‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 33 sur 60 · R£SISTA27C£ PAR LA BOURGEOISIE · texte numérisé non relu

R£SISTA27C£ PAR LA BOURGEOISIE

On voit ce qu'il faut penser du spectre rouge évoqué par les charlatans et les terroristes de Tordre, quand ils n'hésitent pas à dire " que Tarrondissement le plus riche et le plus élégant de Paris, s'associait avec les pillards" prêts à plonger la civilisation dans l'abîme. Le gouvernement des coquins a cependant choisi pour un de ses candidats à son corps législatif Thomme qui, en regardant froidement les cadavres de la bourgeoisie, n'a trouvé pour elle que l'insulte de " malfaiteurs !"

Chose, propre à ouvrir bien des yeux ! MM. Bonaparte et Persigny n'ont pas d'adversaire plus déclaré que la bourgeoisie de Paris, assurément la plus éclairée de France. Nous allions, nous autres socialistes, la dépouiller, l'égorger, la guillotiner ; ils l'ont tirée de nos mains, et néanmoins, aujourd'hui encore, ils la redoutent autant que le soir du 1*' décembre, où M. Bonaparte disait à son ami, M. Yieyra : " Pouvez- vous me répondre qu'aucime convocation de la " garde nationale n'aura lieu ?" (P. Mayer, page 47.) Ils ont toujours peur de cette garde nationale comme les rôdeurs de nuit ont peur des gendarmes. En vain l'ont-ils modifiée, épurée ; en vain ont-ils changé son imiforme révolutionnaire ; en vain se sont-ils chargés de nommer depuis le général en chef et tout l'état-major jusqu'aux derniers caporaux, ils n'en sont pas plus rassurés. Ils n'ont pas osé la convoquer pour la fameuse distribution des aigles du 10 mai^ et, avec leur rare génie d'invention habituel, ils ont fait déclarer qu'elle ne serait pas de la partie, " parce que les nouveaux uniformes ne seraient pas prêts !" Les bonapartistes eux-mêmes constatent ces étranges rapports entre les sauveurs de la bourgeoisie, de l'ordre, de la propriété et les hommes d'ordre, les propriétaires, les bourgeois. On en jugera par cet extrait d'une correspondance de Y Independomce hdge du 25 avril : "La grosse question du jour, c'est moins peut-être la fête militaire du 10 mai que Vexdusion de la gœrde naCioncUe,

qu'on comptait y voir jouer un rôle. Yous n'avez pas, j'en suis sûr, été dupe du prétexte c^mccnfecdon des uniformes et du manque de temps. Ce qui a motiyé la note où il est stipulé que la garde nationale ne figurera pas à la distribution des aigles, c'est la tendance, remarquée dans plusieurs bataillons, à l'opposition ; le vieil esprit frondeur de nos concitoyens n'a pas tellement abjuré qu'on puisse se dispenser de compter avec lui, et cest à la foie de la sageBse et de la finesse que c^en digérer aviant que possible les contacts offidds. Je n'apprécie pas, remarquez-le bien, je constate. Des deux côtés, il y a eu, je ne dirai pas des torts, le mot serait ridicule, mais des défiances, des Jiésitations, des vnanques d^épanchemeiit réciproque. Quelques-uns des officiers nommés par le pouvoir n'ont pas eu, et il était impossible qu'il en fût autrement, l'unanimité des sympathies de leurs subordonnés, déjà froissés qu'on ne remit pas à l'élection la nomination des officiers. D'autre part, quelques excès de zèle ont compromis la gravité de deux ou trois chefs, et il est résulté de tout ceci que, pour éviter à la fête du 10 mai qudques cris dîssmincmts de : Vive la République ! on a pris le parti très raisormahle, a/u moins en fait, de ne pas convoquer la garde nationale."

Ne voit-on pas, à travers ces phrases mielleuses, que si les décembriseurs ont eu les habits contre eux pendant la bataille, ils les ont encore après?

L'im des assassins des boulevards, le général Canrobert, choisi plus tard pour jouer un rôle dans l'impitoyable comédie de la clémence, a confessé de même que les Jacques sont " d'un rang élevé." " J'aurais voulu, dit-il, pouvoir " amnistier également im plus grand nombre de personnes " occupa/at dcms la société un rang rdativement Uevé, par leur " instruction, leur fortune, leur profession. Mais parmi ces *^ geris se trouvent les chefs des sociétés secrètes, les promo- " teurs de la rébellion, les fauteurs du désordre, considérés " par les popidations et les autorités comme dangereux pour *' le repos public,"

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Au nombre des hommes que le général des grâces prétend être considérés par les populations conmie dangereux pour le repos public, il faut mettre aussi beaucoup de magistrats ! Quoi! des magistrats "promoteurs de rébellion, fauteurs de désordres ?" Oui 1 nous en nommerons quelques- \ms :

M. Castelnau, conseiller à la cour d^appel de Nîmes, vient d'être invité à donner sa démission ou à sortir de France. Il a préféré se démettre.

On lit dans le Mémorial d'Aix du 14 Mars : MM. Ducbaffault et Latil, vice-président du tribunal de Digne, ont été réveillés pendant la nuit, et ont reçu Tordre de quitter la ville. Us sont partis escortés pa/r un détachement de hussards, qui ne les a quittés qu'au pont du Yar.

A Barcelonnette, M. Colomo, président du trihuncd, a été également conduit, de brigade en brigade, jusqu'à la frontière du Piémont.

A Forcalquier, M. Amédée Martin, juge, et M. CorausoBjjuge cTinstruction, sont aussi au nombre des proscrits.

• Parmi les personnes exilées du département des Deux- Sèvres, se trouve M. Clerc-LasaUe, vice-président du tribunal dvU.

Enfin, M. Fabre, président du trihmal civil de Rodez (Hérault) ; M. Belot des Minières, ju^fe à Bordeaux ; M. Delord, juge au tribunal de première instance de Cahors, et de plus très riche propriétaire ; M. Némorin Labaudie, juge, et M. Gousset, eos-procwreur de la République à Confolens (Charente), ont été également expulsés de France.

Tous ces magistrats étaient inamfhombles ; leur position était inattaquable autrement que par un jugement solennel dans des formes déterminées^ M. Bonaparte, cette émanation du grand parti de l'ordre, le profond politique qui s'est attaché à restaurer le respect de l'autorité, les a feit conduire à la frontière, de brigade en brigade, sans aucune forme de procès^ de son autorité privée 1

384 LES CRIMES DU DEUX DléCEMBRE.

Le Jcncmal de Zo^e^G^ar(m7i6(23 janvier) en annonçant l'arrestation de M. Fabvre, le président du tribunal civil de Rodez, ne peut s'empêcher de dire assez piteusement: "Cette mesure, dont nous sommes loin de contester Toppor- "tunité, est affigeante pour la magistrature, si digne à " tant d'égards de la considération publique. Nous voyons " avec peine que certains membres d'un corps aussi res- " pectable se soient placés dans le cas d'appeler sur eux de "tels exemples."

Nous disons, nous, à notre tour, quel peut être le pouvoir forcé d'exiler tant de membres d'un corps malheureusement peu célèbre par ses rigueurs envers ceux qui gouvernent î Les Bourbons eux-mêmes en 1815 ont moins destitué de magistrats que le neveu de " l'Ogre de Corse" ne juge à propos d'en bannir! Croirait-on que l'on trouve des organes de la loi jusqu'au nombre des transportés, de ces grands coupables que l'intègre Momy assimile aux forçats en rupture de bans ! La chose est cependant incontestable. Le Languedocien cite, parmi les condamnés de Bédarieux destinés à Lambessa, M. Molinier, juge de paix et membre du conseil-général. Le Courrier du Lot signale, au milieu des détenus politiques de ce département destinés à l'Afiique, M. Béral, ancien procureur de la Jttépvhlique !

Au surplus, l'année, malgré ses services rendus aux conspirateurs, n'a pas été moins atteinte que la magistrature ; elle a aussi l'honneur d'avoir fourni des victimes au César de casernes ; il n'y a pas, grâces au ciel, que des Canrobert sous les drapeaux. " Parmi les personnes arrêtés à " Digne, dit \e Journal de Lot-et-Garonne, se trouvent le sieur " Délaye, officier de getidarmerie en retraite, demeurant au "Lauzet, et le sieur Dupont, chef de bataillon, également " en retraite." M. Courtais, cclond, ancien députe, ancien général en chef de la garde Tiationcde de Paris, est exilé ; M. Lacombe, chef de bataillon en retraite à Villeneuve est interné j M. Mouton, lieutenant-colonel, qui tient aussi bien

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une plume qu'une épée, est déporté, ainsi que M. La Fontaine, capitaine de cavalerie, M. Caillaud, lieutenant-colonel de la garde réptiblîcaine, et M. Lecomte, capitaine retraité, ont été bannis, en manière d'addition aux tortures des pontons bonapartistes. M. Becquet, capitaine d* infanterie, a été exilé, après avoir été condamné à la transportation par la commission mixte des Deux-Sèvres.

Ceux-là sont chassés de leur pays et de l'armée parceque les héros du parjure le veulent ainsi ; il n'y a pas d'autre raison. Quant à M. Violet, lieutenatit de gendarmerie^ c'est différent : renvoyé devant lui conseil de guerre à Bayonne, comme compromis dans le mouvement insv/rrectionnd du Grers, il a comparu devant un conseil d'enquête qui l'a destitué de son grade pour avoir obéi à l'article 68 de la Constitution ! Il y a une chose plus repoussante encore que le cynisme de l'arbitraire, c'est la parodie des formes de la justice revêtant la violence d'un simulacre de légalité.

Il n'est pas une des classes oôrant, selon l'opinion viilgaire, le plus de garanties aux intérêts conservateurs, qui n'ait payé tribut aux barbares ; l'église elle-même compte des lévites au nombre des ennemis de la religion que l'homme providentiel a frappés. Nous lisons dans le Journal de Lot-et-Ga/ronne di\x \2 ^QjiyiiQTi "Auch, 10 janvier. Uabbé " Chassan desservant la petite commune de Saiate-Croix, " canton de Riez, a été mis en prison à Digne. Ce cui'é " avait béni les armes des insurgés." Dans le même journal du 19 janvier, on trouve : " Bordeaux, 17 janvier. On " a arrêté hier, rue de la Yieille Tour, un ecclésiastique "accusé d'avoir fait partie des sociétés secrètes. Pour " éviter une arrestation, cet homme s'était réfugié à "Bordeaux." Le Courrier du Lot nous apprend que M. L'Herminez, ministre protestant, est expulsé. Le Courrier de Nancy, en date du 20 avril, annonce que M. l'abbé Blanc, ancien vicaire de la cathédrale, qui, par

décision de la commission mixte, avait été interné à Amiens, vient d'être gracié. Parmi les proscrits de Londres, nous connaissons M. Tabbé Monlonis. M. Maumême, curé, et M. Giraud, pasteur protestant dans les Ardennes, sont expulsés par décision de la commission mixte de leurs départements.

Le lecteur peut maintenant juger ce que sont les Jacques de France ! Est-il un homme de bonne foi capable de croire que tant de citoyens essentiellement intéressés à l'ordre et à la paix, représentants du peuple, notaires, avoués, médecins, pharmaciens, professeurs de droit et de sciences, avocats, poètes, artistes, magistrats, officiers, banquiers, négociants, industriels, maires, conseillers de Préfecture, prêtres, propriétaires, soient des pillards 1 At-on jamais travesti plus odieusement les feits et les caractères que ne le font les parjures en dénonçant au monde comme dangereux, tant d'hommes "honorables par leur position sociale."

Nous ne donnons pas, on le pense bien, la liste entière des bourgeois sacrifiés au 2 décembre. Il y en a littéralement des milliers d'autres. Nous nous sommes bornés à ceux dont nous avions recueilli les noms çà et là en lisant les journaux qui nous tombaient sous la main; mais la nomenclature est assez longue pour remplir complètement notre but, pour rassurer les riches de France et d'Europe si déloyalement trompés sur le compte des Montagnards, des socialistes, des républicaÎQs. En voyant plus d'habits encore que de vestes et de blouses parmi les Jacques, ils penseront, nous l'espérons, que les Jacques ne sont pas fort à craindre. En dénombrant tous les propriétaires qui exposent leur vie et leurs biens pour la cause démocratique, ils ont de quoi se convaincre, il nous semble, que cette cause n'est pas celle du mal, mais, au contraire, celle du bien public, du progrès nécessaire, de l'ordre, de la foi jurée, et pour tout dire en im seul mot, celle de la justice.

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