulaient rester libres; afin de tenter cette chance des armes, ils ne voulaient pas trouver sous les verrous im refuge qui les enlevât au devoir de la lutte. Ils furent donc obligés de se disperser après avoir eu soin de prendre im nouveau rendez- vous pour le soir, a neuf heures, chez un de leurs collègues, quai Jemmapes.

D'autres réimions restreintes, plus ou moins nombreuses, se tinrent dans la journée sur difierents points, mais elles furent dissoutes de la même manière.

Jamais les représentants ne purent se rassembler seuls : il y avait toujours des étrangers au milieu d'eux. C'est encore un des inconvénients et tout à la fois des avantages de nos mœurs démocratiques, que personne ne se reconnaisse le droit de parler et d'agir pour les autres, que les soldats veuillent avoir part aux délibérations des capitaines. Les Montagnards ne se crurent jamais permis de s'isoler; parmi les citoyens qui se joignirent à eux, il se glissa nécessairement des mouchards. La police ne manquait jamais d'être instruite immédiatement de nos résolutions.

Il fut aisé pour chacun de remarquer, en arrivant quai

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Jenuuapes^ que la maison était surveillée et pouvait être cernée en un clin-d'œil par la brigade Marulaz, campée tout à côté, place de la Bastille, au pied même de la colonne de Juillet, ce triomphal mausolée des héros de la liberté !

Les premiers arrivés quai Jemmapes jugèrent sagement que Ton ne pourrait jamais ainsi obtenir une action centrale, une direction indispensable; ils nommèrent un comité de résistance chargé d'aviser aux meilleurs moyens de défendre la République menacée, et se retirèrent. Ce comité, choisi parmi les membres présents, était composé des citoyens Carnot, Deflotte, J. Favre, Y. Hugo, Madier-Montjau et Michel (de Bourges.) Ils s'adjoignirent le citoyen Schœlcher dans une nouvelle réunion qui eut lieu à minuit, rue Popincourt, chez le citoyen Coumet. Nous ne craignons pas de donner ces divers noms ; ils ont été trop en évidence pour qu'une dernière publicité puisse les compromettre.

Rue Popincourt, on fiit unanimement d'avis qu'il fallait en venir aux mains. Les ouvriers avaient été toute la journée froids, silencieux, réservés. Nous avons expliqué déjà les motifs de l'état d'expectative dans lequel ils se tenaient. Quelques-uns, néanmoins, avaient dit que les faubourgs donneraient si les représentants se montraient. Les représentants résolurent de se transporter au milieu même du peuple, afin de se mettre à sa disposition. En conséquence, ils prirent rendez-vous pour le lendemain matin, huit heures, à la salle Roysin, café socialiste du feiubourg Saint- Antoine. Ils n'avaient aucun plan déterminé, mais le dessein bien arrêté de prêter l'influence des écharpes parlementaires au soulèvement de la population, de se mettre à la tête du peuple et de livrer bataille.

§ II-

Douze ou quinze représentants se trouvaient déjà à la salle Roysin à huit heures et demie. — Chacun est convaincu de la nécessité absolue d'un acte, d'un acte de résistance, à force ouverte. C'est, quelle que soit l'issue,

glorifier le parti, et accomplir un devoir. Déjà la journée d'hier a été bien lougue. Pas un coup de fusil tiré dans les vingt-quatre heures contre le pouvoir exécutif en révolte! Cela lui donne un avantage considérable. On sait la puissance des faits accomplis, si odieux, si profondément immoraux qu'ils puissent être ; or chaque heure qui s'écoule sans combattre transforme le coup d'état en fait accompli. Si misérables que soient les conspirateurs, ils ont évidemment pour complices les généraux de l'armée de Paris, et plus redoutable est la conjuration militaire plus vite il faut l'attaquer, au risque de périr. Serait-il dit dans l'histoire que les prétoriens ont terrorisé Paris, et que la grande ville révolutionnaire s'est laissée vaincre sans combattre 1

En montant à pied le faubourg Saint- Antoine, nous avions vu les ouvriers rassemblées par groupes sur les portes de leurs maisons. Ils étaient mornes, mais tranquilles, et quand nous leur disions: "Ne faites-vous rieni Est-ce l'Empire que vous attendez?" Tout en répondant, " Non, non, jamais !" ils ajoutaient : " Que voulez-vous que nous fassions? Nous n'avons pas d'armes; on nous a désarmés après juin 1848!" Ces derniers mots nous ont été répétés dix fois dans des groupes difi^érents. Oh ! ceux qui désarmèrent le peuple alors furent bien coupables! Ce souvenir est resté cuisant dans son esprit, et il nous le rappelait avec un accent qui semblait dire ! " C'est vous qui nous avez désarmés !" Comme si la Montagne n'avait pas publiquement protesté contre une mesure si opposée à l'esprit démocratique, si ftmeste pour la République, et dont il n'était que trop facile de prévoir les fiitales conséquences ! Le désarmement du peuple en 1848 est bien certainement ime des causes de son inaction en 1851. (1)

(1) Les ouvriers oublient que la plupart des membres de la Montagne à la Constituante non seulement votèrent mais protestèrent par un acte extra-parlementaire contre la mise en état de siège de Paris. Nous rappelerons ici, puisqu'il le faut, que cet acte, signé des Montagnards, fût affiché dans tout Paris, le 24 Juin 1848.

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n est une remarque à faire dont Thistoire devra tenir compte. Dans un pays aussi plein d'activité politique que la France, le mouvement ne se concentre pas au sein du monde commimément appelé officiel H est soutenu, activé, excité par des hommes qui agissent d'inspiration, en vertu de leur propre initiative. C'est là, en quelque sorte, ime tradition de notre grande révolution. Robespierre est à la Convention, Santerre aux faubourgs. Cette double action est utile, profitable, nécessaire aux époques de luttes, et chez une nation où deux idées, deux principes contraires se font bien vite soldats et combattent. Il importe donc de constater que la démocratie avait ainsi des moniteurs dévoués sur toute la surface de la France, autrement l'histoire ne s'expliquerait pas la résistance que le coup de Jarnac du 2 décembre a soulevée dans les départements avant même que l'on j sut ce que Paris voudrait faire. Elle ne s'expliquerait pas davantage l'achamement haineux des bonapartistes à chercher, jusques dans les plus petites villes, les meilleurs citoyens pour les déporter ou les exiler.

Les hommes généreux dont nous parlons ne manquaient point à Paris, malgré les nombreuses arrestations déjà &ites. Convaincus, comme les Montagnards, qu'il fallait agir, plusieurs étaient allés voir, dès quatre heures du matin, les démocrates, ouvriers et bourgeois, les plus influents du faubourg Saint- Antoine. Tous étaient tombés d'accord sur l'urgence d'une prise d'armes. Le peuple des faubourgs n'avait guère dormi. Il s'était levé de bonne heura A six heures, il était déjà dans les rues, et il aurait sans doute cédé aux exhortations chaleureuses de ceux qu'il reconnaissait pour ses chefs, lorsqu'un fiait capital, et généralement ignoré jusqu'ici, vint encore le refroidir et le ramener à ses premières impressions d'indifiérence. A six heures et demie, trois omnibus, remplis de représentants arrêtés au 10' arrondissement et conduits à Vincennes, montaient le Êiubourg Saint- Antoine, escortés seulement

par une yingtaîne de lanciers. Plus de cinq ou six mille ouvriers étaient sur les trottoirs. Les chefs dirent : " Il est aisé de rendre à la liberté ces représentants illégalement arrêtés. L'occasion est belle de faire un coup d'éclat capable d'exercer la plus heureuse influence morale sur tout Paris. Ce n'est pas une Assemblée plus ou moins détestée qui est en cause, c'est la République." Les ouvriers, toujours si admirablement intelligents^ entraînés par la puissance de ce raisonnement, se portèrent vers les voitures. Mais aussitôt les représentants qu'elles contenaient se montrèrent plus effirayés que les lanciers, et pendant que les omnibus avec l'escorte se lançaient au grand trot, ils mirent la tête aux portières et pressèrent ceux qui allaient s'exposer pour eux de se tenir tranquilles. Le peuple, indigné, nous rapporte le citoyen Coumet, un des acteurs de la scène, s'arrêta tout à coup, disant : " Vous voyez bien qu'il n'y a rien à faire avec ces gens-là !" et il résolut plus que jamais de rester dans sa neutralité. En vérité, on en conviendra, il n'y avait pas de quoi l'encourager beaucoup. Où vit-on jamais autre part un prisonnier supplier ses libérateurs de le laisser mener au cachot 1

Les Montagnards s'étaient donné rendez-vous au café des peuples, salle Roysin, non pour délibérer, mais pour agir. Par malheur, beaucoup d'entre nous n'avaient pu être prévenus à temps. Il y eut aussi mal entendu sur le moment fixé : quelques uns se trompèrent et crurent que c'était neuf heures. Les premiers arrivés attendirent avec impatience leurs collègues. Ils étaient, comme nous l'avons dit, au nombre de douze ou quinze à huit heures et demie. ^* Le temps se perd, s'écria l'un d'eux, à peine entré, mettons nos écharpes, montrons les représentants à la population, élevons avec elle des barricades. Noua sauverons le pays peut-être, l'honneur du parti à coup sûr. Allons, faisons des barricades." Tous furent immédiatement du même avis. Un seul, le citoyen Baudin^ reproduisit la terrible

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