‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 20 sur 60 · IX · texte numérisé non relu

IX

Nous cherchons, le plus que nous pouvons, à nous entourer du témoignage de nos ennemis. Ce que nous avons à dire est si peu vraisemblable, on aura tant de peine à admettre que de telles choses puissent se passer encore au dix-neuvième siècle, au milieu d'une des cités les plus civilisées de la terre, que nous voulons forcer tout le monde à les croire en en montrant la confirmation dans la propre bouche des conquérants.

M. Mauduit est un ardent admirateur de M. Bonaparte

et un amant passionné de l'armée. H dit à chaque page que l'armée avait à venger "les injures de 1830 et de 1848;" il l'approuve de s'être vengée ; il a donné pour titre à son livre, le vrai nom du 2 Décembre : Révolution Militaire du 2 Décenibre, Ce qu'il dit de l'aspect de Paris, le 4 et le 5, de la consternation des habitants, il l'a vu, il l'a noté avec la satisfaction d'im vainqueur, et en si méchant style qu'il le raconte, il faut l'en croire, car ce n'est que l'expression de la vérité.

Eh bien ! M. Mauduit, qui cherchait partout, avec l'anxiété paternelle, son fils, aide-de-camp du général Cotte, rapporte ceci :

" Le 4, à huit heures du soir, je me déterminai à m'a- " venturer vers la Chaussée-d'Antin. Dans le passage De- " lorme, je trouvai l'un de mes anciens camarades de " régiment, qui me dit : ' Yous ne pourrez traverser le " boulevard, mon cher ami, sans votis exposer à des coups " de pistolet ou de la/nce de la part des vedettes placées à " chaque angle des rues ; les boulevards sont jonchés de " cadavres, etc.' (Page 254.) Je m'acheminai seul vers " les boulevards; de loin en loin, quelques individus at- " tardés rentraient chez eux, mais nul curieux, nul groupe " causant sur le seuil des portes, cpmme c'est l'ordinaire " en pareilles conjonctures ; pa/rtou^ un aspect lugubre I " * N'allez pas vers les boulevards,' me dit à voix basse un " passant qui en revenait, et que je trouvai au milieu de " la rue de la Michodière, ^on ti/re sur tout ce qui traverse,^ " — 'Merci, monsieur, de votre bon conseil,' répondis-je, " 'mais n me faut à tout prix me rendre dans la Chaussée- " d'Antin.' Je continuai et traversai le boulevard à la " hauteur des Bains-Chinois.

" Un groupe assez nombreux, mais consterné, était formé " au débouché de la rue du Mont-Blanc ; on y écoutait le " récit d'un individu qui venait, disait-il, de voir rangés " sur l'asphalte qui borde le grand dépôt d'Aubusson, uns

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" trentaine de cadœvres bien vêttis, et pao'mi eux celui cTîme ^^/emme,

" Une impression de terrewr dominait dans ce groupe^ " et semblait paralyser tout le monde, car chacun se " retirait en silence après avoir recueilli sa part des si- " nistres nouvelles du moment....

" J'arrivai enfin à l'hôtel de mon fils ; il n'y avait pas " paru, etc.

" Je revins sur mes pas avec la ferme intention d'arriver " jusqu'à sa brigade.... Mais impossible, le boulevard est " partout intercepté, l'on ne peut même aborder ime ve- " dette pour en obtenir le plus léger renseignement.

" En reprenant la rue de la Michodière, un monsieur vint " à moi et me demanda de l'accompagner. ' — Que d'af- " fi:eux malheurs, monsieur! s'écria-t-il, et que de malheurs " plus afl&^ux encore, si tous les honnêtes gens ne se " réunissent pour arrêter cette horrible boucherie, " en envoya/nt supplier le Président de la Répvblique de " renoncer à son coup d^état et de résigner son autorité !.... " Demain, tout Paris sera sous les armes et les rues cou- " vertes de barricades.' — *Je n'en crois rien, répondis-je ; " le combat a été trop vigoureusement accepté et soutenu " par les soldats, pour laisser aux Parisiens quelque illusion " sur l'issue d'une lutte prolongée. La population pari- " sienne ne s'est jamais montrée crâne que devant des " adversaires fiiibles en nombre, irrésolus dans leurs plans " et prêts à lui céder le champ de bataille ; il n'en sera pas " de même du Président de la République, ni de l'armée, " qui se dévoue à V accomplissement de son oeuvre. De- " main, Paris sera dans la stupeur, je ne le conteste pas, " mais nullement tenté de prolonger la lutte.' (Page 255, 256)

" La victoire restait à Napoléon... Jetons, lecteurs, je- " tons un voile funèbre sur les victimes nombreuses de nos " discordes, qui gisent çà et là depuis Tortoni jusqu'à la

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*' porte Saint-Denis, et "psafoîa par groupes rêtmia/,,, (Page 257.)

" Dès sept heures du matin, le lendemain 5, je recom- " mençais mes pérégrinations historiques. Peu d'habitants " s'étaient encore hasardés à sortir. L'aspect du quai de- " puis l'Hôtel-de-YiUe jusqu'aux Champs-Elysées était " sombre. Les quelques passants que je rencontrais por- " taient sur leurs traits l'empreinte de l'inquiétude, quel- " ques-uns même de la stupéfaction..." (Page 261.)

Des Champs-Elysées, le capitaine prend les boulevards à partir de la Madeleine : " Au débouché de toutes les rues,

et jusqu'à la Bastille, se trouvait un peloton de cuirassiers ayant tous des vedettes ambulantes, le sabre pendant à la " dragonne et le pistolet au poing. Les abords de Tortoni ''et de la Maison Dorée étaient occupés par les mêmes "groupes que les deux jours précédents, et presqu'aussi " compacts, mais les figures y étaient sombres et générale- " ment silencieuses et non provocatrices comme la veille. " La colère s était concentrée, mais non calmée, (Page 264.)

" A l'entrée du faubourg Poissonnière, le boulevard of- «' irait l'image du plus afl5:«ux désordre : toiUes les maisons " étaient criblées de halles, tous les carreaux brisés, toutes "les colonnes vespasiennes démoHes, et leurs débris de "briques répandus çà et là sur la chaussée; des avant- " trains d'artillerie brisés brûlaient encore à un feu de bi- " vouac, qui, en ce moment, achevait de dévorer une roue. " Les pièces attelées étaient en batterie sur le milieu de la " chaussée, prêtes à repousser toute attaque venant du " boulevard du Temple; mais l'armée socialiste était vaincue. (Page 266.)

" Parvenu à la rue Eambuteau, je me dirigeai, comme " le public en procession, vers Saint-Eustache, et ne tardai " pas à voir toutes les têtes en l'air et les yeux fixés sur " plusieurs maisons, particulièrement sur celle qui forme " l'angle de la rue du Temple, et qui, en efiet, était criblée.

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* A ses pieds se trouvaient encore les débris de l'omnibus " qui avait servi de base à la barricade, cav^se de tovs ces ^dégâts,

" L'omnibus fut démoli à coupa de canon, tout rempli de " pavé qu'il fût, et servit à alimenter le bivouac pendant la « nuit.

" Une compagnie de grenadiers du 43** de ligne occupait "les maisons des quatre angles des rues du Temple et " Kambuteau. A chaque croisée se trouvait un grenadier " assis sur une cluiise, ayant le fusil chargé, et prêt à faire ^^feu au moindre geste hostile de cette population plus com- *' primée que satisfaite de ce qu'elle voyait : les figures " étaient mornes. (Pages 269, 270.)

" J'entrai dans la rue Saint-Denis, où s'étaient livrés les " combats les plus sanglants. Deux énormes brèelies à deux "angles de maisons annonçaient que là s'étaient arrêtes " deu^ obus avant leur explosion, qui, par leur détonation, " avaient brisé tous les carreaux du voisinage. Plus loin, " à la maison formant l'angle gauche de la rue Saint-Denis " et du boulevard Bonne- Nouvelle, il ne reste plus un car- " rcAU ni aux devantures des magasins ni aux croisées. " C'est le résultat des détonations des pièces que l'on avait " dû mettre en batterie pour battre en brèclie les barricades " élevées devant la porte Saint-Martin. (Page 271.)

" Me voici sur le boulevard, que je remonte dans la di- *' rection de la Madeleine ; presque toutes les maisons du " boulevard Bonne-Nouvelle et particulièrement celles des " angles des rues Poissonnière et Mazagran sont criblées de " balles et peu de carreaux ont échappé à l'ouragan. Sur " le boulevard Poissonnière, Von voit encore sur les marches " du grand dépôt d' Aubusson wne ma/re de sang que l'on eût " bien dû faire disparaître en enlevant les vingt-cinq ou trente " cadavres que Von y a/vait rangés et laissés exposés, pen- " dant vingt-quatre heures, aux regards d'un public con- " sterne. Un coup de fusil, parti de ce vaste établissement,

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" siirlatêtedelacoloiiDe du général Canrobert, a cauaècesmal- " heurs. Des maçons sont occupés à réparer les brèches faites " à la façade de ce bel hôtel parla mitraille et les boulets.

" Une impression de stupeur se fait remarquer sur toutes " les figures. On ne s'aborde qu'avec hésitation et pour se "demander avec inquiétude: Comment cela finira-t-il? " Peu de figures tie sont pas au m>oins soucieuses ; quel- " ques-unes peignent la colère et la rage concentrées, et s'ex- " priment à mi-voix où ne respirent qiLe la haine et la ven- **geancef... contre le Président, contre les ghiéraiLX et la " graille d'epinards. (273, 274.)

" . . . Je repris, à la porte Saint-Martin, la ligne des boule- " vards que je suivis cette fois jusqu'à la Madeleine. La " population habituelle de ce séjour de la flânerie conser- "vera longtemps le souvenir des charges du P' de lanciers " et saura que s'il y a du courage à se battre sur une barri- " cade, l'on ne tire pas toujours impunément du fond d'un "salon brillant et même masqué par la poitrine d'ime joHe " femme, contre une troupe armée uniquement de lances et " de pistolets. Plus d'un brave de cette espèce ont payé " cher leurs injures et leur fusillade à la Jœmac;.... plus " d'une amazone du boulevard a payé cher également son " imprudente complicité à ce nouveau genre de barricade... "puissent-elles en profiter pour l'avenir!..." (page 278.)

A défaut du reste, ces derniers traits si calomnieux contre la bourgeoisie, cette satisfaction hideuse à rappeler la mort des femmes " qui ont payé cher leur complicité," révéleraient un capitaine bonapartiste. Ce récit est donc bien, on le voit assez, celui d'im ami de la révolution militaire. Quelle impression en résultera-t-il pour tout le monde? C'est que l'armée française a fait la guerre à Paris ; c'est que partout l'armée française a tiré le canon au milieu de la capitale du monde civilisé, et fait brèche à mille maisons pour soutenir ime violation flagrante des

lois j c'est que, pendcmt la bataille, tout le monde était rempli de consternation ; c'est que les hommes paisibles abordaient alors les passants et exprimaient le désir " qu'on fît cesser la boucherie en suppliant le Président de renoncer à son coup d'état;" c'est que le lendemain, l'armée, comme en ime ville ennemie prise d'assaut, se tenait à tous les coins de rues, le pistolet au poing, les canons en batterie ; c'est enfin, que partout, dans les quartiers du peuple comme dans ceux de la bourgeoisie la plus riche, au Carré Saint- Martin comme devant Tortoni, la physionomie de " la po- " pulation plus comprimée que satisfaite, exprimait une co- "lère concentrée."

Ainsi, de l'aveu même d'im décembriseur, l'armée firançaise a la gloire d'avoir vaincu Paris dans ce qu'il y a eu de résistance ; mais la grande ville, surprise, trahie, abimée sous la mitraille, " respire la haine et la' vengeance contre " le Président et les généraux."

Jamais rébellion du pouvoir ne réussit par des moyens plus sanguinaires. Ce que Charles X et Louis-Philippe n'osèrent ou ne voulurent pas faire pour défendre leur trône, M. Bonaparte l'a fait pour voler le sien : il a tiré le canon dans nos rues; des maisons du quartier le plus opulent, dans lesquelles rien n'était plus facile que de pénétrer, qui ne se défendaient pas, ont croulé sous les boulets de ses artilleurs. Le Bourbon de Naples en fit autant à Messine. L'Italie indignée le stigmatisa du nom de roi Bomba. M. Bonaparte aura le nom de président- Obus.

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