VII
Il faut le dire, il feut que la France et l'Europe le sachent, rinitiative et la responsabilité de cette guerre d'extermination reviennent tout entières aux conjurés de l'Elysée. Dès le 3 décembre, ils affichaient leurs £suronches projets. Après les premières barricades que les représentants du peuple inaugurèrent de leur sang, le guerrier du guet-à-pens publiait la proclamation suivante :
" Habitants de Paris,
" Les ennemis de V ordre et delà société ont engagé la lutte. Ce n'est pas le gouvernement qu'ils combattent; Us vevlenfU le piUage et la destruction.
" Que les bons citoyens s'unissent a/u nom de la société et des/crniiHes menacées.
" Eestez calmes, habitants de Paris ! Pas de curieux inutiles dans les rues ; ils gênent les mouvemens des hra/œs soldats qui vous protègent de leu/rs baïonnettes.
«Le ministre de la guerre,
" Yu la loi sur l'état de siège,
"Arrête :
"Tout individu pris construisant des barricades, ou défendant une ba/rricade, ou les armes à la mmn, seba fusill£
"Paris, le 3 décembre, 1851.
"De Saint- Arnaud."
LA Rl^ISTANCE A PARIS. 227
Mettons de côté pour un moment tout ce qu'il y a de sauvage, d'offensant pour l'humanité et la civilisation dans ces exécutions sommaires appliquées à des actes de guerre civile. Examinons-les au simple point de vue du bon sens, et nous verrons qu'en définitive cette proclamation se réduit à ceci : Quiconque défendra, les armes à la main, la Constitution, que nous violons à main armée, sera fusillé ! O défenseurs de la civilisation !
L'article 68 de la Constitution dit : " Toute mesure par " laquelle le Président de la République dissout l'Assem- " blée est un crime de haute trahison." L'article 110 ajoute : " L'assemblée nationale confie le dépôt de la présente con- " stitution et des droits qu'elle consacre à la garde Natio- " nale et au patriotisme de tous les Français."
Or, le Président de la République dissout l'Assemblée. En vertu de l'article 68 l'Assemblée nationale prononce sa déchéance. La haute cour le met en accusation pour crime de haute trahison. Des citoyens auxquels l'article 110 confie le dépôt de la constitution prennent les armes pour la défendre. L'ex Président, en révolte ouverte contre les lois, contre la représentation nationale, contre la justice, soutient son crime à coups de canon ; vingt-cinq jours plus tard, le l'" janvier 1852, à des éloges furieux de M. Baroche, avocat, magistrat, ministre de la justice, par conséquent l'homme de la légalité s'il en fiit, il réplique textuellement : " La France a répondu à l'appel loi/al que je " lui avais fait. Elle a compris que je n'étais sorti de la " LiâGALixé que pour rentrer dans le droit. Plus de sept " millions de suffirages viennent de m' absoudre, etc."
L'ex-Président confesse donc lui-même, par sa propre bouche, qu'il a violé la loi le 2 décembre, qu'il est sorti de la légalité ; il reconnaît, en outre, que c'était bien un crime puisqu'il ajoute en avoir été absous. Et cependant, les citoyens, ouvriers, bourgeois, représentants du peuple, qui prêtèrent main-forte à la Constitution, main-forte à l'As-
semblée, main-forte à la haute cour " sont des ennemis de " Tordre et de la civilisation, qui engagent la lutte, qui me- " nacent les familles ;" et il faut " les fusiller au nom de •* la société en légitime défense F C'est M. Leroy, dit de Saint- Arnaud, qui le déclare, c'est M. Leroy l'escroc, M. Leroy l'ami de M. Bonaparte qui nous impute publiquement " de vouloir le pillage et la destruction !"
Le langage du ministre des insurgés parait plus repoussant encore quand on sait qu'il ne dit pas ce qu'il pense; il n'a pas même pour excuse de croire, comme certains fanatiques de l'ordre, que ceux qu'il ordonne de fusiller étaient des brigands. On en trouve la preuve dans la note suivante, que nous devons à M. Domengé :
" M. Leroy Saint- Arnaud, dans ime visite qu'il fit à l'Ecole polytechnique le jour même de la lutte, déclara devant les employés de la maison (adjudants, professeurs, répétiteurs), qu'il serait, le soir, maître de la situation, parce que le peuple ne bougeait pas et " qu'ime partie seulement de la bourgeoisie s'était battue." Il ajouta que l'affîdre la plus chaude avait été celle du boulevard, o^ dit il, " une " quarantaine de jeimes gens appartenant aux meilleures " femilles avaient été tués." Ce propos m'a été personnellement rapporté par l'un de nos plus remarquables savants, répétiteur à l'Ecole polytechnique, qui venait de l'entendre à l'instant même de la bouche du général H peut être utile de rapprocher ce feiit des proclamations oii M. Saint- Arnaud dénonçait les insiurgés à la France comme l'écume de la population armée pour le pillage."
Digne ministre de l'assassin de Bologne, M. Leroy dit de Saint- Arnaud sue le sang, chacime de ses paroles est un vœu de carnage : quelques jours après le 2 décembre, il envoyait cette dépêche aux généraux commandant les divisions militaires {Patrie, 12 décembre) :
" Toute insurrection armée a cessé dans Paris par une
LA R^ISTANCE A PABIS. 229
" répression vigoureuse. La même énergie aura les mêmes " résultats partout.
" Des bandes qui apportent le piUage, le viol et Vincendie " se mettent hors la loi. Avec elles, on ne pa/rlemente pas, " on ne fait pas de sommation : on les attaque, on les " disperse.
" Tout ce qui résiste doit être FUSiLLié au nom de la " société en légitima dé/enseJ*^
" Le Wiinistre de la guerre,
" Signé : De Saint-Arnaud."
Qu'est-ce que les proclamations de Radetzki, qui vouèrent son nom à l'exécration de l'univers, ont de plus hideux que celles du ministre de l'Elysée ?
Pour M. Maupas ce ne fut point encore assez de « fosiUer leabaiTicadeurs," il condamna à mort les citoyens les moins hostiles, pour crime de rassernblement et même de stationnement.
Le 4, il ensanglantait les murs de Paris de l'ordonnance suivante :
" Habitants de Paris.
" Comme nous, vous voulez l'ordre et la paix ; comme " nous vous êtes impatients d'en finir avec cette poignée "cfe factieux qui lèvent depuis hier le drapeau de Virir- " surrection, etc. etc,
** L*état de siège est décrété,
" Le moment est venu d'en appliquer les conséquences " rigoureuses.
" Usant des pouvoirs qu'il nous donne, nous, préfet de " police, arrêtons :
"Art. 1. * * * *
"Art. 2. Le stationnement des piétons sur la voie *' publique et la formation des groupes sont absolument
230 LES CRIMES DU DEUX Dl^GEMBRE.
" interdits ; ils seront, sans sommation, dispersés par les ^'a/nnes,
" Que les citoyens paisibles restent à leurs logis ; H y ''a/wrait péril sérieux à contrevenir aux dispositions " arrêtées.
" Fait à Paris, le 4 décembre, 1851,
" Le préfet de police :
« De Maupas."
Ces fureurs durèrent longtemps après que Vordre fut rétabli Le 27 décembre, un de ces misérables qiii déguisent leur goût pour le meurtre sous le nom d'amour de la paix, qui décrètent le vol sous le nom de séquestre, tout en fulminant contre les partageux, le général BourjoUy, lançait encore la proclamation suivante contre les départements placés sous son sabre :
" L'état de siège que j'ai provoqué pour les départemens " du Gers, du Lot, et de Lot-et-Garonne, a déjà produit de " bons effets. L'ordre règne pa/rtout ; quelques autorités, "un instant méconnues, ont été rétablies. Cependant, " malgré la vclonte du pays qui vient de se produire dans ^^une éclatante manifestation, une poignée de misérables " rêvent encore, à l'aide de prétendus sentiments fraternels " et patriotiques, le renversement de la société qui les ré- "prouve,
" Ces réformateurs d'ime nouvelle espèce, traînant à leur " suite le meurtre et le pUlage, osent se montrer sur plu- " sieurs points et notamment dans les forêts et les landes " du Lot-et-Garonne.
" Je rappelle à tous les chefs de colonne mobile et aux "commandants militaires des départements en état de " siège, l'ordre déjà donné de feire fusilleb SITB-le-champ '^UnU vndividu pris les armes à h, mainJ*
"Signé: Bourjolly."
LA BÉSISTANCE A PARIS. 231
Fusiller, fusiller, toujours fusiller !... Cet horrible mot résume la victoire du 2 décembre. Fusiller, fusiller, toujours fusiller !...
§ vni.
Malgré les ordres sanguinaires du ministre de la guerre et du préfet de police, les barricades de Paris furent vaillamment défendues. Le plan adopté, le 3 au soir, par les membres de la Montagne et les chefs du Peuple qui s'étaient mis en rapport, avait été de ne pas accepter d'abord d'engagement sérieux avec la troupe, de la tenir en haleine, de la fatiguer nuit et jour par des marches et des contremarches, de se retirer chaque fois qu'elle avancerait. On voulait ainsi gagner du temps afin que la province pût se soulever tout entière, et l'on comptait réunir toutes les forces de la démocratie parisienne pour livrer un grand et décisif combat le vendredi Cette résolution était inspii'ée sans même qu'on s'en rendît bien compte par la réserve des masses populaires. Mais les hommes d'action ne comprennent pas ces habiles tactiques. Ceux qui furent aux barricades s'y rendirent avec des armes et y bravèrent, malgré l'inégalité du nombre, le choc d'une armée entière lancée contre eux.
Le rapport de M. Magnan, général en chef des insurgés, donne exactement le détail des différentes positions de toutes les barricades et des opérations de guerre ; nous le copions :
" . . .Le 4, à deux heures de l'après-midi, toutes ces troupes s'élancèrent en même temps.
" La brigade Bourgon balaie le boulevard jusqu'à la rue du Temple, et descend cette rue jusqu'à celle de Rambuteau, enlevant toutes les barricades qu'elle trouve sur son passage.
" La brigade de Cotte s'engage dans la rue Saint-Denis, pendant qu'im bataillon du 15*^ léger était lancé dons la rue du Petit-Carreau, déjà barricadée.
232 LES CRIMES DU DEUX Dl^CEMBRE.
"Le général Canrobert, prenant position à la porte Saint-Martin, parcourt la rue du faubourg de ce nom et les rues adjacentes, obstruées par de fortes barricades, que le 5* bataillon de chasseurs à pied, aux ordres du commandant Levassor-Sorval, enlève avec une rare intrépidité.
" Le général Dulac lance, à l'attaque de la barricade de la rue de Rambuteau et des rues adjacentes, des colonnes formées des trois bataillons du 51* de ligne, colonel de Lourmel, et de deux autres bataillons, l'un du 19* de ligne, l'autre du 4*, appuyés par ime batterie.
" En même temps, la brigade Herbillon, formée en deux colonnes, dont l'une était dirigée par le général Levasseur en personne, pénétrait dans le foyer de l'insurrection par les rues du Temple, de Rambuteau, et Saint-Martin.
*^Le général Marulaz opérai.t dans le même sens par la rue Saint-Denis, et jetait dans les rues transversales une colonne légère aux ordres de M. le colonel de la Motterouge, du 19* léger.
"De son côté le général Courtigis, arrivant de Yincennes, à la tête de sa brigade, balayait le faubourg Saint- Antoine, dans lequel plusieurs barricades avaient été construites.
"Ces difîérentes opérations ont été conduites^ sous le feu des insurgésy avec une habileté et un entrain qui ne pouvaient pas laisser le succès douteux un instant. Les barricades, attaquées d'abord à coups de ca/rumy ont été enlevées à la baïonnette. Toute la partie de la ville qui s'étend entre les faubourgs Saint- Antoine et Saint-Martin, la pointe Saint-Eustache et l'Hôtel-de-YiQe, a été sillonnée en tous sens par nos colonnes d'in£Euiterie, les barricades enlevées et détruites, les insurgés dispersés et tués. Les rassemblements qui ont voulu essayer de se reformer sur les boulevards ont été chargés par la cavalerie du général Reybell, qui a essuyé, à la hauteur de la rue Montmartre, une assez vive fusillade.
LA RjésiSTAXCE A PAKIS. 233
" Attaqués de tous les côtés à la fois, déconcertés par l'irrésistible élan de nos troupes, et par cet ensemble de dispositions enveloppant, comme dans un réseau de fer, le quartier où ils nous avaient attendus, les i/nsm'gîs n'ont plus osé rien entrependre de sérieux," etc.
En raison môme du petit nombre de combattants, les barricades étaient d'une construction légère et faites avec des matériaux peu propres à une longue résistance. On voit cependant qu'il ne fallut pas moins que le canon et des forces considérables pour écraser le noyau de braves qui prirent le fusiL Ceux qui sont morts méritent les honneurs, ceux qui oiit survécu méritent les récompenses que la Patrie décerne à ses défenseurs. Leur courage a été admirable, leur conduite irréprochable. Yoici comment ces généreux citoyens, que les honnêtes gens de l'exploitation napoléonienne appellent " des brigands," pratiquaient " le pillage et la destruction."
Au moment où ils s'emparent de la mairie du 5® arrondissement, un employé se présente à un des chefe de la colonne. "Monsieur, je suis le caissier des pauvres. La " caisse est ici, je vous en préviens. — C'est bien, monsieur. " Je la laisse sous votre garde, et je la mets sous la respon- " sabilité de tous nos hommes. — Oui, oui ! s'écrient les " blouses, et mort aux voleurs 1" Alors un des combattants ramasse un morceau de pierre blanche et écrit sur les portes de la mairie : Mort aux voleurs ! Le caissier des pauvres du 5^ arrondissement, est sans doute encore à son poste, s'il n'est pas républicain ; qu'il nous démente !
Nous ne citons pas cet épisode comme digne de grands éloges ; rien n'est plus simple, et nos amis nous sauraient fort mauvais gré de les louer d'avoir respecté une caisse ; nous voulons seulement donner un des mille exemples de la manière dont les défenseurs de la République démocratique et sociale ont mérité le titre de pillards.
Mais ce que nous avons le droit de rappeler avec or-
234 LES CBIMES DU DEUX D^EMBBE.
gueil ce sont des traits d'une intrépidité rare ; d'une grandeur d'âme sublime. Il fiiut citer entre autres celui de Denis Dussoubs.
Denis Dussoubs avait depuis long temps souffert pour la cause du bien. Autrefois membre de la société des famiUeSy et de la société des scdsons, où figuraient en première ligne, nos chers et honorés amis Barbes et Martin Bernard, il avait pris part contre le gouvernement de Juillet, aux luttes que chacun sait ; disciple de Pierre Leroux, il avait prêché partout la foi démocratique et socialiste avec enthousiasme; victime de la réaction qui sapait la B^publique après l'avoir acclamée, il avait été condamné à la suite des événements de 1848, à limoges. D sortait de Belle-Ile depuis six mois, au moment où le guet-à-pens du 2 décembre vint déshonorer Paris. Le scepticisme des masses en présence de ce crime l'afiTecta profondément, et il conçut le dessein de donner au prix de sa vie un exemple éclatant de protestation. Plusieurs fois dans la journée du 4, ses amis l'entendirent répéter, d'un air grave et pensif : "Il feiut fisiire quelque chose; il faut faire quelque chose." Yoici ce qu'il fit.
Son frère, Gaston Dussoubs, représentant du peuple, atteint de douleurs rhumatismales aigiies, ne pouvait littéralement se mouvoir. Denis s'empara de son écharpe, et profitant d'une grande ressemblance fraternelle, il se donna pour le représentant aux barricades où il courut. Qui le blâmera de cette usurpation d'un titre, alors que ce titre était à la fois un drapeau et un danger? Ainsi se présenta-t-il à la prise de la mairie du 5^ arrondissement dont nous avons déjà parlé. Yaincu sur ce point, il se dirige aussitôt vers le quartier Montorgueil, où s'élevaient plusieurs barricades, et vient se placer à celle de la rue Saint -Eustache. Dès que les troupes parurent il descendit de leur côté pour les haranguer.
LA Bl^ISTANCE A PARIS. 235
L'officier commandant, ému de la généreuse ardeur qui animait ses gestes, ses paroles, et qui rehaussait la beauté mâle de son visage, voulut le préserver du fàtsl destin. H essaya de lui montrer Tinutilité de la résistance en face des forces supérieures des insurgés. Le noble jeime homme repoussa cette honorable sollicitude, et n'ayant pu réussir à entrainer les soldats hors de leur fratricide discipline, il retourna vers la barricade. Mais au moment où il en gagnait le sommet en criant : Yive la République, le dos encore tourné aux soldats, quelquesuns de ceux-ci firent feu, certainement sans ordre ! Us étaient ivres. Denis Dussoubs, frappé de deux balles à la tête, tomba foudroyé. Il était sans armes ; il venait de conjurer ces malheureux de ne pas se fSaire les bourreaux de la République ; ils l'ont tué par derrière. Il n'y a malheureusement pas à en douter. Son camarade, M. Tallandier, a vérifié sur son cadavre la marche des balles meurtrières.
Jeune homme au cœur chaud et plein de dévouement, Denis Dussoubs était vivement aimé de ceux qui le connaissaient. Ses amis firent de longues, de pénibles, d'infatigables recherches pour avoir son corps, et parvinrent à le trouver au cimetière des hospices où on l'avait porté après l'avoir déposé à la Morgue. Us l'inhumèrent avec larmes et respect, sans avoir même la consolation de pouvoir écrire sur sa tombe : " Mort pour la République ! "
Denis Dussoubs, après ce qu'il avait vu depuis deux jours, après ce qui venait de se passer sous ses yeux faubourg Saint-Martin, où les bras manquèrent aux frisils, ne gardait plus d'espérance dans le succès de la bataille, mais il avait résolu de porter jusqu'à la mort le devoir de la résistance. Il allait bien au combat comme un drapeau, car, blessé à la main droite quelques jours auparavant, il ne lui était pas possible de tenir une arme ; il recevait le feu sans pouvoir le rendre. Un sentiment tout spiritualistc le
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poussait vers un beau trépas. Avec son bras impuissant, son cœur indomptable, et son écharpe qui le désignait aux coups de l'ennemi, ce jeime homme était comme la protestation vivante du droit contre la force brutale. Sa mort héroïque couronne une vie d'apostolat, il est im de ceux par qui Thonneur de la République et du Socialisme a été sauvé, un de ces glorieux martyrs de la liberté auxquels la patrie élèvera un monument de reconnaissance. C'est pour elle un devoir ; elle l'accomplira à la prochaine révolution qui doit fÎEdre remonter la France au rang d'oii elle est un instant déchue.
Kacontons encore un trait qui repose un peu l'âme au milieu de ces scènes de désolation. Au numéro 17 ou 19 du boulevard Poissonnière, est une grille qui ouvre sur une allée conduisant à la loge de la portière. Une pièce de canon était braquée en biais sur cette maison qui fut une des plus maltraitées du boulevard. La portière, sortie pour voir ce qui se passait, aperçut des canonniers prêts à faire feu, et rentra. Le coup partit et vint fi^pper justement là où elle se trouvait deux secondes auparavant. Après l'explosion elle entendit des cris terribles et distingua le bruit de sa grille fortement ébranlée. Elle eut l'idée qu'on cherchait un refuge chez elle ; elle tira aussitôt le cordon, la grille s'ouvrit toute grande, et deux hommes blessés tombèrent à l'entrée de l'allée. La fusillade et la canonnade continuaient ; les balles grêlaient autour de la tête de la courageuse femme. Rien n'arrête sa compassion. Elle s'avance jusqu'aux deux blessés, les prend l'un après l'autre, et, les traînant par dessous les bras fort lentement, car elle n'avait pas assez de force pour les porter, elle les amène jusque dans sa loge. Là elle les soigne de son mieux, étanche leur sang, essaie de soulager leurs souffi'ances, puis enfin, quand le passage est rétabli sur les boulevards, elle court chercher un chirurgien, qui a raconté le fait. Quel regret nous avons de ne pas savoir le nom de cette noble
femme. Au bout de chaque page que le peuple fournit aux annales de rhumanité il ajoute toujours : Anonyme !
D'autres barricades s'élevèrent encore dans la soirée, rues Saint-Honoré, Montmartre, Montorgueil, Pagevin et Fossés-Montmartre, ainsi qu'à La Chapelle-Saint-Denis et à Belleville. Un moment quelques vaillants y tinrent bon, mais les gros bataillons les accablèrent. Le nombre manqua toujours à la valeur de ceux qui agirent. Leur dévouement n'en est que plus glorieux.
Le lendemain matin, 5, deux dernières barricades, commencées barrière Rochechouart et faubourg Poissonnière, ftirent trop faibles pour ne pas être abandonnées à l'approche de l'ennemL
La légalité, le droit, l'honneur étaient décidément vaincus.... Les forces énormes de l'insurrection, sa puissante organisation préparée depuis plus d'un an, la trahison de l'armée, l'absence de la garde nationale, la froideur du peuple, la difficulté de combiner des moyens de défense suffisants rendirent infructueux les effiDrts de la résistance. La grande et illustre capitale de la France, traîtreusement surprise et enveloppée d'un cercle de fer pendant son sommeil, avait en vain cherché à se dégager, elle dut se soumettre aux hordes prétoriennes.