LE PRÉSIDENT
Ainsi les décembriseurs ont violé la Constitution et dissous l'Assemblée législative ; ils ont mis Paris et trente-trois départements en état de siège; ils ont traité la capitale du monde civilisé conmie une place de guerre prise d'assaut; ils y ont battu les maisons en brèche à coups de canon ; ils ont tiré sans sommation sur des groupes inoffensifs ; ils ont lardé^ comme ils disent^ et fusillé des femmes ; ils ont fouetté de jeunes hommes ! En province, ils ont de même étouffé la résistance dans des flots de sang. Ils ont publié et appliqué des décrets et des arrêtés qui resteront comme des monuments de barbarie. Ils ont emprisonné, exilé, déporté les plus illustres généraux de l'armée avec l'élite de la nation ; ils ont exercé contre une classe de citoyens des persécutions dont il n'est pas d'exemple depuis la révocation de l'édit de Nantes ; ils ont violé enfin toutes les lois divines et humaines !
Quel amas de for£dts !
Et pour les expliquer que disent-ils? Il convient de l'examiner.
H y a dans la nature humaine une telle répugnance pour le mal, que les méchants s'avouent rarement coupables au tribunal de leur propre conscience, à plus forte raison devant les hommes. Au moment même où ils
commettent le crime, ils essayent de se couvrir d'un semblant de raison. Dernier hommage du vice à la morale universelle.
Ainsi, les conspirateurs du 2 décembre s'efforcent de se justifier en prétendant que l'Assemblée nationale conspirait contre l'Elysée. Que l'Europe le sache bien, c'est là ime de ces misérables excuses que cherche la conscience troublée des malfaiteurs les plus endurcis, afin de se faire absoudre.
La majorité était à l'état do conspiration permanente contre la République, mais il n'y eut jamais de complot à l'Assemblée nationale contre le jyrésident Le bon sens le dit, les faits le confirment. L'Assemblée n'avait aucune espèce de raison pour songer à renverser un homme qui devait, forcément, quitter le pouvoir cinq ou six mois plus tard, et qui, en vertu même de la Constitution, ne pouvait y remonter. La majorité a fait, de complicité avec l'ex-Président, toutes les lois qui pouvaient enchaîner la liberté, ébranler le principe réjmblicain, paralyser l'action démocratique. C'est même en donnant au pouvoir exécutif les moyens de compression dont il s'est servi pour étouffer toute résistance qu'elle a favorisé le guet-à-pens, qu'elle a fourni des armes aux 5000 ou 6000 coquins. La majorité est devenue ainsi la dupe de sa haine contre les socialistes* elle a été le Raton du vulgaire Bertrand de l'Elysée, mais elle n'a pas plus que la minorité conspiré contre luL Loin de là, elle a toujours refusé de le mettre en accusation quoique la Montagne ait trois fois proposé cette mesure, et elle aurait tout droit de l'accuser d'ingratitude, si deux larrons se devaient quelque chose l'un à l'autre.
Les souteneurs gagés de l'attentat ont été cependant jusqu'à dire que l'on avsiit trouvé chez M. Baze, l'un des questeurs, les preuves de la prétendue conjxu^tion des représentants du peuple. Voici ce que racontait le ConstUiUionnel da 16 décembre :
PRÉTENDUE CONSPIRATION DE l'aSSEMBLEE. 389
" La questure était, on le sait, le quartier-général de la " coalition.
" Dès que l'acte du 2 décembre a éclaté, les arrestations " et les recherches se sont dirigées vers la questure. On a " arrêté les questeurs, on a saisi leurs papiers, notamment " chez M. Baze.
" La saisie de ces papiers a rendu évidente Vexistence du '* complot,
" En effet, tous les décrets relatifs à la réquisition directe " étaient prêts ; on en a saisi, non seulement les minutes, " mais tous les duplicata et les ampliations nécessaires pour " en donner communication à qui de droit ; tout cela fait " à l'insu de M. Dupin, mais revêtu néanmoins du cachet " de la présidence de l'Assemblée.
"Le premier décret, celui qui confie à un général en ^' chef le commandement des troupes chargées de protéger " l'Assemblée nationale, est ainsi conçu :
" Le président de l'Assemblée nationale,
" Vu l'article 32 de la Constitution ainsi conçu :
" L'Assemblée détermine le lieu de ses séances, elle fixe " l'importance des forces militaires établies pour sa sûreté, "et elle en dispose;
"Yu l'article 112 du décret réglementaire de 1' Assem« " blée nationale ainsi conçu :
" Le président est chargé de veiller à la sûreté intérieure " et extérieure de l'Assemblée nationale. A cet effet, il " exerce au nom de l'Assemblée le droit confié au pouvoir "législatif par l'article 32 de la Constitution, de ûxev " l'iBiportance des forces militaires établies pour sa sûreté, " et d'en disposer ;
"Ordonne à M de prendre immédiatement le
" commandement de toutes les forces ^ tant de Vairmée que de " la garde nationale, stationnées dans la preanière division " militaire, ppur garantir la sûreté de l'Assemblée nationale.
" Fait au palais de l'Assemblée nationale, le ... "
Second décret, " Le président de l'Assemblée nationale, etc., " Yu l'article 32 de la Constitution, "Yu l'article 112 du décret réglementaire, etc., " Ordonne à tout général, à tout commandant de corps " ou détachement, tant de l'armée que de la garde nationale, " stationnée danla la première division militaire, d'obéir aux
"ordres du général cliargé de garantir la sûreté de
" l'Assemblée nationale.
" Fait au palais de l'Assemblée nationale, le .... "
" Tels sont les deux décrets trouvés chez un questeur. " Le premier, qui nomme le général en chef, n'existe qu'en " deux expéditions ; l'une destinée probablement au général " en chef qui eut été nommé, l'autre au Moniteur,
" Quant au second décret qui devait être communiqué " aux chefs des divisions et des brigades, il en avait été "£sdt déjà cinq ampliations. Elles sont entre les mains " de l'autorité.
" Est-il clair qu'on se tenait prêt pour l'événement % On " n'attendait que le jour du vote. Bien que l'Assemblée "nationale eût à sa disposition un assez grand nombre " d'employés, on ne s'en fiait pas à l'activité des nombreux "expéditionnaires. On avait voulu que tout fât réglé, "copié et timbré d'avance. Il n'eût resté à remplir que " les noms et les dates laissés en blanc. Les décrets eussent "été ainsi notifiés à qui de droit en un clin-d'œil. N'y a-t-il " pas là tous les apprêts d'im coup de main?" ^^
Qu'on le remarque bien, ce grand fracas de conspiration, ces pièces probantes saisies à la questure, tout se réduit à deux ordres de réquisition en blanc ! Et il n'en résulte qu'une chose, c'est qu'on savait, à la présidence de l'Assemblée, les projets des héros de Boulogne et qu'on avait pris des dispositions pour y parer. Le général Bedeau l'a constaté.
PRÉTENDUE CONSPIRATION DE l' ASSEMBLÉE. 391
En apprenant qu'on faisait de ces pièces une charge contre M. Baze^ il a écrit à M. Momy la lettre suivante, dont nous devons la communication à notre ami M. Gharras:
"Monsieur,
"J'apprends qu'on a trouvé chez M. Baze des pièces revêtues du cachet de la présidence de l'Assemblée nationale, et ayant pour objet de requérir les troupes, en conformité de l'article 32 de la Constitution et de l'article 112 de notre règlement.
"Ces pièces ont été établies par mon ordre, le 14 octobre dernier, époque à laquelle j'étais investi des pouvoirs de président de l'Assemblée, en l'absence de M. Dupin.
M. Baze, questeur, subordonné au président, n'a été que le dépositaire de ces pièces.
"J'étais alors très décidé à faire usage de mon droit constitutionnel, et à remplir mes devoirs pour garantir l'indépendance de l'Assemblée, si, comme f avais tn'op justement lieu de le craindre, on essayait contre He ce qui plus ta/rda été accompli,
" J'ai l'honneur, M. le ministre, de vous saluer,
" Signé : Bedeau.
"Fort de Ham, 19 décembre, 1851."
C'est qu'effectivement le guet-à-pens exécuté le 2 décembre était conçu depuis longtemps. Le plan est tout entier de M. Carlier, qui le proposa même, si nous sommes bien informé, au général Changamier, comme le meilleur moyen d'en finir avec l'Assemblée et la E^publique envers lesquelles le général ne passait point pour nourrir des sentiments très dévoués. Le général était alors commandant en chef de l'armée de Paris et de la garde nationale tout à la fois; les ennemis de la République comptaient fort sur luL Quelles que fussent ses raisons, il repoussa le plan de M. Carlier, et celui-ci alla le porter à MM. Persigny et
Bonaparte. Mais, si cela est vrai, dira-t-on, pourquoi M. Carlier n'est-il pas resté à la Préfecture de police, afin d'appliquer lui-même ses combinaisons? C'est que M. Carlier a, nous ne dirons pas certains principes, ces gens-là n'ont point de princi2)es, mais certaines idées auxquelles il tient. MM. Persigny et Bonaparte ont cru que le rétablissement du sujffrage universel était un api>ât nécessaire à donner au peuple pour paralyser sa résistance. M. Carlier croyait, au contraire, que cette mesiu^ était dangereuse et empêcherait la majorité de prêter son concours, ou au moins son assentiment, au crime projeté. Les deux partis ne pouvant s'entendre sur ce point, M. Carlier préféra donner sa démission.
Nous ne disons rien là qui ne soit avoué dans le livre de M. Mayer, livre évidemment écrit sous l'inspiration de l'Elysée : "M. Carlier avait signalé au Président les dan- " gers de 1852, et le remède qvOl croyait efficace, Malheu- "reusement la restitution du suffi-age universel, cette "grande et horoïciue justice qui a sauvé la situation, " lui iwirut inoppoiiiune et impraticable. Il se retira." (^Histoire du 2 Décembre, page 24.)
Selon ime autre version, qui ne manque pas de vraisemblance, la retraite de M. Carlier n'aurait été qu'une feinte convenue avec l'Elysée. A l'instar du Mascarille de VEtourdiy qui, pour mieux servir son maître, s'introduit chez son rival après des coups de bâton simulés, M. Carlier n'aurait donné sa démission avec éclat et ne se serait ensuite rapproché des chefs de la majorité que pour les mieux tromper. Ceux-ci de leur côté n'étaient pas sans méfiance. Il n'aurait fallu rien moins que l'intervention sous forme de lettre d'une auguste exilée, comme ils disent, pour vaincre leurs répugnances. M. Carlier fit grand bruit do sa démission, ne dissimula pas ses craintes du coup d'état, fournit des renseignements dont on put vérifier l'exactitude, et finit, grâce à cette manœuvre, par
PRETENDUE CONSPIRATION DE l'aSSEMBLEE. 393
endormir la vigilance de ses nouveaux alliés en leur représentant la tentative comme définitivement ajournée. La sécuiité perfide qu'il entretint ainsi dans leur esprit a dû. contribuer pour beaucoup à la réussite du coup de Jamac.
Ce que nous venons de dire paraît plus probable encore, si l'on se rappelle que M. Carlier, après avoir affiché les allures d'un mécontent, après s'être plaint hautement dans plusieurs journaux, quelques jours encore avant le crime, de l'espionnage de M. Maupas à son égard, fut nommé tout à coup, le 5 où le 6 décembre, commissaire-général de l'insurrection pour les départements de la Nièvre et du Cher.
Dans la langue des honnêtes gens, cela s'appelle de l'habileté. La langue de l'honnêteté n'applique qu'un mot à un tel rôle : Mouchard. Quoi qu'il en soit, les projets d'attentat de l'Elysée n'étaient point un secret. Tout le monde y croyait sans les redouter, parce que personne ne pouvait imaginer que d'aussi misérables conspirateurs trouveraient des généraux assez lâches pour se Mre leurs complices. Leurs desseins ne s'étaient pas seulement révélés dans des circonstances comme celle de la revue de Satory, mais d'une façon plus précise encore. Qui ne se rappelle entre autres choses, la démarche faite par M. Persigny auprès du général Changarnier que l'on croyait Êitigué d'un repos forcé après sa destitution. Le général n'a pas laissé ignorer les détails de cette visite; nous lui en avons nous-même entendu parler, bien que nous ne fussions pas de ses amis particuliers. L'Olivier-le-Daim de l'Elysée avait fait briller à ses yeux et lui avait clairement ofiert l'épée de connétable, s'il voulait se mettre à la tête du complot. Le général Changarnier, au milieu des longues conversations de Ham, n'a pas non plus caché à ses compagnons de captivité, qu'au moment où il commandait en chef, M. Bonaparte lui avait proposé dix fois de l'aider à faire sauter l'Assemblée. Cela ne pouvait convenir à un homme qui n'a de goût, croyons nous, que pour le rôle de chef d'em-
394 LES CKIllES DU DEUX DECEMBRE.
ploL En tous cas, dès l'instaiit que de pareilles ouvertures étaient faites à un personnage de Timportanœ de M. Changamier, ne devaient-elles pas devenir de sa part un sujet d'accusation) Le silence qu'il a gardé officidlernent à cet égard nous semble tout au moins une Êiute grave dont il a été cruellement punL(l)
(1) Ce que Ton vient de lire était écrit lorsqu'à paru une lettre du général à M. Saint- Arnaud, dont nous extrayons les passages suivants :
** Malines.
" ....Le général Cavaignac, chargé du pouvoir exécutif à la suite des journées de Juin 1848, auxquelles je n'ai pas assisté, me nomma le 30 juin commandant en chef des gardes nationales de la Seine.
"Le 14 décembre de la même année, le général Cavaignac, m'ajant fait prier de me rendre à l'hôtel qu'il occupait rue de Varennes, me dit, en présence de tous les ministres, que la police croyait à un mouvement bonapartiste préparé pour profiter de la cérémonie anniversaire de la translation des restes de l'empereur aux Invalides, échauffer l'enthoosiasme populaire, conduire Louis-Napoléon Bonaparte aux Tuileries et le proclamer empereur. Le général Cavaignac termina en me demandant mon avis sur les mesures à prendre. Je le lui donnai, et je finis en disant : " Mon cher général, j'ai donné ma voix à Louis-Napoléon Bona- " parte pour en faire un président, non un empereur. Dans peu de *' jours il sera Président de la République, mais vous pouvez compter " qu'il n'entrera pas demain aux Tuileries, où vous avez établi mon quar- ** tier général."
*' Ces paroles exprimaient brièvement, mais exactement, mon inébranlable résolution de rester ce que j'ai été toute ma vie, l'homme de l'ordre et de la loi.
" Louis- Napoléon Bonaparte a tenté bien souvent de me faire dévier de la ligne droite que je m'étais tracée. Pour me déterminer à servir son ambition, il m'a souvent, bien souvent, offert et fait offrir, non seulement la dijnité de maréchal, que la France m'aurait vu porter sans la croire déchue, mais une autre dignité militaire qui, depuis la chute de Vempire, a cessé de dominer notre hiérarchie; il voulait y attacher des avantages pécuniaires énormes que, grâce à la simplicité de mes habitudes, je n'ai eu aucun mérite à dédaigner. S'apercevant bien tard que l'intérêt personnel n'avait aucuue influence sur ma conduite, il a essayé d'agir sur moi en se disant résolu à préparer le triomphe de la cause monarchique à laquelle il supposait mes prédilections acquises.
*' Tous les genres de séduction ont été impuissants, je n'ai pas cessé
PRÉTENDUE CONSPIBATION DE l'aSSEMBLÉE. 395
Après de tels précédents, quelle audace de mensonge n'y a-t-il pas à venir proclamer que la questure conspirait contre le Président de la République, parce que le président de l'Assemblée se mettait en mesure de la défendre contre un coup de main si souvent annoncé.
d'être, dans le commandement de Tannée de Paris et dans rAssemblée, prêt, ainsi que je Tai dit dans une séance de la commission de permanence, à la suite des revues de Satory, à défendre énergiquement le pouvoir légal de Louis-Napoléon Bonaparte, et à m'opposer à la prolongation illégale de ce pouvoir.
" Ce fCest pas à vous qu^il est besoin d'apprendre comment ce pouvoir s'est établi sous sa nouvelle forme, et quels actes iniques, violents^ ont accompagné son installation
" Le seul journal français qui passe ici sous mes yeux m'a fait connaître tout à l'heure l'arrêté qui règle le mode de prestation du serment exigé de tous les militaires. Un paragraphe, évidemment rédigé pour être appliqué aux généraux proscrits, leur donne un délai de quatre mois. Je n'ai pas besoin de délibérer si longtemps sur une question de devoir et d'honneur:
"Le serment que le parjure qui rCa pu me corrompre prétend
exiger de moi, je le refuse.
" Signé : Changarnier."
On voit que M. Changarnier refuse le serment d'une manière fort dure pour le coryphée des décembriseurs. M. Lamoricière n'a pas été moins catégorique. Voici les parties de sa lettre où il motive sa résolution. Le général Lamoricière, n'accordant pas à M. Leroy, dit de Saint- Arnaud, le titre de ministre de la guerre, lui dit :
" Général,
" Arraché de mon domicile, jeté en prison, proscrit au mépris des lois, j'avais cru que vous n'en seriez pas venu jusqu'à me demander un serment de fidélité à l'homme dont le pouvoir usurpé par la violence ne se maintie7it que par la force,
" Mais un acte émané de votre ministère contient un paragraphe qui s'applique évidemment aux généraux bannis, et leur impose l'obligation du serment. Deux mois sont accordés à ceux qui résident en Belgique pour répondre à cette sommation.
" J'entends dire de tous côtés, que le serment n* engage pas envers qui n^a pas tenu le sien. Si largement qu'on en use aujourd'hui, cette doctrine, je la repousse ; le délai, je n'en ai pas besoin ; le serment, je le . refuse.
" Je sais les conséquences de ma résolution Je serai rayé des con-
Non seulement l'Elysée n'a été provoqué à l'attentat du 2 décembre par aucun complot de l'Assemblée contre lui, mais c'est chose indéniable qu'il méditait déjà ce crime à ime époque où la majorité, loin de lui être hostile, maix^hait complètement d'accord avec lui. Soit imprudence, soit vantardise, son historiographe particulier, son confident en a laissé échapper l'aveu en propres termes : ^^ Nous " pouvons dire que si les événements dont nous retraçons " l'histoire viennent, en fait, de se passer sous nos yeux, en " principe, leur nécessité a/vait été reconnue, et leur éclosion "rêvée depuis le premier mois de Vcmnée actueUeJ^ {Histoire de 2 Décembre, page 131.)
Les conspirateurs eurent sérieusement dessein de réaliser leur projet même avec M. Carlier, au mois d'octobre, pen-
trôles de rarmée. Une fois de plus il sera constaté que le grade est à la merci de Tarbi traire. Ce grade, la loi du 19 mai 1834 en avait fait le patrimoine de Tofficier; il ne pouvait se perdre que par un jugement de conseil de guerre. Cette loi est foulée aux pieds par un gouvernement qui ne respecte ni les personnes ni la propriété..,.,
" Signé : Général De Lamoriciere.
" Bruxelles, 14 mai 1852."
Le refus du général Bedeau pour être laconique n*en est pas moins péremptoire :
" Monsieur le ministre,
" Un arrêté fixe le délai dans lequel doit être prêté le serment imposé aux militaires.
" Mis hors la loi depuis le 2 décembre, je pourrais m'abstenîr d e répondre à cette prescription. Je ne veux pas que mon silence soit laossement intei-prété.
" Mes actes ont toujours eu pour principe et pour but le respect et la défense des lois. J'ai été, par cette seule cause, arrêté y détenu et proscrit violemment.
" L'injustice et la persécution ne changent pas les convictions honnêtes.
" Je refuse le serment.
" Général Bedeau.
«Mons, 15mail852."
Ces fières protestations serviront à relever l'honneur de l'armée souillé par les généraux du 2 décembre.
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dant la prorogation ; tout était prêt. L'exécution ne fut ajournée qu'en raison de la difficulté d'arrêter alors, tous à la fois, les représentants dont on redoutait le plus l'influence sur l'armée et sur le peuple. Déjà, à cette époque, des tentatives avaient été pratiquées auprès de plusieurs officiers supérieurs, pour les engager à entrer dans cette conjuration militaire. Il est plus que probable que le bureau de l'Assemblée fut instruit de ces démarches d'une manière indirecte. De là les énergiques et sages précautions prises par le général Bedeau qui, nous le répétons, remplaçait M. Dupin pendant la prorogation. Ce n'est point un homme du caractère de M. Bedeau qui aurait écrit légèrement : " J'avais alors trop juatevnent lieu " de craindre qu'on essayât pendant la prorogation ce qui ^^fut accompli plus ta/rd^ La phrase est significative, elle renferme une accusation formelle, adressée aux criminels eux-mêmes, et, à défaut d'autre témoignage, leur silence suffirait seul pour les confondre.
Pourquoi la lettre du général n'a-t-elle été insérée ni dans le Moniteur ni dans le Constitutionnd, qu'on avait chargé de prendre la questure à partie ? Pourquoi n'a-t-on pas mis en jugement M. Baze ou M. Bedeau 1 Comment ! vous livrez à vos homicides conseils de guerre des milliers de citoyens pour avoir résisté à votre entreprise, et vous épargnez ceux dont les machinations, prétendez-vous, ont provoqué cette entreprise ; vous épargnez M. Baze que vous accusez, et le général Bedeau qui vous accuse ! N'est-il pas évident que vous avez eu peur ; que le complot parlementaire, dont vous essayez de vous couvrir, n'a jamais existé !
Au surplus, si l'Assemblée conspirait contre le Président de la République, pourquoi celui-ci ne l'a-t-il pas dénoncée dans un message. Certes, la morale publique aurait défendu le premier magistrat de la nation attaqué, et une majorité n'aurait pas manqué dans l'Assemblée pour livrer aux tribimaux les membres coupables. Lorsque
M. Bonaparte lui-mcme, dans son appel au peuple, déclare qu'il Y avait dans renceinte législative au moins " trois cezzJ^^ membres dont le patriotisme était pur," pouvait-il douter qu'il n'eût raison des conspirateurs î Est-ce en Yiolant la loi qu'on la défend 1
Après cela, il paraîtra peut-être inutile d'insister davantage sur l'inanité des projets attribués à la représentation nationale contre le Président ; toutes fois, comme il ne fiiut rien laisser d'obscur, nous voulons ajouter quelques mots.
Les élyséens s'en prennent plus particulièrement à la majorité, mais ils prétendent qu'il y avait coalition entre elle et la Montagne ! Le vote de la Montagne qui repoussa, le 1 7 novembre, la proposition des questeurs royalistes, montre assez que cette coalition n'exista jamais. Voilà cependant les conjurés qui disent, dans le ConstUutionnd du 1 6 décembre : " Le coup avait été manqué dans le " séance du 17 novembre. Le vote de la Montagne avait " ce jour-là fait défaut à la coalition. Mais on comptait " bien le reconquérir. Dans ce but, on s'était mis en négo- " ciation et en marché avec la Montagne. On lui pro- " mettait, en échange de son vote pour la réquisition directe " des troupes, de lui abandonner les garanties destinées à " 'protéger les bons citoyens dans les localités les plus menacées "^>ar les bandes communistes ; on lui promettait de faire "lever à peu près partout l'état de siège. C'est à dire " que, poiu' se faire livrer le Président de la République " par la Montagne, on livrait les populations honnêtes des " départemens le plus gangrenés par le socialisme à l'in- " vasion éventuelle des sociétés secrètes."
Dans tout ceci, pas une syllabe de vraie. A aucune époque, la Montagne et la majorité n'eurent de pourparlers sur quoi que ce soit ; les deux partis étaient trop profondément divisés, se détestaient avec trop de passion pour s'entendre jamais. Nous savons absolument tout ce qui
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se passait à la Montagne, nous avions Tlionneur d'être nn de ses trois présidents ; or, nous affirmons que la négociation en question est une audacieuse imposture, que rien de semblable n'a eu lieu. Nous mettons les conjurés au défi d'établir la vérité de leur allégation.
S'il est un homme de bonne foi qui ait le moindre doute à cet égard, il ne le gardera pas assurément en lisant le BvUetm ^t français, publié par les royalistes. Nous républicains socialistes, nous repoussons autant l'empire que la royauté ; mais les royalistes ont encore plus d'antipathie, même à cette heure, contre nous que contre M. Bonaparte, et ils ne cessent pas de nous honorer de leurs injures. Tout en attaquant aujourd'hui l'ex-Président, ces loyaux gentilhommes, qui lui ont laissé prendre le pouvoir sans tirer leurs épées, disent qu'il a posé ce dilemme à la France : " Choisis entre Is socialisme et moi; entre les brigands et le ^^ dictatewr!^'* {Biilletvn français, 'psige S6.)
Il y a, entre les démocrates et les monarchistes, blancs ou bleus, des dissidences si profondes, des causes d'éloignement si radicales, que, loin d'avoir pu s'unir au sein de la représentation nationale, il leur est même et leur sera toujours impossible de se coaliser dans la défaite.
Puisque nous condescendons à répondre aux impostures, nous devons en relever ime autre de M. Bonaparte. Il a fait dire par M. Granier Cassagnac dans le Hécit des Evénements de Décembre : " Peu de jours avant la rentrée de " l'Assemblée, des représentants appartenant au parti rouge " et socialiste frent proposer au Président de s'appuyer sur " eux et de prendre un ministère dans leurs rangs." (p. 6.) Jamais les rouges de l'assemblée n'eurent de communication d'aucune espèce avec l'ex-Président. Sa conduite avait toujours été trop louche pour qu'ils pussent s'allier à lui. On n'a pas oublié que, jugeant bien l'homme qui devait servir à commettre le crime du 2 décembre, ils signèrent, à trois reprises diflfêrentes, contre lui, ime propo-
sition de mise en accusation. M. Granier ne peut avoir écrit ce qu'il avance que sur le dire " du chef de l'état" dont chacun le sait confident intime. Nous sommons donc, nous n'hésitons pas à sommer, au nom de la Montagne, M. Bonaparte de dire quels sont les représentants rouges qui se sont ofierts à lui et au nom de qui parlaient ces faux socialistes, s'ils existent. Jusqu'à ce qu'il se soit expliqué, nous déclarons, haut et ferme, que cette fois encore il a menti. Il nous est impossible de modérer nos expressions, car c'est une insigne lâcheté, vraiment, de calomnier ainsi tout un parti, alors surtout qu'il n'a aucun moyen de répondre, alors que toute publicité lui est enlevée.
Non, quoiqu'on dise et qu'on fasse, rien ne pourra jamais atténuer la criminalité de l'acte du 2 décembre, Les coups d'état peuvent par fois, dit-on, avoir leur raison d'être dans les circonstances; ce ne sont pas des eflfets sans cause. Tout dans le 2 décembre, absolmnent tout, au contraire, est sans cause et sans prétexte. Ce n'est pas même un coup d'état ; c'est un coup de Jamac perpétré par des hommes qui n'ont pas hésité à jeter leur pays dans les aventures pour éviter la prison de Clichy, prête à les recevoir.
H est utile de les bien connaître ; même après les avoir vus à l'œuvre, on ne sait pas tout ce qu'il sont. Disons- le.