‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 28 sur 60 · FUSILLA SUR-LE-CHAMP · texte numérisé non relu

FUSILLA SUR-LE-CHAMP

«Art. 3. Tout attroupement sera chargé sans somma- « TION ! "

Nous avons ainsi constaté par des pièces officHMes qu'en province comme à Paris les conquérants avaient déclaré que tout homme armé ne faisant point partie de leurs bataillons avinés serait bonapartisié ! Nous avons également constaté, par pièces offiddles, que ces protecteurs de la civilisation avaient efiectivement fusillé des prisonniers. Nous avons cité (pages 184 et suivantes) quelques-ims de leurs nombreux homicides. Il est impossible de les nier, car nous avons eu soin d'en prendre le témoignage dans leurs propres aveux. H n'est pas moins impossible d'enlever à ces fusillades le nom dHaasassmata,

Ce ne fut pas tout. Jamais assouvis, ils ont voulu fusiller aussi ceux qui leur avaient échappé et ceux qui donneraient asUe aux fiigitife. S'inspirant du souvenir des temps et des législations barbares, ils ont assimilé au crime l'hospitalité donnée au cH/rairid! C'est M. Carlier, nous croyons, qui, le premier, a eu cette

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idée, empruntée au Code noir de Louis XIY, au code de l'esclavage. Dès le 8 décembre, il adressait aux maires des départements du Cher, de l'AlUer et de la Nièvre, où il avait le titre de commissaire-général, la circulaire suivante :

"Un grand nombre de factieux et de hcmdits se sont " évadés de Clamecy ; la justice saura les atteindre.

"Vous ferez immédiatement connaitre que toute per- " sonne qui leur donnerait sdermnent asile serait réputée " complice et traitée comme teUe/T Signé : Carlier. (Monitefwr, 14 décembre.)

Mais les chefs militaires, commandants d'état de siège, se sont particulièrement déshonorés par la bassesse de leurs rigueurs; ils ont laissé loin derrière eux préfets et commissaires pour se rendre agréables au ministère de la guerre.

Le Courrier du Lot a inséré la pièce qu'on va lire :

"Considérant que les nommés Marlet, rédacteur du 'ajournai le Réformateur du Lot et du Cantal; 'De\ovà.,jvge ^^ ani tribunal de première insta/nce de Calwra; etc., etc. " (Suivent trente noms), contre lesquels des mandats d'arrêt "ont été lancés comme prévenus d'avoir participé avM " actes i/nswrrectionnds et aux désordres qui se sont produits " sur plusieurs points du départment, sont en ftiite.

"Vu l'état de siège, "Arrête:

"Art. 1. Tous les individus ci -dessus désignés seront " recherchés avec soin, arrêtés et conduits dans les prisons " de Cahors.

" Art-. 2. Toute personne qui leur dormera asile ou qui " lefwr portera secours sera arrêtée et poursuivie comme comr "pHce de Vinsurrection,

"Le Colonel, chef de la 12** légion de gendarmerie, commandant les tronpes de Tétat de siège dans le département da Lot.

" Pellagot.

" Cahors, le 29 décembre 1851."

Le lieutenant-colonel Charlier, commandant Tétat de siège dans le département du Jura^ est allé plus loin. Il a dit dans un arrêté :

" Tous ceux qui /(mrmront asile ou moyens de suhais^ " tcmce aux individus placés sous un mandat de justice par " suite des troubles qui ont eu lieu en décembre dernier^ " ou qui facUiteront leur évasion d'une manière quelconque^ " seront clê<^urés leurs compliceSy arrêtés et jugés comme tels, "SUIVANT LA RIGUEUR DES LOIS qui régissent l'état de " siège."

La rigueur des lois dont parle M. le colonel Charlier c'est la mort ! la mort pour un morceau de pain donné à un ftigitif soupçonné, à un ftigitif dont l'innocence serait peut-être démontrée s'il n'avait peur des conseils de guerre ! ! Et encore, nous raisonnons là au point de Yue où est M. le lieutenant-colonel Charlier ; nous admettons que les ûigiti& vaincus en défendant la Constitution sont des criminels, des coupables!

Aucune honte n'a\u:a manqué à l'invasion de 1851. Les ennemis n'ont pas seulement trouvé des officiers de l'armée française pour mettre l'hospitalité au rang des crimes» ils ont encore trouvé des écrivains pour se féliciter de l'application de pareilles mesures.

Le 29 décembre, le chef de bataillon Bourrely bonapartisait aussi le département de Lot-et-Garonne :

" Qua/rtier-géneral d^Âgen.

"Nous, chef de bataillon commandant l'état de siège, après nous être concerté avec M. le préfet du département. " Arrêtons :

"1° Continueront à être activement recherchés dans toutes les communes du département, les individus ayant fait partie, soit des ba/ndes insurgées, soit des rassemblements qui ont attaqué ou menacé l'autorité, soit des sociétés secrètes, d'où sont sortis les agitateurs;

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" 2** Qniconqne donnera asile aîix cov/pahlea powrsuivis (1), ou favorisera leur fuite, sera considéré comme complice, et comme tel traduit devant le conseil de guerre;

" 3** Le présent arrêté sera immédiatement publié, a son de trompe ou de tambour, par les soins de MM. les maires. " Le chef de bataillon comma/nda/rU,

" BOURRELY."

Six jours après la publication de cette pièce, le journal, complice de M. Bourrely, disait d'un air de triomphe :

" Une première sam^tion vient d'être donnée à l'arrêté " de M. le commandant Bourrely sur les recU&u/rs. Dans "la soirée du 12 de ce mois, les gendarmes de Lavardac " ont arrêté le nommé Bertrand Foumier, charpentier et " aubergiste, commune de Nérac, qui recelait chez lui le " nommé Jeœn Dufawre, vaswrgé^ Signé : L. Noubel. {Journal de Lot-et-Garonne, 5 janvier 1852.)

Receler un honmiel! c'est aussi une expression du Code noir de 1685; par un rapprochement assez naturel, ils ont retrouvé, sans s'en douter, au bout de deux siècles, jusqu'au propre langage de l'esclavage.

On voit que les fureurs des bonapartistes sont longues à s'apaiser. La victoire ne prend pas sur leur âme corrodée; il y avait déjà un mois qu'ils étaient les maîtres du pays lorsqu'ils se livraient à ces minutieuses vengeances !

Le colonel Fririon (Basses- Alpes) a de même attaché à son nom la honte d'un arrêté (5 janvier) où il déclare :

"Art. 4. Tout individu convaincu d'avoir fourni des "secours en vivres ou en argent à un insurgé, ou de "lui avoir donné asile chez lui, sera considéré comme "complice de l'insurrection, et, en cette qualité, sera " poursuivi, arrêté et puni avec toute la rigueur des lois " qui régissent l'état de siège."

(1) M. le chef de bataillon Bourrely décide d'avance que tous les poursuivis sont coupables. U est bien heureux de n'être pas poursuivi.

MÊME EN VIVRES OU EN ARGENT ! L'exil, la transportation, la mort, le châtiment des complices enfin pour un verre d'eau, pour cinq francs donnés à un défenseur des lois fuyant la poursuite de rebelles victorieux ! C'est Texcommunication romaine du moyen âge, Tinterdiction du pain, du toit et du feu que les papes prononçaient il y a sept ou huit siècles contre ceux qui résistaient à la sainte église !...

Mais, pensera le lecteur, d'aussi abominables prescriptions n'ont été faites que pour effi^ayer, on ne les a jamais appliquées j c'est impossible ! qu'il lise : " Dans la séance du " 30 décembre, le 2^ conseil de guerre de Lyon, sous la "présidence de M. le Colonel Ambert, a condamné le " nommé Brun, propriétaire à Grasse (Drôme), à dix ans de " détentio7i, pour avoir, comme complice, recelé des per- " 8(mne8 qu'il savait avoir commis des crimes emportant " des peines affictives ; Astier, garde-champêtre, à Loriol " (Drôme), à vingt ans de trava/ux forcés, pour avoir dort/nJé " asUe à ceux qui a/vaient attaqvJé les genda/rmes, connais- " sant les crimes commis par eux." {Courrier de Lyon.)

En mettant de côté le scandale de ces poursuites pour cause de résistance à ime violation flagrante de la loi, quoi de plus sauvagement cruel que ces peines prononcées pour recd des coupables ? Ce qui fut une vertu dans tous les pays et à tous les âges, aux époques les plus incultes comme chez les peuples les plus barbares, la sainte hospitalité envers les malheureux, est aujourd'hui, sous l'empire de l'ancien fugitif de Ham, flétrie et châtiée comme un crime ! On ne poursuit plus seulement en France les faits politiques, les opinions, mais l'amitié, la pitié, l'humanité, la charité ! L'hospitalité donnée à des vaincus est pimie de VINGT ANS DE TRAVAUX FORCifs. Cela encore quand le combat est fini, quand le sang ne bout plus dans les veines; quand on n'a pas même pour excuse l'exaspération de la lutte. Il faut remonter j usqu'à l'inquisition, j usqu'à Hélio-

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gabale, jusqu'à Tibère, pour trouver des actes aussi farouches. Il suffit de les citer pour couvrir d'opprobre, et les commissaires commandants qui prennent de pareils arrêtés, et les juges qui prononcent de pareilles condanmations, et le gouvernement qui se fait ainsi servir ! Ce sont pourtant des soldats, ce sont les vainqueurs qui prononcent de telles sentences ! Dites encore que l'honneur s'est réfugié dans les camps !

Allez, allez aux bagnes, Astier et Brun, hommes généreux, qui peut-être n'aviez jamais vu ceux que vous avez recUéa, comme il est arrivé, nous le savons par expérience personnelle, pour plusieurs réfugiés. Allez la tête haute, l'estime de tous les hommes de cœur en Europe vous accompagne ; les persécuteurs vous élèvent d'autant plus qu'ils cherchent davantage à vous avilir. Le rôle de victime fut toujours préférable à celui de bourreau ! Votre nom sera glorieux, tandis que celui du colonel Ambert est à jamais flétri. Généreux martyrs, vous honorez la casaque du galérien autant que vos juges déshonorent l'uniforme du soldat.

Grâces au ciel ! au milieu même de sa défaillance momentanée, notre patrie a encore gardé le sentiment de l'honneur. Malgré les infâmes arrêtés et les plus infâmes condamnations de ces féroces colonels, toujours prêts à servir tous les maîtres quoi qu'ils ordonnent, les proscrits n'ont trouvé ni portes fermées, ni dénonciateurs.

Les administrateurs en épaulettes ont poussé la vio.

lence jusque là qu'elle est devenue ridicule. JjEcho

du Midi du 10 décembre publie une pièce émanée du

quartier-général de Montpellier, où le général E-ostolan

déclare :

" 2° Le port de tout signe de ralliement (cocardes rouges, " cravates, ceintures, rubans, doublures de poches rouges, etc.) ^'est expressément interdit, sera considéré comme une

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" provocation à la révolte, et pjim com/me td par les " conseils de guerre.

La peine dont les conseils de guerre punissent les provocations à la révolte est la mort. Voilà donc tout habitant de l'Hérault qui portera une cravate rouge, une ceinture, voire même ime doublure de poches rouge, condamné à mourir sur Téchafoud I . . . Vive l'Empereur !

Mais, un nommé Eynard, général de division commandant l'état de siège de l'Allier, a surpassé tous ses émules. H a offert à la joyeuse approbation de M. Bonaparte un vrai coup de procureur, tout à Mt digne des amis de la propriété. Dès le 18 décembre il a eu l'idée de mettre sous le séquestre les biens des prévenus arrêtés ou en Alite !

'' Considérant, dit-il, dans un décret mémorable, que, les " ntyniméa Giraud de ÎTolhac, doctefwr, Terrier, notame, etc., "ont pris la part la plus active à l'insurrection qui "a éclaté dans le département de l'Allier les 3 et 4 "décembre 1851 ;

" Qu'ils ont dirigé, comme chefe, les pUa/rds du Donjon " et le8 assassins de Lapalisse ;

" Qtie Vinsl/iruction commencée ne laisse aucun doute a

" cet lÊGABD,

" Arrête :

"Article 1^'. Les biens de tous les inculpés ci-dessus " nommés sont mis sous le séquestre, etc.

"Art. 2. M. le directeur des domaines pour le dé-

" partement de l'Allier est chargé de l'exécution du présent

" arrêté.

" Général Eynabd.

" Moulins, le 18 décembre 1851."

Considérant que l'instbuction commencée ne laisse aucun dou^te, etc.... L'instruction n'est que com/mencée, et voilà un général qui sévit contre les incubés; qui, de son

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autorité privée, séquestre leu/ra biens I ! Poussa-t-on jamais plus loin le déyergondage de l'arbitraire et de la violence ! Le nommé Eynard ne s'aperçoit pas non plus qu'il tombe dans une étrange contradiction en appliquant le mot de jnUœrda à des hommes dont IL prend les liens. Séquestrer la propriété des ennemis de la propriété! quelle interversion de rôles ! Appeler voleurs des propriétaires que Ton vole ; c'est trop fort !

Et cependant, cet arrêté ne fut pas publié seulement à Moidins. H répondait si bien aux passions élyséennes qu'il obtîut l'honneur exceptionnel d'être placardé sur tous les murs de Paris, à la face du monde civilisé !

Le colonel Fririon, qui semble avoir été jaloux d'exagérer toujours l'exagération des rigueurs, a compliqué le séquestre des biens du système des gamisaires aux frais des fugitifs :

^^ Le colonel commandant l'état de siège dans le départe- ^^ ment des Basses- Alpes,

'^ Considérant qu'à la suite de Vinsvrrection qui a éclaté ''dans le département des Basses- Alpes, les principaux " coupables du pillage des caisses publiques (1) et propriétés '' de l'état, amsi que les chrfs de Vvnsmrection armée^ se sont " dérobés par la fuite à l&jîiste vengeance des lois :

" Arrête :

" Art. 1. Dans le délai de trois jours à partir de la " publication du présent arrêté, des gamisaires seront places " chez tous les individus qui auront pris la fuite par suite ^' de rinsurrection et qui n'ont pas satisfait aux mandats de "justice décernés contre eux. Ces gamisaires resteront à " leur charge jusqu'à ce qu'ils aient obéi à la loi

" Art. 2. Dans le délai de dix jours, les biens de ces " inculpés en fuite seront séquestrés et admioistrés par le

(1) Le lecteur a vu plus haut à quels actes le colonel décembriseor donne le nom de pillage des caisses publiques.

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" directeur des domaines du département des Basses- Alpes, " conformément aux lois civiles et militaires, etc.

" Signé : Fririon.

"Digne, 5 janvier 1352."

Conçoit-on de plus mauvais temps que ceux où de telles choses se passent devant un peuple, illustre entre tous par ses lumières et sa loyauté, sans le soulever tout entier? Qu'est-ce que la justice? qu'est-ce que le droit? Wj a-t-il donc plus un magistrat en France pour invoquer leur autorité souveraine et sacrée ! Le séquestre, est-ce que ce n'est pas le commencement de la confiscation? Or, la confiscation, qu'est-ce autre chose que le vol? Défenseurs de la propriété, voilà de vos coups ! Comme il vous sied bien de terroriser notre pays par les prétendus brigandages des socialistes ! Que de comptes vous aurez à rendre !

On ne peut imaginer quelle démoralisation le régime du 2 décembre a jetée partout. H semble que la France ait reculé de quatre ou cinq siècles en quelques jours.

Nous avons peine parfois à imaginer que tout cela est de l'histoire contemporaine, et nous nous prenons à supposer que nous écrivons quelque épisode des derniers temps de Bizance, quelque invasion des Visigoths, ou une descente des pirates normands sur les bords de la Seine.

On en est revenu, tout à coup, au milieu de cette nation généreuse, à des procédés d'administration abandonnés depuis le moyen-âge. C'est à refuser d'y croire, l'autorité fait maintenant à l'égard des hommes politiques ce que ne veut plus faire la justice criminelle elle-même à l'égard des coupables les plus dangereux, les plus endurcis ; elle met à prix d'argent la tête de ceux qu'elle recherche !

M. Marey Monge, victime, on parait l'avouer, d'une vengeance particulière, est assassiné à Nuits, au milieu des agitations issues de la révolte de l'ex-Président. L'un des assassins est arrêté, et le préfet de la Côte-d'Or, qui se croit en face d'un crime de guerre civile, fiût aussitôt afficher la

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promesse d^une récompense de 500 fi:aiic8 à qui remettra le meurtrier sous la main de la justice (1).

Quelle manière de régénérer la société ! faire revivre en plein dix-neuvième siècle des usages odieux, délaissés, réprouvés par la civilisation depuis quatre ou cinq cents ans !

Si l'impitoyable cruauté des moyens employés pendant la bataille a laissé dans Tâme des citoyens honnêtes un sentiment d'indignation douloureuse, tout, depuis l'heure du triomphe, est ainsi venu ajouter à la tristesse et à la honte de chacun.

Us ont un effi:oyable mépris, vraiment, de l'espèce humaine, ils montrent ime foi bien insolente dans son imbécillité, ceux qui osent proclamer que c'est pour préserver le monde d'un cataclysme, pour remettre la pyramide sociale sur sa base, pour terrasser l'anarchie, pour sauver la civilisation qu'ils ont forMt à leurs serments, renversé les lois de leur pays, dispersé sa représentatioA légale, chassé les juges du prétoire à coups de crosse, enfermé la garde nationale dans ses maisons, massacré des centaines de citoyens inofiensifs, fusillé des femmes et commis en province les atrocités qu'on vient de lire.

Tout cela est justifié aux yeux de quelques-uns, parce qu'il s'agissait de détruire la jacquerie prête à renaître, le socialisme prêt à déborder! Voyons donc quels sont les bandits qui levèrent la tête, quels sont les brigands dont on purge la France !

(1) Moniteur y 18 décembre.

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