‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 36 sur 60 · TA GTE, UN PROGRÈS RÉEL ACCOMPLI · texte numérisé non relu

TA GTE, UN PROGRÈS RÉEL ACCOMPLI

Le 24 décembre 1848, après avoir prêté le serment sacré voulu par la Constitution, il demanda la parole et lut, avec son embarras ordinaire et son accent étranger, les mots suivants, conservés par le Moniteur : " Les sufl5*ages de la " nation et le ser^tnent que je viens de prêter commandent ma " conduite future. Mon devoir est tracé, je le remplirai * EN HOMME d'honneur. Je verrai des ennemis de la patrie " da/ns tous ceux qui tenteraient de chxinger, PAR DES *'YOIES ILLÉGALES, ce que la France entière a liTABLi." Lorsqu'il prononça ces paroles, la voix du nouveau magistrat était lente et sourde, son visage était morne. Nous nous demandions, en écoutant un langage si net, si clair, si précis, comment il se pouvait faire que l'homme dont il émanait n'eût pas, en parlant, la physionomie plus ouverte, le timbre plus accentué, la contenance plus assurée. Nous le savons maintenant, c'est qu'il mentait.

M. Bonaparte avait prêté le serment légal, il n'était tenu à rien de plus ; c'était donc très volontairement qu'il ajoutait, pour ainsi dire, un serment supplémentaire. Il voulait inspirer confiance ! Nest-ce pas dans le même but que le 31 décembre 1849, il finissait son premier message par ces mots : " Je veux être digne de la confiance " de la nation, en maintenant la Constitution que j'ai " jurée."

Le message du 12 novembre 1850 exprimait encore les mêmes sentiments :

" ...J'ai souvent déclaré, lorsque roccasion s'est offerte "d'exprimer librement ma pensée, que je considérerais comme " DE GRANDS COUPABLES ceux qui, par a/mhiti<ya personnelle,

" COMPROMETTRAIENT LE PEU DE STABILITÉ QUE NOUS " GARANTIT LA CONSTITUTION.

"...La règle invariable do ma vie politique sera, dans " toutes les circonstances, de faire mon devoir, rien que " mon devoir,

"Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté "à moi, de vouloir hâter la révision de notre loi "fondamentale. Si la Constitution renferme des vices "et des dangers, vous êtes tous libres de les feire "ressortir au nom du pays. Moi seul, Lué par mon " SERMENT, je me renferme dans les strictes limites qu'elle " a tracées.

" Quelles que puissent être les solutions de l'avenir, en- " tendons-nous, cfifin que ce ne soient jamais la passion, la " su/rprise, et la violence qui décident du sort dune gromde ^^noition; inspirons au peuple l'amour du repos, en met- "tant le calme dans nos délibérations; inspirons-lui la " religion du droit, en ne nous en écartcmt javnais nous- " rnêmes.

"Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce "n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852, " c'est d'employer le temps dont je dispose de manière à "ce que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans " agitation et sans trouble.

" Le but le plus noble et le plus digne d^une âme élevée " n^est point de rechercher, quand on est au pou/voir, par " quels expédients on iy perpétuera, mais de veiller sans " cesse aux moyens de consolider, à l'avantage de tous, les " principes d'autorité et de morale, qui défient les passions " des hommes et l'instabilité des lois.

" Je vous ai loyalement ouvert mon cœur ; vous ré- «* pondrez à ma fra/nchise par votre confiance, à mes

"bonnes intentions, par votre concours, et Dieu fera le

« reste."

" Loms-NAPOLÉo» Bonaparte.

" Elysée national, le 12 novembre 1850."

Quelques mois auparavant, à Tours, 30 juillet 1849, dans un de ces discours dont ses amis faisaient des événements, l'ex-Président disait encore :

" Je ne suis pas venu au milieu de vous avec une arrière " pensée, mais pour me montrer tel que je suis et non td " qv>e la calomnie veut me faire»

" On a prétendu, on prétend encore aujourd'hui que le "gouvernement médite quelque entreprise semblable au "18 brumaire. Mais sommes- nous donc dans les mêmes " circonstances ?....

"Confiez-vous donc à Vavenir, sans songer aux coups " dHétat ni aux insurrections. Les coups cTétat rUc/at a/ucmi "prétexte.

" Ayez corfiance dans VAssemJblée nationale et dans vos " premiers magistrats qui sont les élus de la nation."

Ainsi, à mesure que Topinion publique s'inquiétait de plus en plus des projets anarchiques que décelaient ses actes, l'élu du peuple s'attachait à la rassurer par des protestations mensongères. Un coup d'état ! il prononçait même le mot, c'était le calomnier que de lui en prêter l'idée ! C'est encore pour tranquilliser les esprits inquiets de ses desseins soupçonnés, qu'il s'écriait à Caen, le 4 septembre 1850, alors qu'il était en pleine conspiration : " Quand partout la prospérité semble renaître, il serait " bien coupaMe celui qui tenterait d'en arrêter l'essor par le " changement de ce qui existe aujourd'hui"

Il avait déjà exprimé la même pensée, le 22 juillet 1849, en jouant une comédie d'ami de l'ordre, lors de sa visite à Ham : " Quand on a vu combien les révolutions les phis "justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine

"l'audace d'avoir voulu assumer rur soi la terrible rea- " ponsabUité cTun changeTnent. Je ne me plains donc pas " d'avoir expié, par un emprisonnement de six années, ma " témérité contre les lois de ma patrie, etc., etc." Et celui qui parlait ainsi faisait, un an après, " la plus vnjuste des révolutions !" Par pure ambition, " il assumait sur lui la responsabilité d'un changement," et il versait, pour le consommer, des torrents de sang!! Enfin, le 9 novembre 1851, la veille du crime, il disait encore aux officiers de l'armée de Paris : " Je ne vous demanderai rien qui ne soit " d'accord avec mon droit reconnu pa/r la ConstitiUion.^^ (1)

En vérité, cet honmie est la trahison ambulante, le mensonge incamé. Tin phénomène de dupKcité. Qui jamais se livra à de plus ignobles tricheries? Qui fut jamais plus explicite sur ses devoirs au moment même où il s'apprêtait à les mettre sous ses pieds ? Qui jamais eut mieux la conscience du mal qu'il faisait ?

H faut dire que ses amis l'ont merveilleusement secondé dans son œuvre de trahison. Soit à la tribime, soit en particulier, c'était à qui d'entre eux protesterait le plus énergiquement contre toute allusion à l'existence d'un complot bonapartiste; quand on manifestait le moindre soupçon sur les desseins de l'ex-Président, tous se récriaient, tous affirmaient qu'ow le calomniait Le Moniteur est là pour attester que ce mot est sorti mille fois de leurs bouches ; ne firent-Us pas rappeler à l'ordre le colonel Charras qui avait taxé d'hypocrisie le message du 12 novembre? • Au nombre des amis de l'Elysée, un surtout s'est indi-

(1) M. Mayer Técrivain intime de TElysée a écrit: " Le Président ne " prononça pas ces quatre derniers mots que le ministère fit ajouter par un " scrupule que tout le monde comprit. H y avait encore une Constitution I" {Histoire du 2 Décembre^ page 22). Quand nous disons que ces gens-là n'ont pas la notion du bien et du mal! M. Mayer ne s'aperçoit pas qu'il fait une mortelle insulte à son ami en certifiant que celui-ci tenait aux officiers un langage qu'il laissait lâchement démentir devant le public.

gnement joué de nous, c'est M. Vieillard, l'ancieii précep' leur du prince : " Quoi vous aussi," disait aux plus modérés cet homme à cheveux blancs, " vous aussi, vous croyez le Président capable de faire un coup d'état ! " Et il j avait dans ce reproche un air de candeur et de tristesse à convaincre les plus incrédules. De deux choses l'une : ou M. Vieillard et les autres nous trompaient volontairement, ou M. Bonaparte les trompait eux-mêmes avec tout le monde. Mais, dans ce dernier cas, comment se fait-il que, le lendemain du crime, tous soient allés saluer le criminel? Comment se fait-il qu'ils aient d'abord paru dans la fiimeuse commission consultative, puis accepté un emploi dans les semblants de conseil d'état et de sénat? Comment se fait-il que M. Vieillard n'ait pas dit au traître : ^* Vous m'avez déshonoré, car partout je me suis porté garant de votre sincérité. Rester auprès de vous, ce serait avoir été votre complice ou le devenir, je m'éloigne en vous maudissant." Voilà le langage et la conduite d'un honnête homme. Ce ne furent ni le langage ni la conduite de M. Vieillard à côté duquel on a quelquefois prononcé le nom de Burrhus. Burrhus est devenu un des sénateurs cotés à 20,000 francs. Si l'histoire, condamnée à enregistrer le lugubre épisode de Décembre, descend jusqu'aux détails, elle dira que M. Vieillard, en accomplissant cette grande tâche de l'éducation d'un homme, éleva son disciple pour la félonie, et elle ne tirera son nom de l'obscurité que pour le flétrir.

Quel élève il a fait ! M. Bonaparte n'a véritablement aucune espèce de sens moral; chez lui la loyauté de l'homme public fait aussi complètement défaut que la probité de l'homme privé. C'est un malhonnête homme.

Le cynisme du mensonge est le principal trait de son caractère. Il joue toujours double, presqu'à ciel ouvert, conmio si c'était la chose la plus naturelle du monde. — Cette expédition de Rome dont la France ne demandera jamais assez

LES CONSPIRATEUBS DU DEUX DléCEMBRE. 415

pardon à Fltalie, il la fait avec la majorité et il en blâme l'esprit dans une lettre officielle à M. Edgar N"ey. — Il provoque la loi du 31 mai; pour la faire il s'associe aux légitimistes et aux orléanistes, qu'il déteste au fond, autant qu'il en est méprisé lui-même ; il la promulgue ; il l'approuve ; il laisse pendant deux ans ses divers ministères affirmer qu'elle est leur drapeau et le sien ; puis, quand il le croit utile à ses fins, il vient déclarer imperturbablement que "cette loi n'a été toujours qu'un instrument de guerre civile," et il en propose l'abrogation ! — " Il faut, dit-il, (pro- "fession de foi comme candidat présidentiel du 27 octobre " 1848), il faut restreindre dans de justes limites le nombre " des emplois qui dépendent du pouvoir et font souvent "d'un peuple libre un peuple de solliciteurs." A peine investi de la dictature par les prétoriens, il décide que chef de Vêtait élira le président et les vices-présidents du corps législatif y les maires qu'il peut prendre en dehors des conseils municipaux, les officiers de la garde nationale, etc.; il place dans sa dépendance absolue mille emplois qui n'y étaient pas; au lieu de délivrer les imprimeurs et les libraires de la servitude du brevet, il y soumet les lithographes et les imprimeurs en taiUe-douce; enfin il décrète que les cantonniers eux-mêmes, jusqu'à présent choisis par les ingénieurs, seront désormais nommés par le préfet ! Ce hideux vice du mensonge est l'élément naturel de M. Bonaparte ; il y nage, il y vit, il s'y complaît. Il ment partout, il ment sur tout, il ment par goût, il ment toujours. Il ment même sans que le mensonge lui soit utile, pour le plaisir de mentir. Pourquoi, par exemple, lorsque son ami Véron annonce la conversion des rentes, fait-il dire, lui, par un communiqué officiel qu'il n'y a jamais songé, tandis que quinze jours après il lance la mesure? Pourquoi? Jouissance de mentir ! pas autre chose ! H y a quelques jours, il mentait encore à propos des articles Granier-Gassagnac sur la Belgique, articles qu'il désavouait après les

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avoir commandés. Ce fut pendant une semaine quelqae chose d'assez mélancolique pour les grands politiques du 2 décembre que de voir les trois amis Granier-Cassagnac, Bonaparte et Véron, masque abattu par la vanité, s'envoyer réciproquement du Constitutionnel au Moniteur des démentis fort rudes et fort offensants. M. Véron était très irrité et son héros ne put le faire taire qu'en lui envoyant deux avertissements qui auraient amené la mort du journal en cas de troisième récidive. On sait que la loi sur la presse est une vraie bonapartisade. L'opinion publique reconnaissait cependant que cette fois, par hasard, la vérité était du côté du docteur. Tu l'as voulu Georges Dandin !

C'est ainsi que les communiqués du Moniteur n'inspirent pas plus de confiance maintenant que les dénégations d'un accusé de police correctionnelle pris en flagrant délit.

Ces révoltantes habitudes ont déjà fait à l'empereur "Verhuel une réputation en Europe. Il suffit qu'il affîrme une chose pour qu'on croie précisément le contraire. lisez cet extrait de la Nation (Bruxelles, 20 février), vous y verrez ce que les étrangers pensent de lui

" Le gouvernement élyséen proteste, dans le Moniteur ^* français, contre tout projet d'invasion : raison de plus « pour nous de veiUer sur nos frontières.

" Souvenons-nous des protestations du même gouveme- " ment contre les projets du coup d'état.

" Souvenons-nous des journalistes poursuivis pour avoir fait allusion aux intentions de M. Bonaparte.

" Souvenons-nous du Charivari, Le Charivari ! — ^pour "suivi et condamné pour une caricature représentant " M. Bonaparte faisant tirer ses ministres sur la Constitution. " ....Nous le répétons : plus l'Elysée nous crie d'être tran- " quilles, plus il nous faut prendi*e garde à nous. Il le "faut d'autant plus que le gouvernement décembriste, " nous assure davantage de sa bonne foi, nous atteste plus " solennellement son honneur et sa conscience."

A vrai dire, le coup d'état aussi n'a été fait qu'à force de mensonges. M. Bonaparte s'écrie dans son adresse à la nation : " Le patriotisme de trois cents de ses membres n'a pu arrêter les fatales tendances de l'Assemblée.... Au- " jourd'hui les hommes qui ont déjà perdu deux monar- ^* chies veulent me lier les mains afin de renvebseb la " RiépuBLiQUE. Mon devoir est de déjouer leur perfides projets, de maintenib la République et de sauver le pays en invoquant le jugement solemnel d/a seul sov/oeravn ** que je reconnaisse en France, le peuple !" Jamais langage ne fut plus faux ; mais il n'y en eut jamais qui fût plus précis, ni qui prêtât moins à l'équivoque. Les trois cents membres de l'Assemblée dont le patriotisme n'a pu arrêter ses fatales tendances, ce sont les trois cents voix qui ont voté contre la proposition des questeurs, et dans ces trois cents voix on compte tous les républicains à vingt exceptions prèa. " Les hommes qui ont déjà perdu deux monarchies," ce sont les légitimistes et les orléanistes. Ceux qui voulaient "lier les mains du Président afin de benvebseb la république," ce sont les monarchistes, et c'est pour " maintenir LA république contre leu/rs perfides projets'^ qu'il a feit le coup d'état ! Il résulte de là, par parenthèse, que le nouvel Octave aura conquis deux gloires, qu'au premier aspect, du moins, il est difficile de ne pas trouver un peu contradictoires. D'un côté, il aura sauvé la République des perfides projets des royalistes, et de l'autre, il aura sauvé la société des sanguinaires projets des républicains ! Il n'y a que les honnêtes gens pour faire de ces bienheureux coups doubles.

M. Maupas tenait le même langage que son complice, dans sa proclamation <mx habitants de PaHs ; "O'est au " nom du peuple, dans son intérêt, et pour le maintien de " LA République que l'événement s'est accompli"

Donc M. Bonaparte qui savait le profond attachement du peuple pour la République et le suffî^age universel

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trompe les faubourgs et paralyse leur résistance^ en glorifiant " le patriotisme des républicains," puis, il les Élit arrêter ! H se plaint de la droite, mais c^est afin de frapper à gauche ; il emprisonne M. Thiers, afin de feiire pardonner l'arrestation de M. Nadaud. C'est ** pour rétablir le suffirage universel" en dépit de la majorité, qu'il se résigne à déchirer la Constitution. Et à peine a-t-il gagné la dictature par cette promesse, qu'il borne dérisoirement les fonctions du sufirage universel à nommer tous les trois ans un corps législatif muet et sans pouvoir ! C'est, ajoute-t-il, "pour sauver la république" qu'il dissout l'Assemble nationale ; et, le crime consommé, il détruit tout de la république sauf le nom ! encore ne le conservet-il que provisoirement ! Que penser de la probité d'un homme qui après d'aussi catégoriques déclarations abat ce qui restait d'arbres de la liberté ; remplace le coq national par l'aigle impériale ; efiace des murailles la devise sainte et sacrée de la démocratie universelle : Liberté, Egalité^ Fraternité; abolit l'anniversaire de la Révolution de Février ; renverse la tribune ; étoufie la presse, et verse à pleine main les rubans rouges, les volailles rôties et les hautes paies, sur l'armée qui crie follement : Vive l'empereur !

Il n'est pas jusqu'à ce chaperon de la commission consultative jamais consultée qui ne soit aussi un misérable mensonge. Il publie le premier jour une longue liste; tous le monde croit que les personnes inscrites adhèrent au guet-à-pens. Point ; plus de la moitié protestèrent contre le frauduleux emploi de leurs noms. Mais le tour était joué ! — M. Bonaparte a signé des livres socialistes, il se dit, il se proclame socialiste ; le Peuple crédule se laisse prendre. Puis le coup réussi, le Président socialiste dissout les associations ouvrières, essence du socialisme ; galvanise la noblesse, la plus grande injure qui ait jamais été faite à l'humanité; et ravaude la monarchie, le plus grand fléau qui ait jamais dévasté le monde.

A tous ses vices, M. Bonaparte joint ainsi une noire ingratitude. C'est aux démocrates qu'il doit d'être rentré en France, et il emprisonne, il proscrit, il déporte tous les démocrates ; c'est au peuple qu'il doit son incroyable fortune, et il ravit au peuple ses biens les plus chers ; c'est à la République qu'il doit ime patrie, et il assassine la République !

Le pitoyable héros des coquins s'est du reste montré aussi cruel après que pendant l'action. La victoire même ne l'a pas amélioré. Loin de là, elle a révélé dans son caractère un côté encore inconnu ; c'est une insatiable haine contre ses ennemis, un besoin de vengeance implacable qui se rappelle les hostilités les plus lointaines ; une férocité que les mœurs du temps peuvent à peine contenir. " Mais la transportation à Cayenne, lui faisait-on remarquer, c'est la mort." "Je l'entends bien ainsi," répondit- il, toujours avec son sang-fix)id d'énervé.

M. Bonaparte est vraiment une digne tête du 2 décembre. Il n'est pas seulement hypocrite, ingrat et cruel, il est lâche. Le maître que s'est donné l'armée française est un homme sans courage ! Pour vrai dire, il n'a d'autre titre à l'estime des soldats que les distributions d'eau-de-vie, les faveurs, les croix, et les petites médailles pensionnées qu'il leur prodigue, à moins cependant que ce ne soit son goût pour le costume militaire. M. Bonaparte, en effet, est toujours déguisé en général; après l'élection du 10 décembre ce fut en général de la garde nationale, la bourgeoisie était alors quelque chose ; depuis qu'il est devenu le coryphée d'une conjuration militaire, c'est en général de division. Si nos magistrats remplissaient leurs devoirs, le ministère public le traduirait en police correctionnelle, et les juges le condamneraient comme coupable de porter les insignes d'un grade qui ne lui appartient d'aucune espèce de manière.

A force d'en porter l'habit, le pauvre diable parait s'être

persiiad6 qu'il est devenu générai Un de ses joumatix publiait cette ridicule réclame, quelques jours après la distribution des aigles : " Le banquet offert aux sous-offîcîers est ^'dû à une heureuse insjnration du pritice-PréaiderU. Mer- ** credi, après le spectacle des Tuileries, le pri7ic€, avisant le ** brave général Magnan, lui dit : ' Général, il me vient une " idée. . ..I^cms attires, grosses èpaulettes, nous avons fait au- " jourd'hui un dîner exquis. . .pourquoi lesgalons ne feraient- " ils pas comme les graines d'épinards î... Pouvez vous me " prêter pour demain votre belle salle de bal de rEcole "militaire?' 'Demain, après-demain, et toujours, mo7i- " seigneur.^ * Merci ! je n'en demande pas tant.'

" Dix minutes après. Chevet recevait la commande d'un " dîner de trois mille couverts, et, douze hernies plus tard, " tous les délégués de l'armée buvaient à la santé de leur " noble Amphytrion."

Voilà les trois mille sous-officiers bien instruits que s'ils ont eu occasion de faire un bon dîner, ils le doivent à une Jveureuse insjnration du prince-Président, tout surpris d'avoir en " une idée.^^ Nous doutons qu'ils soient très sensibles à ces grossiers moyens de séduction, mais ils ont dû certainement s'égayer fort d'entendre leur noble Amphytrion dire : Nous autres, grosses iépaulettes ! Oii donc M. Charles Verhuel a-t-il gagné ses grosses épaulettes 1 H fei*ait, du reste, un triste général ; il a toujours peur, même en commettant ses extravagances. A Strasbourg, il était tremblant ; à Boulogne, il tremblait ; au 2 décembre, il a tremblé et n'a point paru où il y avait péril. Le 9 novembre, il disait, d'mi air " énergique et fier," selon son camarade Mayer, aux officiers récemment arrivés à Paris : " Si jamais le jour du danger arrivait, je ne ferais "pas comme les gouvernements qui m'ont précédé, je ne " vous dirais pas : Marchez, je vous suis ; mais, je vous " dirais : Je marche, suivez moi !" Le jour du danger venu, il n'a rien c?î^...que par placards ! Il n'a pas marc/ié, et

si les soldats l'avaient suivi ce n'est point au combat qu'ils auraient été. Il n'est pas entré lui-même à l'Assemblée, en homme courageux, hardi, comme Cromwell au parlement ; il a payé un soudard pour s'en emparer par trahison. On a vu les représentants du peuple à la défense des barricades constitutionelles, on ne l'a vu, lui, nulle part à l'attaque. Quoi ! les prétoriens feraient un empereur de cet homme-là ! Alors, proclamez-le, du moins, avec son vrai nom : Claude II.

Maintenant, nous devons l'avouer, l'être dont nous venons de parler reste un mystère pour nous, comme toutes les choses monstrueuses. Nous comprenons Nicolas, le tzar sauvage, qui, en brandissant son hideux knout, se croit réellement le Saint Michel de l'absolutisme, nous ne comprenons pas cet honmie, jeune encore, qui fait le mal pour le mal, sans passion, d'un air hébété. N'est-ce pas une chose affi:«usement triste et curieuse que de voir ce prétendu prince, dont la vie a été partagée entre la prison et l'exil, consacrant, sous la direction de M. Persigny, de laborieux efforts à faire rétrograder la France de trois siècles, appliquant son étroite intelligence à fouiller les plus mauvais souvenirs de l'Empire pour reconstituer l'absolutisme le plus absurde? On s'explique qu'il ne soit pas de son pays; il y est étranger, à peine s'il en parle la langue ; mais n'être pas de son siècle lorsqu'on " a été élevé dans des pays libres, à l'école du malheur," comme il dit, c'est ce qu'il est presqu'impossible de concevoir ! L'auteu/r des Idées na/pcléoniennes et de V Extinction du paupérisme détruisant en 1 852 la liberté d'écrire en France, n'est-ce pas tout à la fois le comble de l'apostasie et de l'imbécillité ? Et cet implacable emportement de tyrannie plagiaire, cet abus forcené de la dictature, et tant de perfidie, de bassesse, d'hypocrisie, tant de meurtres et de crimes, pourquoi ? Pour le plaisir de se feire appeler prince, monseigneur, altesse, empereur au lieu de citoyen! Quelle noble jouissance ! Ne

voilà-t-il pas bien de quoi occuper un esprit du dix-neuTième siècle 1 En vérité, quand on regarde ces choses de sangfroid, quand on y porte l'analyse, on est pris de pitié autant que de dégoût. Quelle dépravation ne faut-il pas pour se comj)liiire à des monstruosités aussi peu attrayantes! Et il parle, il ose parler de sa mission ! La mission d*un fou qui s'acharne à feire remonter un fleuve vers sa source, d'un maniaque qui n'a d'autre Dieu que lui-même, d'autre culte que celui d'encenser un autel où. il a placé sa propre statue en costiune impérial Empourprer son manteau dans le sang français, réaliser la dernière partie de la prédiction du prisonnier maudit de Sainte-Hélène : "La France républicaine ou cosaque," il appelle cela une mission !

Les incartades de Strasbourg et de Boulogne ne laissaient entrevoir dans leur auteur qu'un malheureux sans cervelle ; la manière dont le guet -à-pens du 2 'décembre a été accompli, prouve que M. Bonaparte a, du moins, la ruse instinctive de la bête fauve poursuivant une proie, ou, pour ne pas insulter toujours les bêtes fiiuves, la ruse d'un ambitieux monomane.

En considérant la façon rampante, barbare, dont le gouvernement de la France vient d'être escroqué, nous ne pouvons éprouver d'autre sentiment que le mépris, et les louanges qu'en font les coiutisans de tous les régimes soulèvent en nous la réprobation le plus invincible. M. Bonaparte s'est emparé du pouvoir en joignant la terreur à la frdude. Prétendant ridicule, instrument d'im aigrefin, il a conquis la puissance par des fusillades atroces, et l'ancien pollcenian de Londres, hissé aux Tuileries, n'échappe au grotesque que par l'horrible. L'histoire indignée d'avoir à inscrire son nom placera Napoléon IL à coté de Soulouque V,

§ II

Les trois principaux agents de MM. Persigny et Bonaparte, ceux avec lesquels ils ont combiné Tapplication du plan de M. Carlier, sont MM. Maupas, Momy et Saint- Arnaud. Le premier, préfet de la rue de Jérusalem depuis cinq ou six mois pour l'action de la police ; le second, improvisé ministre de l'intérieur pour la partie politique; le troisième, ministre de la guerre pour les opérations militaires. Cette conspiration, en effet, a cela de plus déshonorant qu'elle a été tramée par le gouvernement lui-même. Ces faiseurs n'ont pas pris vaillamment le forteresse d'assaut. Ils ont agi comme des traîtres qui entrent dans une place avec l'uniforme et le drapeau de la garnison, pour la surprendre et l'égorger la nuit au milieu du sommeil. Ils ont acclamé la République, ils lui ont juré fidélité, ils en ont occupé les principales fonctions, et puis, un jour, ils ont volé le pouvoir qui leur était confié. " C'est bien joué," ont dit quelques hommes du peuple ; nous répondons : C'est infâme.

Le Bulletin français s'est chargé de nous renseigner sur M. Maupas, qui avait devancé le rétablissement de la noblesse en s' ennoblissant tout seul au moyen de la particule de.

"M. Maupas, dit- il, débuta comme sous-préfet dans "l'arrondissement d'Uzès, sous les ordres d'un des magis- "trats les plus distingués de l'ancienne administration. "Nous parlons en très grande connaissance de cause, et "nous savons un peu les dossiers de bien des gens. " M. Darcy se plaignit plus d'une fois de la nullité com- " promettante qui le gênait au lieu de l'aider dans un coin " de son département.

"Après tout, d'avoir l'esprit à la fois présomptueux et " court, d'être à la fois épais et intrigant, c'est un malheur; " ce n'est pas un crime. Ce qui est plus fâcheux pour " l'honneur d'un homme, c'est d'envelopper sous cette inca- "pacité magnifique une perversité abominable, c'est de

424 LES CRIMES DU DEUX Dl^CEMBRE.

" manquer du sens moral quand on a les autres déjà si " émoussés, et de s'accorder, par exemple, les licences que " nous allons raconter."

Le Bulletin explique alora que le sieur Maupas devenu, grâce à une souplesse rare, préfet à Toulouse, et voulant acquérir un nouveau lustre, fit arrêter trois conseillers de préfecture des mieux famés sous prétexte de conspiration. L'avocat-génôral, après avoir examiné l'afife-in^, reconnut qu'il n'y avait pas l'ombre d'une charge, et en fit part au préfet ; mais celui-ci répondit naïvement : " Oh ! soyez tranquille, j'attends de Paris im agent très habile qui a coopéré aux bulletins de résistance; il nous fera trouver chez les accusés des armes et des grenades !" Le magistrat n'était pas des bons, il refusa "d'être tranquille," et s'en alla rendre compte au premier président M. Piou de ce qu'on venait de lui proposer. Le premier président porta la chose à la connaissance du ministre de la justice. M. Maupas écrivit de son côté pour se plaindre de l'incapacité de l'avocat-général qui ne comprenait rien. Les deux fonctionnaires, appelés à Paris, s'expliquèrent, et le déloyal préfet, convaincu, reçut l'annonce de sa destitution. La morale publique outragée exigeait ce sacrifice. M. Maupas court alors à l'Elysée où il ouvre son cœur. M. Bonaparte reconnaît aussitôt un homme digne de le servir et le rassure. A quelques jours de là, l'avocat-général allait prendre congé du Président qui lui avait fait compliment de sa belle conduite. Quel ne fut pas son étonement en entrant (c'était un lundi de réception), de trouver M. Bonaparte et M. Maupas se donnant la main ! Peu de temps après M. Maupas était préfet de police!...

Le général Bedeau faisait certainement allusion à cette déshonorante histoire, lorsqu'au moment de son arrestation, voyant le mandat signé Maupas qui le disait accusé de complot, il voulut que le commissaire de police mit les scellés sur ses papiers. H craignait que l'ancien préfet de Toulouse " n'y trouvât des grenades."

• On raconte les anecdotes les plus comiques de la peur qu'a eue M. Maupas pendant la bataille et les massacres du 4 décembre. Cela nous est égal. Il nous semble que tout scélérat doit être lâche.

Que l'on juge de ce qui a pu se passer dans les conciliabules de pareils personnages! M. Momy était digne d'y figurer ; député obscur sous Louis-Philippe, il s'était déjà fait une certaine renommée de corruption en proposant le fameux ordre du jour des satisfaits,

M. Momy n'a pas de famille reconnue; il est le fifère utérin de M. Bonaparte et le fils de M. Flahault. Si le proverbe est juste, la France a lieu de se réjouir, car on pourrait appeler son gouvernement actuel le gouvernement des bâtards.

A ce propos, on a fait remarquer combien d'hommes de la nouvelle dictature portent un nom illégitime. Sans parler de M. Momy et de M. Bonaparte, on sait que le nom réel du général de Saint- Arnaud est Leroy, que M. de Persigny s'appelle tout simplement Fialin, qu'enfin le père de M. de Maupas était M. Maupas !

Ce n'est pas la faute de ces messieurs si l'examen de leurs actes de naissance a de quoi leur déplaire. Nous ne leur reprochons pas leur origine, ils n'en sont pas coupables, mais ils nous ont si méchamment et si souvent désignés comme des ennemis de la famille, que nous avons acquis le droit d'user de représailles; de dire, par exemple, que M. Momy, cet austère ami de la famille, s'est publiquement signalé depuis quinze ans par une liaison irrégulière. Nous n'en parlerions pas, d'ailleurs, s'il n'y avait toujours donné lui-même un éclat scandaleux, et si l'on n'y trouvait la honteuse complication de " la niche à Fidèle." Nous laissons aux licences de la satyre le soin de rappeler à ceux qui les ignoreraient les détails de cette niche édifiante. On y verra que Momy mérite bien aussi de passer pour un véritable ami de la propriété. Et un homme de cette

426 LES CRIMES DU DEUX D^CElfBRE.

esi)èce ose i*eprendre le mot de " coquins" et l'appliquer à ceux qui n'ont pas les mêmes goûts politiques que lui 1

M. Momy ne paraît pas avoir plus que son frère un amour très passionné pour la vérité ; le 2 décembre il signait la dépêche télégraphique suivante :

*• Paris, le 2 décembre, 8 heures du matin. " Le ministre de Vintérieur à MM. les préfets.

** Le repos de la France étant menacé par' VAssem- " hlée, elle a été dissoute. Le président de la République "fe.it un appel à la nation. Il maintient la Répu- " BLiQUE et remet loyalement au pays le soin de décider de " son sort.

" La population de Paris a accueilli avec entJiov^sia^me " cet événement devenu indispensable.

" Le gouvernement vous donne tous les pouvoirs nécessaire pour assurer la tranquillité." (1)

Voyons, nous le demandons au moins menteur de tous les décembristes, qu'il réponde sincèrement : Est-il vrai, en âme et conscience, que Tesprit du coup de Jamac présidentiel f]it le maintiefii de la République ? N'était ce pas outrageusement fe,usser la vérité, impudemment tromper les préfets que de leur écrire : "La population de Paris a accuelli l'événement avec enthousiasme 7^ Demandez au capitaine Mauduit.

Afin de mieux feire connaître M. Momy, nous citerons maintenant un extrait de la correspondance parisienne de la dation. — Il s'agit d'ime conversation de femmes chez Madame d'Osson ville : "Toutes soutiennent que pas une personne honorable ne figure parmi les visiteurs dé l'Elysée; M. d'Argout, présent, se récrie, et en appelle à la maîtresse de la maison : ' Mesdames,' reprend alors celle-ci, * vous êtes bien sévères ; certainement il va d'honnêtes gens chez le Président.' — * Nommez, nommez,' dit-on de toutes parts. Madame d'Ossonville eut l'air de réfléchir, et ne trou- Ci) Journal de Lot-et-Garonne du 3 décembre.

vaut pas, elle reprit : ' Mais c'est fort difficile, en effet, d'eu rencontrer plusieurs.' ' Mais,' dit encore M. d'Argout, en se mettant bien en face de son interlocutrice, 'il y en a bien im, un seul?' Des rires étouffés partaient alors de tous les endroits du cercle féminin, lorsque Madame d'Osson ville, après un long silence, répliqua : ' Eh bien ! puisqu'il en faut absolument un qui soit honnête je ne trouve que M. de Momy, parce qu'au moins celui-là, l'acte du 2 décembre lui a fait donner satisfaction à ses créanciers."

Le seul homme d'état des conseils de M. Bonaparte, comme disent ceux qui tiennent à ce qu'il y ait un homme d'état auprès du prince, M. le comte de Momy, comme ils disent encore, n'est effectivement qu'un spéculateur de chemins de fer, d'usines en actions, etc. ; de toutes ces opérations financières où. l'on pèche dans l'eau trouble. Assez malheureux, malgré son habitude des tripotages, H était au 2 décembre fort embarrassé ! Madame d'Ossonville paraît bien instruite et son trait sanglant va droit au cœur du monde bonapartiste. Jugez en effet des mœurs de ce monde-là : M. Momy y passe pour mi modèle de vertu parce que ses créanciers une fois contents, il a donné sa démission plutôt que de signer le décret qui dépouille MM. d'Orléans; lui, qui cependant avait sanctionné vingt décrets spoliateurs émanés des proconsuls militaires ; lui, qui le lendemain de cette sublime retraite allait prendre la présidence de leur parlement muet si M. Pei*signy n'eût reftisé de l'accepter pour ce poste !

Quant au tout-puissant M. Persigny, c'est un petit aigrefin dont nous ne pouvons rien dire ; on ne lui connaît aucun passé. Il a le grand tort de ne pas porter le nom de son père appelé Fialin. Sorti sous-officier de l'armée il s'est attaché à la fortune de M. Bonaparte pour en tirer profit, et n'a pas peu contribué à augmenter sa maladie de n&veu de Vempereur. Il était l'âme des exploits de Stras-

bourg et de Boulogne ! CTest lui qui dirige le fils de Famiral VerhueL II est rintelligence de Tentreprise bonapartiste, Tautre en est le nom. M. Fialin ne se donne pas la peine de dissimuler l'empire qu'il exerce. H veut que l'on sache qu'il conduit tout. Il faisait dire encore, le 30 juillet dernier, par un correspondant de YIndépenda/nce heige qui est à ** sa dévotion : M. Persigny voit tout, il étudie tout^ il touche '^ à tout, et mène les grandes a£&ires administratives comme " il mena le coup d^étaJb du 2 décembre, avec cabne, bien- " veillance, gaieté même, mais surtout avec un dédain pro- " fond pour les opinions de ses adversaires." M. Fialin pousse ce dédain si loin, que cinq mois après l'attentat il acheta déjà des terres de 500,000 jfrancs (Indépendance belge), H a donc mis de côté juste 100,000 francs par mois sur ses gages de ministre du crime ! C'est beaucoup.

M. Momy n'est pas le seul des conjurés que le 2 décembre ait sauvé des mains des gardes du commerce. A vrai dire, le coup d'état était avant tout un coup de fortune pour tous ces messieurs, et ce n'est pas sans raison qu'on l'appelle à la Bourse "le coup de main des insolvables." Ainsi: M. Bonaparte avait, le l*"^ décembre, pour plus de deux millions de dettes; M. Saint Arnaud devait énormément; M. Magnan était poursuivi par d'innombrables créanciers. Aujourd'hui, ils se sont tous liquidés! y a-t-ildonc beaucoup d'exagération dans cette apostrophe des orléanistes du Bulletin français ? " Humilions-nous, en pensant que " nous sommes tombés sous le joug d'une bande d'affîunés " qui n'avaient jamais rien fait avant de nous gouverner " que de battre le pavé pour vivre d'aventures, les pieds " sans bas dans des bottes vernies."

Le général Magnan était un des plus obérés de la bande. Depuis nombre d'années, il compromettait son grade en vivant à la manière des chevaliers d'industrie. Le cinquième de ses appointemens, la part saisissable du traitement des militaires, était saisi de temps immémorial; son nom, connu

de tous les huissiers de Liège, de Lille et de Paris, retentissait chaque jour à la justice de paix du 2® arrondissement, où les fournisseurs Tenaient lui réclamer le paiement des plus minces &€tures.

Il y a de tristes choses dans la yie de M. Magnan. Le rôle qu'il a joué lors du 2 décembre nous force à en publier une dont nous devons la connaissance à un de ceux qu'il a contribué à proscrire, au citoyen Bianchi, rédacteur du journal de Lille. H importe de prouver que tous les machinateurs du guet~à-pens ne sont pas seulement des criminels politiques, mais aussi des hommes tarés, perdus, qui, réduits aux dernières extrémités, n'avaient rien à perdre et tout à gagner. Nous copions la note du citoyen Bianchi :

" Il y a quelques années, des billets souscrits par le gé- " néral Magnan, alors président du conseil de révision dans '* le département du Nord, furent saisis chez un marchand "d'hommes mis en faillite (1). Les billets allèrent au " grefîe du tribunal de commerce Le président du tribu - " nal, M. DelassaUe Dermet, ami de M. Magnan, le prévint " que s'il ne désintéressait pas les créanciers de la faillite dans " les quarante-huit heures, tout le monde allait savoir ses " rapports d'argent avec les entrepreneurs de remplacement; " qu'il était publiquement deshonoré, etc. Sans crédit et " sans ressource, Magnan frappa à toutes les portes, et finit " par obtenir de la bonté bien connue du citoyen Tancé, " marchand de tableaux, la somme nécessaire. Il donna " en garantie les meubles de sa maison.

"Peu après, le général quitta LiUe. Mais lorsque le " citoyen Tancé réclama les meubles, il lui fiit démontré

(1) Le peuple appelle marchand d^kommes les agents de remplacement pour le service militaire. Ces courtiers sont fort intéressés à ce que le président du conseil de révision se montre peu difficile sur les sujets qu'ils présentent. Un homme d'nnc moralité connue et d'une bonne constitution leur coûte beaucoup plus cher qu'un mauvais siyet d'une santé douteuse, et ne leur est pas payé davantage par le remplacé.

" qu ils étaient la propriété d'un tapissier ! Quelqnes-tms *' cependant appartenaient au général, qui supplia son " créancier de les lui laisser emporter à Paris, où, disait-il, " il ne pouvait se rendre comme un vagabond, et à peine " arrivé, il les vendit !... Ce ne fiit que longtemjDS après, et " sur la menace de M. Tancé fils qui se fâcha, que M. Tancé " père fut remboursé.

" Ces faits m'ont été racontés cinquante fois par ITiono- " rable citoyen Tancé, qui, du reste, ne s'en cachait à per- " sonne, tant le général Magnan était bien connu."

• : Le général Magnan fut de ceux auxquels l'Elysée s'a-

}. dressa sans hésiter parce qu'on y connaissait sa position

désespérée ; ce n'était pas la première fois d'ailleurs que

\: M. Bonaparte eût exercé la fascination de l'or sur cet honmie

aux abois. Il l'avait déjà pratiqué sous ce rapport lors de

I Tafiaire de Boulogne. On le savait quand vint le procès

do 1840, et le général Magnan, cité comme témoin, fîit obligé de tout avouer. Sa déposition est remarquable à plus d'im titre. Après avoir raconté difiérentes tentatives du commandant Mésonan pour le corrompre, il s'exprime ainsi (^Moniteur du 1" octobre 1840) :

"Le lendemain 17 juin, le commandant Mésonan, que "je croyais parti, entre dans mon cabinet, annoncé conune " toujours par mon aide-de-camp. Je lui dis : ' Conunan- " dant, je vous croyais parti.' — ' Non, mon général, je ne " suis pas parti. J'ai une lettre à vous remettre.' — * Une "lettre pour moi, et de quif — *Lisez, mon général.' Je le " fais asseoir, je prends la lettre ; mais au moment de "l'ouvrir, je m'aperçus que la suscription portait : A " M, le Com/inandant Mésoncm. Je lui dis : ' Mais mon cher " commandant, c'est pour vous, ce n'est pas pour moi.' —

(. " * Lisez, mon général !' J'ouvre la lettre et je Us :

if " * Mon cher commandant, il est de la plus grande néces-

" site que vous voyiez de suite le général en question ; vous " savez que c'est xm homme d'exécution et sur qui on peut

LES CONSPIRATEURS DU DEUX DlÊCEMBRE. 431

"compter ; vous savez aussi que c'est un homme que f ai " noté pour être un jov/r ma/réclud de France, Voua lui " ojffrirez 100,000 fra/ncs de mapa/rt, et vous lui demanderez ^^ cJvez quel ha/nquier ou chez qud notaire U veut que je lui "Jusse compter 300fl00/ram>c8 da/ns le cas où il perdrait son " comma/ndement^

" Je restai stupéfait, je fus comme anéanti, je ns t/rou- " vais en ce moment aucune parole à dire ! ! L'homme que " j'avais reçu chez moi, que j'estimais et dont je croyais " être estimé, me remettait cette lettre à brûle-pourpoint " sans m'avoir jamais parlé du prince Napoléon, sans que "dans ma conduite ou dans mes discours, rien ait pu " donner ouverture à une pareille communication.

" Cependant l'indignation que je ressentais se calma, je " pris la lettre en tremblant ! et je dis ' Commandant ! " à moi ! à moi une pareille lettre ! je croyais vous avoir " inspiré plus d'estime. Jamais je n'ai trahi mes sermens, " JAMAIS JE NE LES TRAHIRAI. Mais VOUS êtes fou, com- " mandant j mon attachement, mon respect pour la mémoire " de l'empereur ne me feront jamais trahir mes serments "au roi.' Le commandant était interdit, pâle, inquiet. "Malgré mon irritation, Jen eus pitié. Je Va/coue, mon ^^ devoir je ne Vai pas fait, c'était d'envoyer au ministre de " la guerre cette lettre dont on abuse aujourd'hui pour me " fiaire passer pour un dénonciateur."

Comment ne pas juger indigne de porter des épaulettes un homme qui, après avoir reçu une telle insulte, après avoir été l'objet d'une tentative aussi outrageante pour son honneur, prête son épée à celui-là même qui a voulu le corrompre avec de l'argent ! Mais il raconte à la fin de la déposition que le commandant Mésonan lui dit en face, lorsqu'il se retira : " Général, vous manquez ime belle occasion, une occasion de fortune l"

M. Magnan, en supposant qu'il l'ait refusée alors, n'a pas manqué cette fois une aussi honorable " occasion de for-

432 LES CRIMES DU DEUX DlÉCEMBBE.

tune." Pour être le commandant en chef de l'armée de Imsurrection, il a reçu, aflarme-t-on, 500,000 francs, le lundi soir, et le mercredi soir 300,000 francs, destinés à stimuler encore davantage son zèle au moment où la résistance prenait un caractère sérieux.

M. Bonaparte, qui n'a aucun sentiment noble, n'a jamais su ofl&ir que le grossier appât de l'argent pour gagner des partisans. C'est ce qu'on voit bien encore dans la déposition du capitaine Col-PuygelHer, au procès de Boulogne. " ...Je vis venir à moi un homme de petite taille, portant "de grosses épaulettes et un crachat. Il me dit: 'Me " voici, capitaine; je suis le prince Louis; soyez des nôtres, " et voViS aurez tout ce çive voua voudrez" On sait la réponse du capitaine Puygellier ! Mais le moyen pour des honmies comme M. Magnan de résister au prince Louis qui vous dit : " Vous aurez tout ce que voudrez."

C'est du reste encore en partie avec de l'argent que l'assassin de Boulogne a payé les services de l'armée de Paris. Chaque colonel a reçu une lettre lui annonçant que les officiers et sous-officiers pouvaient se présenter à la caisse du payeur, où les sous-lieutenants recevraient 150 fi:ancs, les lieu tenants 130 francs, les capitaines 100 francs, les sous-officiers ...? Tous ont accepté !... A ceux qui pourraient douter de cette honnête distribution, nous répondrons qu'im de nos amis A vu une des lettres d'avis adressées aux colonels. Nous ne savons pas ce qu'ont reçu les officiers supérieurs.

Malheureux est le temps où les militaires touchent le prix du sang de la guerre civile ! Quant aux soldats, qu'il fallait étourdir dès le premier moment, ils ont été payés d'avance. Le 2 décembre, chaque homme de garde à l'Elysée et aux alentours a reçu dix franca On les vit jeter de l'or sur l'étain des comptoirs de cabaret. Les ordres de l'ctat-major ont mis successivement de service à l'Elysée les difiérents bataillons pour qu'ils eussent part à

cet extra de solde de rhonneur militaire. L'un des maux les plus terribles sortis du 2 décembre, ce sera la désorganisation morale produite au sein de l'armée par l'éveil des passions cupides auxquelles les conspirateurs ont fait appel. La distribution des dix francs dura jusqu'au 7, et donna lieu, le jour où elle fiit supprimée, à un épisode où le côté burlesque s'efface devant le dégoût. C'était, ce jour-là, un bataillon du 58* qui montait la garde à l'Elysée, Grand fut le désappointement des hommes quand il leur fallut reprendre le chemin de la caserne sans le butin sur lequel ils comptaient. Ils avaient si bien crié : Vive l'empereur! Le prince aimait tant le soldat! Ils ne voulurent pas croire qu'ils dussent s'en prendre à lui de leur infortune, et ils accusèrent le commandant d'avoir " mangé la grenouille." Une réclamation contre ce commandant, appelé M. Jossée nous croyons, fut rédigée séance tenante, et adressée à qui de droit par la voie hiérarchique ! Il y fut répondu par une punition générale qui termina tout militairement, mais qui ne lava sans doute pas à ces yeux prévenus la réputation de l'honnête chef de bataillon.

Parmi tous ces faiseurs de dupes, Leroy, dit de Saint- Arnaud est assurément celui qui doit être le plus étonné de se voir quelque chose. Vrai Gil Blas, ses commencements devaient le conduire tout droit au 2 décembre.

Le 7 janvier 1824, notre ministre de la guerre mettait en gage au mont-de-piété : " Un châle de laine et deux ch&inises " de femme, Vune en toile P autre en calicot, pour la somme " de dix-huit francs /" On nous a montré la reconnaissance du mont-de-piété, au dos de laquelle il est écrit de la plus belle écriture du futur maréchal de France : " Bon pour retirer, Saint-Arnaud.^^ Nous laissons à juger quelle pouvait être la nature de l'existence d'un jeune homme qui mettait au mont-de-piété, ^^ deux chemisea " de femme, Vune en toile Vavire en calicot»^ La reconnais-

sance ne dit pas si les deux chemises de femme portaient la même marque.

En tous cas^ les chemises de femme et les châles de laine ne préservèrent point de la prison pour dettes le complice do M. Bonaparte. Vers 1830, il ét-ait depuis seize ou dix-huit mois à Sainte-Pélagie lorsqu'il écrivit une lettre que nous avons tenue et dans laquelle nous avons lu :

" Vous savez ce que c'est qu'un pauvre prisonnier qui " soupire après sa liberté et qui maudit ses barreaux. Un "jour, une heiu^ sont beaucoup pour lui Veuillez donc " faire tous vos efforts pour que demain lundi je respire " l'air de la liberté ; l'heure n'y fidt rien, fut-il dix heures " du soir. Au moins le lendemain je ne serai point at- " triste à mon réveil parle bruit affreux des verroux!..." Que d'innocents cependant, l'auteur de cette lettre a mis sous les verroux depuis que les traîtres de l'armée ont fidt de lui xm sauveur de la patrie. M. Saint- Arnaud est un mauvais cœur, il a oublié en 1851 tout ce qu'il souffiit en prison.

M. Saint- Arnaud, sorti on ne sait d'où, chassé des gardesdu-corps pour cause d'indélicatesse après y avoir été admis on ne sait comment, rentra au service on ne sait par quelle porte. Qu'il ne se fdt pas alors corrigé de ses habitudes peu honnêtes, c'est ce que nous apprend l'extrait suivant d'une lettre publiée par la Nation le 10 décembre.

"H y a plusieurs années, alors que M. Saint- Ajnaud " était simple capitaine dans le régiment du colonel Rul- " hière, ce dernier, touché par les prières de la femille du " général Saint- Arnaud, empêcha qv!il ne passât devant un " conseil de guerre pour détournement de fonds appab- " TENANT AU REGIMENT. Aujourd'hui, M. le général "Rulhière, en voyant briser sa carrière par M. Saint- " Arnaud, (1) a, du moins, la consolation de n'avoir jamais

(1) Les factieux venaient de mettre le général RuUiière à la réforme.

LES CONSPIBATEUBS DU DEXJX DlÊCEMBRE. 435

^^ forfait à V honneur, et il est bien aise d'en informer M. le " ministre de la guerre actuel."

Quel gouvernement que celui du 2 décembre ! M. Saint- Arnaud irait au bagne s'il n'était ministre de la guerre !

Quand on a de pareils antécédents et qu'il vous reste quelque pudeur, on ne se met pas en évidence dans la crainte de les ramener à la lumière ; on laisse écouler sa vie dans l'obscurité, on ne la souille pas par de nouvelles taches qui font reparaître les anciennes. Mais qu'importe à M. Leroy? L'hôte de Sainte-Pélagie, l'homme aux chemises de femmes a toute honte bue. Il ne s'inquiète pas plus de son passé que de son présent.

Lorsque le général Bugeaud, le héros du règne de Louis- Philippe, se fit le geôlier de la mère de M. Chambord, il eut besoin d'un espion en épaulettes pour surveiller cette pauvre femme, il prit Saint- Arnaud et en obtint tout ce qu'il voulut. Les légitimistes racontent que cet homme alla jusqu'à imaginer de percer des trous dans le plafond du cabinet de toilette de la prisonnière, pour qu'aucune de ses actions ne pût lui échapper ! Comment se peut-il, disonsle en passant, que les orléanistes donnent le titre " d'auguste vieillard" à ce roi qui Hsait les rapports où il voyait traiter ainsi une femme ; à ce bon père de famille qui tenait si fort à rendre public le déshonneur de sa nièce ; à ce juste rémunérateur des loyaux services qui nomma le colonel Bugeaud général et maréchal de France !

M. Bugeaud qui avait trouvé son homme dans M. Saint- Arnaud, l'emmena en Algérie, où. l'ancien garde~du-corps fit tout à la fois son chemin et de très bonnes aflfeires. Sans fortune, avec des appointements de 8,000 francs d'abord, et de 18,000 fi:ancs ensuite comme général de brigade, il trouvait moyen de dépenser 30,000 et 40,000 francs chaque année en fêtes et en plaisirs. C'est là im fait notoire dans toute l'armée d'Afrique. Si bien même, assure-t-on, qu'ime enquête fiit commencée à Orléansvillo

sur son aclmiiiistration. Cette enquêta était pendante an 2 décembre; le succès des conjurés a dû la faire mettre à néant. On voit que le sieur Leroy, dit de Saînt-Amand, avait de bonnes raisons pour ne pas refuser d'entrer dans la conjuration élyséenne. Ce ne fut pas toutefois sans essayer de se réserver encore une échappatoire, à ce que nous apprend le Bulletin français, fort bien renseigné sur tout ce qui concerne les habitants de Claremont :

" M. de Saint-Arnaud était si bien un homme précieux, " bon à toutes les besognes et prêt à toutes les chances que, " sur le bateau même qui le ramenait à Toulon, chargé des " lauriei-s de la petite Kabylie et les yeux fixés sur ceux " qu'on lui réservait encore dans xme guerre moins hono- " rablc, il écrivait, on le sait maiiitena/nt, à l'un des princes " exilés avec lequel il avait fait campagne en Afrique; " il lui renouvelait dans cette lettre les assurances de son " attachement et le suppliait de compter toitjov/ra »wr des " services que personne ne songeait à lui demander. Voilà, " n'est-ce pas, comment on a garde à tout ! et remarquez "jusqu'à quelle perfection l'on peut pousser, même de "notre temps, ce rôle de cœidottiere. Les condottieri "d'autrefois, dans les marchés qu'ils souscrivaient, se ré- " servaient toujours de ne s'exposer que le moins possible " poTu: le compte de qui les payait. Le prince Lonis- " Napoléon n'en obtient pas davantage des siens. Lisez le " Moniteur! M. de Saint- Arnaud a exigé qu'il y fût con- " staté que, pour ne point s'associer à la spoliation de la "maison d'Orléans, il avait voulu donner sa démission. " Il est vrai qu'il l'a retirée tout de suite ; il aura proba- "blement pensé que la bonne intention toute setde lui " serait encore comptée pour quelque chose. En attendant " c'est un étrange spectacle donné par ce pouvoir si souve- " rainement vertueux et réparateur, que de les voir étaler " sans plus de honte, à la face du pays, les tristes conditions " de sa précaire existence. Le prince garde des ministres

LES CONSPIRATEUES DU DEUX DléCEMBRE. 437

" qui l'obligent à laisser mettre leur démission au Mcmiteur " pour témoigner du déplaisir que leur causent ses volontés, " et au moment même où ils offi^nt de quitter leur place, " ces ministres se ravisent et se résignent à la conserver " pour y laire justement le métier qui paraissait tant leur " déplaire !"

Il ne semble pas que ce soit la seule occasion où M. Saint- Arnaud ait tenu tête au pauvre dictateur ! Il n'était pas homme à se livrer sans prendre des garanties contre l'ingratitude. Aussi, les personnages étant donnés, croyonsnous tout-à-fait vraie la scène qu'on va lire, et que nous empruntons à une correspondance du Messager des Chambres de Bruxelles :

" M. Louis Bonaparte aurait demandé à M. de Saint- Arnaud de signer la mise en retrait d'emploi, les ims disent de cent trente, les autres de cent cinquante officiers de l'armée, dont beaucoup d'un grade élevé.

"Le prétexte donné par lui à cette mesure était les opinions orléanistes bien connues de la plupart de ceux qu'il voulait frapper.

"M. de Saint- Arnaud aurait d'abord fait observer au Président de la République que cette mesure ne pouvait que lui faire un grand tort dans l'armée même ; au nom du tort que cela pouvait lui faire, il lui demandait d'y renoncer. A ces observations de son ministre, M. Louis- Napoléon aurait répondu par une fin de non-recevoir, et en dernière analyse, par un ordre absolu de signer ou de quitter le ministère.

" A cette déclaration, M. le général de Saint-Arnaud aurait annoncé nettement qu'il ne quitterait pas le ministère. Une discussion vive se serait engagée alors. M. de Saint- Arnaud l'aurait soutenue, et il aurait dit à la fin au Président ceci : ' Je n'ai point fait la faute de mes autres collègues, j'ai gardé les ordres écrits que vous m'avez donnés le 1^' décembre, au soir. Ces ordres, je m'en

servirai, et avec eux, je crois que vous êtes plus entre mes mains que je ne suis dans les vôtres.'

" Il est bien entendu que je ne rapporte que le sens des paroles attribuées à M. de Saint- Arnaud ; ce ne sont pas les paroles textuelles ; je ne garantis rien.

" Parmi les ordres de M. Louis-Napoléon que M. de Saint- Arnaud aurait en son pouvoir, on parle surtout de deux, Tun ordonnant de tuer ceux, quels qu'ils fussent, qui résisteraient violemment à une arrestation ; et l'autre, ordonnant, dans le cas où. la lutte, tournant mal, forcerait à évacuer Paris, en tout ou en partie, de se retirer dans les forts et de bombarder la ville.

" Vous voyez que, s'il j a quelque chose de Trai dans ce qui précède, M. Louis-Napoléon garderait M. de Saint- Arnaud malgré lui."

Rien de plus vraisemblable qu'une pareille altercation; elle est toute simple, toute naturelle entre gens de cette espèce ; les Mpons n'ont jamais d'amis, ils n'ont que des complices. Le fils de l'amiral Verhuel n'étant qu'un ambitieux vulgaire, engourdi, épuisé, sans supériorité aucune, mené et surmené, n'ofirait pas la moindre surûice^ la moindre garantie, et il a dû forcément donner des gages aux casse-cou qui se décidaient à travailler avec luL Du reste, MM. Saint- Arnaud et Bonaparte ne se feront jamais grand mal, ils s'arrangeront, car, si le premier a des pièces, le second, de son côté, n'en manque pas pour avoir une vengeance toujours prête et assurée.

M. Saint- Arnaud a laissé au Moniteur, peu de jours avant le coup de main des insolvables, une nouvelle preuve de sa loyauté. Lors de la discussion sur la proposition des questeurs qui tendait à attribuer au président de l'Assemblée le droit de requérir des troupes, il est venu lire avec emphase un discours où. l'on trouve cette conclusion : " Ainsi, inopportune, inconstitvMonnéle, destructive de l'es- ' prit militaire, la proposition accuse, malgré la modération

LES CONSPIBATEUBS DU DEUX DléCEHBBE. 439

" du langage, une mêfiomce injuste envers le pouvoir exécutif; " Elle répand l'anxiété dans le pays, Tétonnement dans les " rangs de l'armée. Au nom du salut du paySy nous vous " demandons de ne point prendre ce projet en considéra- ''tion. (Approbation sur divers bancs de la droite. — " Mouvement prolongé.)"

Au moment même où il tramait le complot, le ministre de la guerre parlait de méfiance injuste envers le pouvoir,

A quels hommes s'est donnée la France!!!

Les complices subalternes ont été choisis aux mêmes signes que les autres, ainsi, par exemple, M. Yieyra, nommé chef d'état-major de la garde nationale pour la circonstance. M. Vieyra conduisait la bande d'amis de l'ordre qui dévastèrent de fond en comble trois imprimeries le 13 juin 1849!... Ce n'est pas là xme invention comme celle de la dévastation du château de M. Lamartine, c'est un fait si incontestable que nous l'avons un jour porté à la tribune sans que la majorité osât nous répondre.

M. Vieyra, au moment où son ami M. Bonaparte l'employait, avait été condamné, en première instance, comme stéMonataire. Il en a appelé, et la cour d'appel de Paris vient de prononcer à son profit, le 10 juin 1852, un arrêt conçu en ces termes :

" ... La cour, adoptcmt les motifs des premiers juges, mais " considérant toutefois que, quelque mensongère et frau- " DULEUSE que soit la déclaration des époux Vieyra, dans " le transport dont il s'agit, elle échappe à l'application de " l'article 2059 du code civil, qu'ainsi c'est à tort que les " premiers juges les ont déclarés stellionataires,

" Dit qu'il n'y a lieu de déclarer les époux Vieyra stel- " lionataires, et les décharge par conséquent de la contrainte " par corps contre eux prononcée."

Nous n'avons trouvé cet arrêt que dans V Indépendance belge du 29 juin. M. Vieyra est si bien en cour, que les jour-

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naux français ont craint de se &ire suspendre s'ils disaient un seul mot de TafSiire. Et ils ne se trompaient pa& M. Tliayer, directeur des postes et ami de M. Vieyra, n'a pas laisse distribuer le numéro de Xlndépenda/noSy qui ne contenait cependant que le texte pur et simple de l'arrêt, sans aucun commentaire. Le gouvernement fi*ançais emploie son pouvoir souverain à cacher un jugement de cour d'appel! La France en est arrivée là, que les repris de justice sont assez puissants pour empocher de publier les arrêts des tribunaux qui les condamnent. Jugez, par ce nouveau trait, de la moralité du régime napoléonien ! !E!st-ce assez d'ignominie !

Malgré tout, Fan'êt du 10 juin "ne servira pas de petit ornement" aux états de service du chef d'état-major de la garde nationale de Paris. M. Vieyra était d'ailleurs si mal famé, que le général Perrot donna sa démission de commandant supérieur de la garde nationale, à l'instant même où il se le vit accoler. (1) Le général Toa/rquAs de Lawœstine est trop ami de Tordre pour avoir de ces délicatesses. Il faut rendre cette justice à M. Bonaparte qu'il apprécie son complice à sa juste valeur. Comme un des familiers de l'Elysée mettait timidement en doute l'opportimité d'un choix pareil à celui de M. Vieyra : " Ce n'est pas, répondit lourdement le taciturne parjure (et l'on croit qu'il avait retenu ce trait de profond politique d'une conversation de la veille, avec M. Persigny, ) *' ce "n'est pas avec des gens honnêtes qu'on fait des coups " d'état."

Attendez! nous n'avons encore dit que les moindres méfaits de M. Vieyra, qui s'appelait, il y a vingt-cinq ans, Vieyra Molina. Notre répugnance est extrême à remuer le passé do tous ces gens-là ; c'est assurément ce qu'il y a de

(1) Le général Perrot a dit, dans son ordre du jour d'adieu : "des " considérations que la garde nationale appréciera m'ont forcé de donner " ma démission de commandant supérieur, etc."

plus pénible dans notre tâche d'historien du 2 décembre, mais l'ayant entreprise, nous devons en accepter les devoirs les plus rigoureux jusqu'au bout. Nous n'avons pas le droit de soustraire au jugement du monde les renseignements qu'on nous apporte pour faire rougir l'armée de l'appui qu'elle accorde aux étranges oppresseurs de la France. Eb ! bien donc, M. Yieyra Molina plaidait, en 1827, contre un de ses coreligionnaires, M. Tafa, et celuici publiait un mémoire autograpbié où nous copions ce qui suit :

" ...Quant à la maison garnie, ou l'on donnait à loger à '^ des jUles pribliqueSy c'est une spéculation dont tout " Vhonnewr et le produit appartiennent à Vieyra Molina. " La note relative à cette honorable entreprise, qvi est " entièrement écrite par lui, dans laquelle il se nomme, et "que j'ai produite entre les mains de M. Gossin et de " MM. les conseillers de la chambre d'accusation, prouve " la vérité de ce que je dis."

Ah ! quel monde que ce monde du 2 décembre I C'est à peine si l'on peut trouver, dans la chaste lanime française, al synonyme pour ^er de leurs fidts efgestestS ojïenser la pudeur. M. Bonaparte fait séduire le colonel Vaudrey par une femme ; M. Momy vit aux dépens d'une femme; M. Saint- Arnaud met au mont-de-piété, pour dix-huit francs, des chemises de fenmies ; M. Yieyra donne en gage d'un emprunt le rapport d'xme maison de femmes! A quelque parti que vous soyez attachés, hommes d'honneur qui nous lisez, dites s'il n'y, a pas, pour un Français, de quoi se tordre de désespoir en voyant la France gouvernée, tyrannisée, insultée par un ramas d'hommes plus vils que des forçats, par des proxénètes !

Chose consolante (quelle consolation et à quoi sommesnous réduits), au 2 décembre comme à Boulogne, comme à Strasbourg, MM. Verhuel et Fialin n'ont trouvé que des

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personnages de cette trempe pour leur aider. XJn Véron, docteur en industries équivoques, Falstaff moderne , aussi gâté de corps que de cœur, autrefois ami de M. Thiers, aujourd'hui commensal de M. Bonaparte; un Granier Cassagnac^ bravo littéraire, dont la plume appartient à qui met un peu d'or dans son encrier ; un Barthélémy qui fut potte et perdit son génie avec sa probité ; un Komieu qui, après avoir passé sa jeunesse au milieu des bons vivants et des gais festins, consacre sa vieillesse à chanter les Cosaques !

Disons encore quelques mots de celui-là. CTest une des médailles les mieux frappées au coin de rElysée. On nous a conté un trait de Tépoque la plus innocente de sa vie qui mérite place dans Thistoire des héros décembristea M. Becquet (rédacteur du Journal des Déhata /), M. Homieu et plusieurs amis de mêmes mœurs, un soir de Carnaval, revenaient en fiacre de la Courtille ; ils étaient juchés sur rimi^ériale de la voiture selon Tusage du temps et du lieu. M. Becquet, plus ivre encore que les autres, roule du haut en bas du phaéton et reste étendu sur le pavé. M. Komieu entre chez un épicier, achète un lampion, Tallume, le met sur le ventre de son ami pour prévenir les accidents^ remonte sur l'impériale, et la voiture continue son chemin en criant : Ohé, les autres ! ohé ! vive la joie !

M. Romieu était ce qu'on appelait alors im mystificateur, race aujourd'hui à peu près perdue. H s'était rendu particulièrement célèbre par la guerre qu'il avait déclarée aux portiers. C'est lui qui entrait chez un portier pour l'arracher ime heure durant à ses occupations en lui contant mille folies. A la fin, l'homme impatienté éclatait:

" Mais en définitive, Monsieur, que me voulez-vous î"

" Bien, répondait le mystificateur toujours imperturbable, j'ai lu à l'entrée de votre loge : Parlez au portier, s'il vous plaît, et je suis venu vous parler." L'autre devenait furieux, et lui sortait enchanté.

Pourquoi faut-il que nous soyons condamné à descendre à de tels détails. Le lecteur comprenant notre rôle en accusera seul le régime qui a fait un personnage d'un homme dont la jeunesse et 1 âge mûr ftirent ainsi occupés. Devenu publiciste depuis la République, M. Romieu, que Louis-Philippe avait nommé préfet, est l'auteur de ce fameux Spectre rovge dont les doctrines sinistres et les excitations sauvages produisirent une certaine rumeur il 7 a un an ou dix-huit mois. On j lit des choses comme celles-ci : " Charlemagne, placé entre l'antiquité "mourante et le monde nouveau qui naissait, avait " fondé le seul système solide, celui de la force s'appuyant "sur la foi. De son œuvre, et sans dessein préconçu, ** sortit le régiine féodal; de tous ceux que l'Europe a essayés, " i^est encore le meUlev/r.'^ (Page 32.) " Ce n'était pas assez " que les classes moyennes fussent gœngrènées de ce mal "nouveau, Ymstruction sans édtusation, il fallait qu'il "gagnât jusqu'aux villages, et ce fut un des sages du "temps, M. Guizot, que la Providence marqua de son " doigt pour accomplir Veoctrême désordre.^* (Page 60.)

" Super Jlundna Bahyhnis ils sont là les prolétaires qui

"chantent ce cantique de haine aux bords du fleuve " parisien, aux bords de tous les ruisseaux de France; ils " aspirent au jour où ils tiendront ' vos petits enfisuits ei les " écraseront sur la pierre.^ " (Page 9.) " Je ne regretterai pas ** d'avoir vécu dans ce triste temps, si je puis voir une " bonne fois cliasser et fustiger la foule, cette bête cnieUe et " stupide dont j'ai toujours eu l'horreur." (Page 91.) " La so- " ciété, telleque l'a faite la bourgoisie, doit rtuywrir."^ (Page 65.) " Yous avez lu le dernier manifeste de M. Blanqui % ^ qui " a du fer a dupain^ H a raison, et ce cri, qu'on a dit " sauvage, est le premier édat de bon sens qui soit sorti " d'une bouche française depuis soixante ans. De nos jours, " la logique est dans la mitraille.*' (Page 70.) " O bourgeois ! " ce n'est pas vous qui représentez l'ordre, c^est la force

" seule qui en est le symbole." (Page G3.) " Le sabre est "djvoiiu réléins)U civilisateur.^* (Page 70.)

Les amis les plus cxngcrés de Tordre disaient que ces cris de chacal, ces invocatioiis impies à la force au massacre, au sabre, étaient les hallucinations d'un maniaque. Nous en citâmes quelques lignes un jour à la tribune; on nous répondit, des bancs de la droite, " que M. Romieu était tout seul, que c'était im fou !" Les journaux les mieux pensants crurent devoir le renier. Le ConstituUioniLel lui-même, nous nous en souvenons trèsbien, lui reprocha d'avoir été un peu loin. Qu^a fait cependant M. Bonaparte dès qu'il a été le maître ? Ha donné à l'auteur de ce livre immonde, écrit avec la plume d'Hébert et de Chenu, à l'ancien persécuteur des portiers, une des places les plus considérables de son gouvernement, il l'a créé directeur des Beaux-Arts, et M. Romieu est aujourd'hui le consc^iller intime de ]\I. Fialin, faisant fonction de nii]iistrc de l'intérieur ! C'est lui qui a manipulé les élections de la foule pour ce qu'ils apjîellent le corps-législar tif, et il est si bien en cour, qu'on parle d'en faire le ministre de l'intérieur des insurgés. Pourquoi pasî M. Fialin l'est bien aujourd'hui, M. Momy l'était bien hier !

Est-il assez clair que l'auteur du Spectre rouge avait bien exprimé la pensée des deux compagnons de Strasbourg et de Boulogne. Hélas ! ceux-ci ne l'ont déjà que trop prouvé, en réalisant tout ce qu'il avait voulu et annoncé. " Quel " qu'il soit, avait-il écrit, le rôle du chef est simple. Pren- " dre d'une main ferme la dictature la plus absolue, et se " substituer à tous les textes qui nous ont gouverné depuis " soixante ans." (Page 93.) "Le jeu puéril de la garde '^ nationale, auquel la bourgeoisie s'amuse et dont elle s'est " servie comme menace depuis le règne de Louis XYI vis- " à- vis de tous les gouvernements, n'est bon qu'aux jours " paisibles qu'il s'agit de troubler." (Page 72.) " Je voua " dis, ô bourgeois, que votre rôle est fini. De 1780 à 1848

" il n'a que trop duré." (Page 63.) " L'ordre social a pour " unique et réel soutien, non votre ridicule amas de codes, " mais le fort rempart hérissé de baïonnettes et d'artillerie ** qu'on appelle l'armée." (Page 69.) "Nous verrons, je "l'espère, finir les saturnales au milieu desquelles nous " sommes nés. Ce sera dans des flots de sang que se fera " cette rénovation de la marche humaine." (Page 94.) " Cette " société de procureurs et de boutiquiers est à l'agonie, et si " elle peut se relever heureuse, c'est qu'un soldat se sera "chargé de son salut. Le canon seul peut régler les " questions de notre siècle, et il les réglera, dût-il arriver de " Russier (Page 20.)

Ces appels au canon russe, ces honteuses menaces de l'étranger sont familières à tous les intimes du nouveau gouvernement napoléonien. M. Yéron, qui avait l'oreille du neveu de Veni/pereu/r, mettait aussi le célèbre plébiscite sous la protection de l'étranger. Il menaçait la France du canon russe, si elle ne votait pas pour le Président-Obus. " Yotons, disait-il, pour Bonaparte, si nous tenons à sauver " la France de la barbarie et de Vinvamon des rois de VEu- " rope coalisée,^'' {ConstitiUionnd, 16 décembre.)

Voilà les hommes du coiip d'état, voilà les hommes qui insultent tous les jours les républicains, voilà les hommes à qui la France permet de serrer chaque jour un peu plus la camisole de force dans laquelle elle a volontairement mis les bras le 21 décembre ! On cherche parmi eux un caractère honorable, et on ne le trouve pas. L'indignation qu'excite leur élévation présente s'augmente à considérer leur avilissement passé. H n'est que trop vrai, tous ces faiseurs d'objurgations contre le socialisme ont une réputation d'immoralité notoire; tous ces grands amis de la Emilie sont fameux par leurs exploits de lupanar; tous ces vertueux prôneurs de religion ont révolté les gens de

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bien par la publicité de leurs déportements ; toufl ces preux défenseurs des droits étemels de la propriété sont des chevaliers d'industrie criblés de dettes ou mal enrichis; tous CCS nobles soutiens de la civilisation sont des intrigants de bas étage. Gens de mauvaise vie^ issus de mauvais endroits, tai-és, corrompus jusqu'aux os, leur vie privée n'est qu'un long tissu de sales actions, et leur vie publique refléta toujoiu*s leur vie privée. Ceux d'entre eux qui écrivent, laquais de tous les régimes, ont servi tous les heureux. Depuis vbigt ans, il n'est pas de ministre qu'ils n'aient adulé ou conspué tour à tour, selon sa bonne ou mauvaise fortune. Les royalistes les avaient eus jusqu'ici dans leur bagage, et c'est pour avoir appris le tarif de leurs consciences, que le BvEetin français dit à leur maître : " Vous " nous ferez jeter au hasard, par vos insulteurs, l'injure et la " calomnie ; nous avons fait vœu, nous, d'ignorer les subal- " ternes et de ne compter qu'avec le maitre. ITous savons " bien la minute où nous lui prendrions ces gens-là comme " il nous les a pris, si. Dieu merci, nous n'en avions assez."

Les modèles d'élégance, de bon goût, de probité et de pureté, qui étaient en si grand nombre dans le parti de l'ordre, ont parlé quelquefois avec beaucoup d'agrément du gouvenieiiient de la canaille. Le 2 décembre l'a intronisé.

Que le lecteur de sang-froid ne soit donc pas choqué de quelques-unes de nos expressions, s'il nous en est échappé de trop vives : elles nous sont, pour ainsi dire, imposées par la nature de ceux que nous avons à juger.

MM. Persigny, Bonaparte, Momy, Maupas, Saint- Arnaud, Magnan, Vieyra, Romieu ! etc., etc. Dire que de pareils honunes gouvernent ! Vivrions-nous cent ans, ce serait pour nous, jusqu'au dernier jour, un sujet de stupéfaction, que de voir la France inclinée devant eux. Notre sang afflue dans nos veines; il monte en bouillonnant jusqu'à notre front qu'il rougit de honte, lorsque nous pensons que

de pareils gredins, comme dirait crûment Molière, tiennent leur pied plat sur notve patrie. Nous voudrions avoir le génie de la malédiction, pour venger la RépubUque traînée dans la boue et dans -le sang par cette association de mécréans, de viveurs, de condottieri, d'escrocs et de repris de justice, réunis sous la raison sociale : Le neveu de l'empereur et compagnie. Quelque peu que dure encore leur lègne, ce sera toujours une tache pour notre histoire qu'il ait duré six mois. Kous sommes pris d'une amertume profonde, en voyant la municipalité de Strasbourg ofirir les clefe de la ville à celui d'entre ces rufiens qui porte im. nom, honmie sans valeur ni prestige que ce nom, sans passé que deux énormes sottises, sans présent que des trahisons et des massacres, et ne promettant pour l'avenir que le despotisme grossier d'un vicieux parvenu. Nous sommes saisi de désolation, quand nous apprenons que, malgré l'abstention de la grande majorité des électeurs de conseilsgénéraux, il s'en est encore trouvé assez pour donner même la simple majorité à des Magnan, des Saint- Arnaud, des Maupas, des Momy, des hommes qui ont mis leurs noms au bas de regorgement des citoyens inoffensifs et du massacres des prisonniers. Y aura-t-il donc toujours des faibles pour saluer le succès, fàt-il obtenu par le meurtre, le parjure, la bassesse et le crime ? Quand nous entendons une fraction de la France proclamer sauveurs les conjurés de décembre, il nous semble entendre une victime féliciter d'autant plus son assassin, qu'il a été plus lâche et plus impitoyable en la frappant. Nous concevrions notre pays vaincu, conquis, écrasé par l'armée de quatre cent mille baïonnettes qui a terrassé partout ceux qui se sont levés pour l'honneur et la liberté, mais nous ne le concevons pas acclamant le joug de M. Persigny!

A voir la vieille Gaule subir tant d'humiliation, nous sentons parfois d'ardentes colères. Nous éprouvons quelque chose comme si notre honneur personnel était atteint sans

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qu'il nous fût permis de le laver^ comme si une femme que nous aurions au bras était outragée sans que nous pussions châtier roâbnseur. Ah certes 1 l'exil a des soufirances dont le proscrit seul peut avoir l'idée ; chaque jour, on appelle avec amertume mille choses aimées qu'on ne croyait pas aussi précieuses qu'elles le sont ; mais en voyant le pays aux mains de ces malfaiteurs, les regrets de l'absence semblent s'amortir. Penser que dans cette noble contrée chacun se tait sous l'impression de la terreur, penser que l'on y fait une vertu de la peur, en disant que l'on ne veut pas compromettre ses amis, cela ne navre pas seulement le cœur, cela confond la raison. On ne s'explique pas comment un peuple si généreux est devenu tout à coup si fecile à l'asservisscîment. Quand nous considérons avec quelle aisance plusieurs j^armi les ouvriers et les cultivateurs se façonnent à ce nouveau régime im2)érial, plus abject encore que le premier, nous voudrions ne plus rien lire afin d'ignorer tant de honte et d'avilissement. Mais où trouver le courage de l'abstention et de l'oubli 1 Si abaissée que soit la patrie, on y retient toujours, comme le naufragé vers les plus funestes rivages, avec l'espoir étemel de la délivrance !

Cependant, que l'on ne se trompe pas sur l'expression de nos regrets; la débilité de quelques hommes peut nous arracher par moment un cri de douleur, mais notre âme n'est point découragée. La France, nous le savons, ne saurait se manquer à elle-même, et nous attendons avec pleine confiance l'exj^losion de la vertu nationale qui se contient. Peuple, songe à tun devoir!

Nous venons d'exposer par quels crimes les insurgés du 2 Décembre ont conquis la puissance. Pour achever notre pénible tâche, il nous reste à dire quel horrible usage ils ont fait du pouvoir. Ce sera l'objet d'un second volume intitulé :

LE

Le manuscrit de ce nouveau livre est prêt, rien au monde ne pourra en empêcher la publication ; nous prenons rengagement de le mettre au jour avant six semaines ou deux mois.

En voici le contenu :

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