‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 32 sur 60 · IV · texte numérisé non relu

IV

Mais nous n'avons parlé encore que des emprisonnnés, des internés, des exilés ; de ceux qui ont soufiert seulement dans leur liberté, dans leurs affections patriotiques ou de famille, dans leur fortune ou leurs affaires. Que dire de ceux auxquels on a imposé un tourment plus cruel encore, la transportation, la guillotine sèche, comme l'a si bien nommée notre ami le citoyen Pierre Leroux? On ne saurait croire ce que Lambessa et Cayenne ont déjà enlevé à la France d'hommes éminents dans les sciences, les lettres, les arts, le barreau, l'industrie.

Kancy, 13 mars. — Sont partis pour Paris et pour être dirigés de là sur Lambessa, M. Quesne, rédacteu/r du Républicain de h, Mosdle, etc.

Yonne, 1 9 mars. — Le convoi parti cette nuit emporte M. Leclerc Changobcrt, avocat du barreau de Sens.

Toulouse, 20 mars. — Un nouveau convoi de soixantedeux prisonniers, dit Y Indépendant de Toulouse du 20 mars, est parti ce matin, pour l'Algérie. Parmi eux se trouvent MM. Duportal, rédacteur de émancipation, et Cnibailhes, rédacteur de la Civilisation.

NiiiVRE, 23 mars. — Dans un convoi qui vient de la Nièvre, se trouvent M. Lenoir, adjoint au maire de Clamecy, et M. Moreau, avocat du barreau de cette ville.

Côte-d'Or, 23 mai-s. — Ont été envoyés au fort d'Ivry, pour être expédiés à Cayenne ou à Lambessa, MM. Jules Carion, négociant à Dijon, ancien préfet de la Haute-Saône; Bernard ISKihalié, propriétaire; M.axchsjid, géamètre; Gédéon, Flasselières, ancien commissaire du gouvernement provisoire à Chatillon ; Bornier, propriétaire à Quétigny ; Jourdeuil, cafetier à Chatillon ; Couchot, projyriétaire à Ecbalot ; Gédéon d'Ivory, propriétaire à Chatillon -, Poupon, huissier à Beaune; Monnoirot, serrurier à Beaune; les deux frères Rousseau, couvreurs à Beaune ; Léger, vigneron à Beaune; Roy, aubergiste à Beauue ; Lavocat, confiseur à Nuits ; Dutron, propriétaire à Nuits; Gustave Gooriel, propriétaire; Bruillard, perruquier à Bligny-sur-Ouche; Léger, j^opriétaire à Beaune.

Meuse, 25 mars. — Il est arrivé hier à Paris un convoi de transportés venant de Commercy. Ils étaient vingt-quatre. Parmi eux se trouvent un sous-préfet, trois avocats, un maire, deux instituteurs.

Gers, 29 mars. — Au milieu des déportés d'Agen, nous voyons MM. Arexi, avocat; Baylac, imprimeur; Prieur médecin.

Marne. — Le conseil de guerre, siégeant à Paris a

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sacrifié pour la déportation quatre habitants de Montargis, parmi lesquels figurent un imprimeur aise, M. Zanotte, et un riche propriétaire foncier, M. Souesme, membre du conseil-général de son département.

KoRD. — La même peine a été prononcée contre M. Debout, avocat; M. Allemand, médecin, et M. Peltot, avocat à Rocroy.

Allier. — Sont également condamnés à la transportation, les citoyens Mousset, médecin à Moulins, et Devillars, riche propriétaire à Buxière.

Indre. — Entre autres transportés de ce département, on compte les citoyens Reynier, ancien huissier au Blanc ; Fressine, cierc d^amoué; Lambert, rédacteni/r du Journal de V Indre; Baronnet, ancien notaire; Moreau, propriétaire et maître de postes à Issoudun.

Pyr^n^es-Orientales, 31 mars. — "On écrit de Perpignan : Parmi les soixante citoyens destinés à Cayenne, on cite M. Bonnet de Brades, avoué et propriétaire aisé; un instituteur d'Estagel, M. Puig, qui laiase une très nombreuse famille; etc., etc., tous enfin d'ime honorabilité inattaquable et qu'on ne fera jamais prendre dans le pays pour des partageux.

Sarthe, 6 avril. — Sont livrés à la transportation, par décision de la commission mixte: M. Granger, pha/rm^aden, membre du conseil-général; M. Trouvé-Chauvel, banquier, ancien constituant, ancien ministre des finances ; M. Viellard-Lebreton, limonadier; M. Cativel, greffier de la jiLStice-depaix, etc.

Un brave ouvrier cordonnier, le citoyen Delaville, qui était à bord du Canada, nous disait naïvement, que, sur les quatre cents soixante -quatorze personnes embarquées sur ce vaisseau tortionnaire, il y en avait plus de deux cents "jouissant d'ime position so-

ciale," et notamment : MM. Leroy, notaire de Pcuria; Garraud, statuaire; Guérin, chimiste; Auguste Guérin, libraire; DeyîRe, professeur (Ta/natomie; Dchgnj, dentiste; Dumeu, Kessler, Cahaîgne, Puget, hom/ni^ de lettres; Martin et Michot, reprêsentarUs du peujple, Peirera, ex-pré/et du Loiret ; \q fabuliste Lachambaudie, etc., etc.

On cite parmi les déportés embarqués lo 20 juin sur le Magellan, MM. Ragon, notaire; Brunat, huissier; Kocliot, propriétaire; Dugaillon, rédactewr en clief de Y Union d'Auxerre ; Basset, avoué à Oarcassone ; et Collot, professeur.

Telle est pourtant la vile et malfaisante populace qu'on aurait vu fondre sur les riclies et ûiire la guerre aux habits, si la compagnie d'exploitation bonapartiste n'en eût purgé la France!

Tous les jours on met la main sur des scélérats de la classe des notables, qui trament lo bouleversement universel Le Fays annonçait encore dernièrement ** qu'une société secrète avait été découverte dans le quar- " tier du Tample. Elle se cachait, dit-il, sous l'apparence " d'une association charitable, à la tête de laquelle se trou- " valent un iiiêdecin et un pha/rnmden. Un commissaire " de police, qui avait été prévenu de ce fait, a envahi, avec "un grand nombre d'agents, un local de la rue Meslaj " dans lequel étaient réunis en conciliabule les membres de " la société, parmi lesquels figuraient six des notables du " quartier. On a saisi différents écrits, des brochures, des " almanachs destinés à être répandus dans les campagneEf, ^* des recettes pour fabriquer de la poudre, etc. Toutes les " personnes présentes ont été arrêtées."

Les amis de l'ordre avouent eux-mêmes qu'il peut paraître extraordinaire de trouver tant de bourgeois, qui devraient être "d'honnêtes gens," au milieu de paysans et d'ouvriers, qui sont naturellement des bandits. Il est curieux

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d'entendre leurs gémissements affectés : " Ce qu'il y a, " disait le Corcstitutionnd du 18 décembre, ce qu'il y a de " plus déplorable, c'est que ces bcmdita ont trouvé des com- " plices, et quelquefois des chefs, dans les persmines mêmes ''qui semblaient avoir le pltis (Ti/ntérêt à re2)(yiisser leur " invasion. On assure qu'à Digne, un ancien membre de ''VAssembUe constitua/nte a offert ses services aux émeu- *' tiers; que, exclu par eux du commandement, il s'est satis- " feit en envoyant sesfds a/a sac de la Préfectwre, et en di- " rigeant ensuite, de sa personne, quelques-ams des bandits " qui avaient rempli la ville, liejils du percepteur de Digne " s'étant mis de la partie a contraint son vieux père à livrer "1500 fiuncs à une bande dont il s'était fSsdt le capitaine. " On va même jusqu'à dire que, dans am des arrondisse- " ments, le président du tribunal s'est mis d'accord avec les " insurgés, qui avaient emprisonné toutes les autres auto- " rites et volé les caisses, et qu'il a soutenu de ses encoura- " gements ce gouvernement de piUards.^^

De tous c6tés, " les honnêtes gens" le plus sottement convaincus que les républicains ftoiit des scélérats, portent naïvement témoignage que les buveurs de sang, vaincus par l'assassin de Boulogne, occupent dans la société ce qu'on est convenu d'appeller un rang honorable. Qu'on lise, par exemple, cette lettre de M. Léonce Bodin, lieutenant de vaisseau à bord de VAsmodée :

" Le 10 mars, l'amiral nous donnait l'ordre de prendre "la mer sur-le-champ; nous allions à Port-Yendres, pren- " dre les détenus politiques condamnés à la transportation.

" Le lendemain VAsmodée était à son poste. Bientôt *' un fort détachement de troupes, infanterie et cavalerie, " nous amène trois cents de ces malheureux qui ont voulu " mettre à sac la société tout entière. Il y avait parmi " eux des figures sinistres, indiquant de ces natures pro- *' fondement perverties et capables de tous les crimes. " Mais ce qu'il y a de plus triste à dire, c'est que dans les rangs de ces nouveaux jac^pies se trouvaient aussi dsî^

" hommes tout jeunes encore et qui occupaient naguère "dans le monde un rcmg JunuyraJbU,.. C'étaient, par " exemple, un certain La Fontaine, capitoMie de cavalerie, " que son âge et son expérience des hommes et des choses " auraient dû préserver de pareilles erreurs ; ptiis un " M. Pontier, beau jeune homme à l'air distingué; puis un *^ professeur à la figure bonne et intelligente ; puia encore " plumeurs propriétaires aisés, riches nuêtiie, et laissant der- " rière eux, privés de leur appui, des femmes et de nombreux "enfants.... Parmi ceux qui composaient le reste de cette " bande de démons^^ etc.

A la coideur et au bon goût de ce style, on ne peut douter que M. le lieutenant de vaisseau Léonce Bodin ne soit un ami achevé de l'ordre ; il est donc digne de foi, et il fiiut rester convaincu que, dans les "bandes de démons," se trouvent " des capitaines de cavalerie, des professeurs, des jeunes gens à l'air distingué, occupant dans le monde un rang honorable, enfin des propriétaires aisés, riches même, et pères de nombreux enfants,^

Les décembriseurs les plus forcenés conviennent également que les gants j aimes et les bottes vernies ne manquent pas parmi les partageux. Nous ne sommes pas fâché d'en voir échapper l'aveu de leurs bouches. L'un des amis les plus chers de M. Bonaparte, M. Granier Cassagnac, dans son Hécit complet des événements de Décembre (page 99), a reconnu, en ces termes, que la Chaussée- d'An tin s'était montrée au 2 décembre plus anarchiste que les Êiubourgs.

" Le 2® arrondissement de Paris est le plus riche, le " plus élégant, celui qui étale le plus de luxe. Il ne s'est " pas montré le plus sensé. L'histoire enregistrera ce scan- " dale, que le boulevard des Italiens et le boulevard Mont- " martre ont tiré sur l'armée française, et que Paanstocratie " des richesses s'est faite VauxUiaire des pillards. Quand on a " relevé les cadavres des émeutiers, qu'a-t-on trouvé en ''majorité ? Des malfaiteurs et des gants jaunes !"

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