‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 38 sur 60 · ANNEXE · texte numérisé non relu

ANNEXE

Le citoyen Boichot qui, outre sa qualité do représentant du peuple, était, comme on sait, sergent-major, fit de son côté une chaleureuse adresse à l'armée. — On se partagea les exemplaires de ces deux pièces destinées à être répandues dans les populations aussitôt que les signataires auraient passé la frontière.

Avant de se séparer, peut-être pour ne plus se revoir, les sept amis firent un frugal souper et burent avec enthousiasme au triomphe de la République universelle.

Le lendemain Pflieger et Beyer prenaient le chemin de TAlsace, Boichot franchissait le Jura à la Chaux-de-Fonds, Avril et Rolland allaient à Genève pour se diriger de là, Tun sur risère, l'autre sur le département de Saône-et-Loire. Kopp resta à Lausanne.

Déjà l'avant-veille plusieurs groupes s'étaient dirigés sur la France par la Savoie. Un premier détachement de vingtcinq hommes, essayant de franchir le pont de Seyssel, dut reculer devant les forces qui garnissaient ce passage. Cependant quatre hommes de cette petite troupe voulant savoir si derrière les esclaves armés ne se trouvait pas une population républicaine, traversèrent le Rhône à la nage, au-dessous de Seyssel, et touchèrent la terre de France. C'étaient Chablet, Veillas, Champin et Perrier. Attaqués par les douaniers, ces quatre braves, après un engagement où succomba un de leurs adversaires, cherchèrent à repasser le fleuve. Veillas seul parvint sur la rive savoisienne, Perrier périt entre deux glaçons, Charlet et Champin furent pris. Champin est à Cayenne! Dans un chapitre consacré aux assassinats juridiques des dccembriseurs, nous dirons comment Charlet honora l'échafaud de son sang.

Un second groupe, composé des citoyens Grinand, Petit- Jean, Bourat et Berthaud était entré en France par les Echelles; mais mal accueillis, nous sommes forcé de l'avouer, par les habitants, ils furent obligés de revenir sur leurs pas.

Enfin un autre départ avait eu lieu. Les citoyens qui le composaient, Mazon, Pascal, R. Bflivard, Fouillade, Félix Tabouret, après s'être égarés dans les montagnes couvertes de neige, étaient venus camper à Chancy (Suisse).

Le triste résultat de ces petites mais courageuses expéditions était dû moins encore aux obstacles matériels qu'elles avaient rencontrés qu'à l'attitude froide des populations.

Ce qui se passait dans FA in et dans ITsère avait lieu à peu •prhs sur toute la ligne. — Le Jura (Poligny excepté), le Doubs, le Ilaut et le Bas-Bhin, ces départements de l'Est sur lesquels la démocratie comptait, ne purent ou ne voulurent faire aucun mouvement.

En face de pareilles dispositions, et après les échecs éprouvés, il n'y avait plus qu'à se résigner et attendre. Les nouvelles de Paris achevèrent de porter le découragement dans tous les cœurs.

Avril et Eolland avaient été obligés de s'arrêter sur les bords du Ebône. Boichot, après une tentative sur Mortaux (route de Besançon), était revenu à Bâle que ses amis n'avaient pu dépasser. Mcycr et Smith, rédacteurs de journaux démocratiques de l'Alsace, y arrivèrent. TJn comité fut formé, mais son influence sur le Haut et le Bas-Kbin demeura presque nulle. Ce comité n'en continua pas moins d'exister jusqu'au 21 décembre et de correspondre soit avec les populations limitrophes, soit avec deux autres centres formés à Lausanne et à Genève. Toutes ces réunions furent forcées de se dissoudre au moment où le soi-disant vote du Peuple eut couvert do sa menteuse sanction les attentats de la conspiration mihtaire. Le conseil fédéral, qui jusque là était resté dans ime prudente expectative, ne tarda pas à donner tort aux vaincus en les expulsant violemment du territoire de la Confédération.

Le gouvernement de la Suisse, comme celui de la Belgique, a perdu les grandes traditions qui firent une si belle gloire aux Cantons.

Nous ne pouvons dire tout ce qu'ont tenté les Français réfugiés en Belgique. Si ferme et si courageux que se soit montré le jury belge quand M. Bonaparte a fait poursuivre devant lui la presse vengeresse, nos amis ne sont que tolérés en Belgique par le lâche ministère de MM. Bogier, Tesch et Frère qui les tient à la gêne. Dans l'intérêt de leur sécurité, nous croyons ne pas déHbir parler du rôle qu'ils ont joué lors du 2 décembre ; nous nous bornerons à dire qu'ils n'ont pas plus manqué à leur devoir que nos compatriotes de Suisse et d'Angleterre. Dès le soir même de l'attentat, l'un d'eux, vétéran de la démocratie, s'est risqué jusqu'à ValencienneB pour essayer de soulever le département du Nord. Un autre,

ANNEXE. • ièÔ

jeune homme intrépide, a pénétré jusqu'à Lille ; tons étaient prêts. Un jour, quand le despotisme qui déshonore la France aura cessé, ou bien quand la Belgique sera redevenue la terre hospitalière d'autrefois, on pourra dire ce que Tavant-garde de la proscription française a fait.

Comme ceux de la Suisse et de la Belgique, les proscrits français de Londres, aussitôt qu'ils apprirent les événements de Paris, furent sur pied. Beaucoup, et entre autres le citoyen Ledru-Eollin, pensèrent ce que nous avions toujours pensé, ce qui était toujours entré dans nos prévisions, c'est que, l'Elysée attaquant, la révolution était faite. Le peuple ne l'a pas voulu. Néanmoins, les républicains réfugiés à Londres ne songèrent plus qu'à une chose, rentrer en France pour prendre part à la lutte. Mais ils avaient à cela moins de facilité encore que les autres. Plus éloignés de la frontière, il leur fallait plus d'argent pour s'y rendre. La difficulté d'en procurer à tout le monde fit décider que chacun individuellement gagnerait la terre du danger comme il le pourrait. Ils n'y réussirent pas tous malgré leurs efforts. On ne saurait croire combien de proscrits vivent au jour le jour, particulièrement en Angleterre où il est si difficile pour les Français de trouver de l'ouvrage. Une vingtaine cependant, entre lesquels les citoyens Martin Bernard et Louis Blanc, parvinrent en Belgique oii malheureusement ils apprirent que tout était perdu. La plupart de ces hommes avaient occupé sous le Gouvernement provisoire de hautes positions où ils auraient pu s'enrichir si l'intégrité n'était leur première vertu; on dut faire une souscription pour leur donner les moyens de retourner en Angleterre 1

Les citoyens B-ibeyroUes et Caussidière s'étaient embarqués sur un bateau-pêcheur qui avait pris l'engagement de les descendre sur la côte de Fécamp ; mais, arrivés dans la nuit du 5 au 6, le patron ne voulut pas aborder à la côte de crainte des douaniers. Entrer dans le port était se livrer ; bon gré mal gré, il fallut retourner à Londres. ,

En somme, les proscrits de 1848 et 1849 ont fait énergiquement leur devoir, et si on ne les a pas vus au milieu des combattants, c'est qu'ils ont rencontré pour arriver des obstacles insurmontables.

Lettre de M. Michd Renaud, représentant du peuple,

à M. Bonaparte,

Le capitaine de la bande do brigands du 2 décembre a publié dernièrement une pièce où il déclare que douze ou quinze représentants du peuple, parmi lesquels cinq ou six membres de la Montage, peuvent rentrer en France sans courir le risque d'être arrêtés, transportés, bonapartisés. Les coupables appellent ces caprices du nom d'amnistie. Tout cela nous paraît fort impertinent. Que le peuple ait laissé les "cinq ou six mille coquins" s'emparer du gouvernement, soit. C'est un fait; nous sommes bien obligés de le reconnaître. Que les coquins aient profité de l'occasion pour éloigner de France certains hommes qu'ils redoutaient plus que d'autres, soit. C'est encore un fait, mais ïien de plus, et les décembriseurs devraient, au moins, ne pas se donner le ridicule de prétendre leur faire grâce. Les décembriseurs n'ont pas plus la faculté d'amnistier qu'ils n'avaient le droit de bannir. Un voleur qui rend ce qu'il a volé n'accorde point de faveur; il serait, au contraire, bien heureux qu'on lui pardonnât. C'est ce qu'a très bien exprimé notre collègue le citoyen Michel Eenaud dans une lettre dont nous recevons la copie au moment même de clore ce volume. Nous la publions avec empressement; elle montrera quelle fière attitude gardent tous les vrais Montagnards. Elle est un peu vive, mais on comprendra ce qu'a dû éprouver d'indignation notre jeune et bouillant ami en se voyant l'objet de ce que les gens du 2 décembre appellent une grâce :

A Monsieur Louis-Napdéon Bonaparte, "Je me demande quel est celui de mes amis d'autrefois, devenu lâche, infâme et naturellement tout-puissant aujourd'hui, qui n'a pas craint de me recommander à votre bienveillance ou à celle des gens que vous avez l'honneur de présider en conseil des ministres.

"Avec un double sentiment de surprise et d'indignation, j'ai vu dans un journal espagnol, à la suite de deux décrets, mon nom sur une liste dite d'amnistie, quand cette liste brille par l'absence des noms d'un trop grand nombre de mes excollègues.

" !N"otre cause est la même, nos espérances sont les mêmes.

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