V. SCHŒLCHER
Repréteniant du peuple.
La marche de rhumanité dans la voie du progrès, bien que constante et continue à l'œil exercé du pliilosophe, parait souvent tout autre au regard de l'observateur superficiel. Le mouvement n'est pas uniforme. A des enjambées gigantesques succèdent des temps d'arrêt, parfois même des pas rétrogrades.
Depuis les néÊistes journées de Décembre 1851, la France est entrée à reculons dans une do ces périodes étales qui feraient douter du progrès même, si, du point de vue culminant de l'histoire, les accidents passagers ne disparaissaient dans l'ensemble de la révolution himianitaire.
Que la grande nation sorte bientôt de cette impasse pour reprendre son rang à la tête de la civilisation, c'est mieux que notre espoir, c'est notre foi. Puisse ce livre, en l'éclairant, contribuer à sa délivrance.
Nous peindrons les derniers événements tels qu'ils sont, dans le cynisme et pour ainsi dire dans la naïveté de leur dégradation. Noblesse des caractères, élévation du but,
éclat des actes, ici tout fera défaut. Jusqu'à ce semblant d'héroïsme que prennent parfois les crimes d'état, et qui en déguise l'horreur, tout a été refusé à cette entreprise pécuniaire et politique, la plus triste qui ait jamais affligé les annales d'un grand peuple. L'histoire n'y verra qu'une œuvre de voleurs de nuit ramassant de l'or dans une mare de sang et de boue.
Oui, de l'or, du sang et de la boue, voilà tout le 2 Décembre, dans son but et dans ses moyens.
A le décrire, on rougit plus encore qu'on ne s'indigne, et le principal sentiment à surmonter, c'est le dégoût.
Les serments les plus solennels violés, une Constitution déchirée, le pouvoir usurpé par un guet-à-pens nocturne, les représentants du peuple conduits en voitures de galériens, dans la cellule des escrocs ; les magisti*ats chassés de leurs sièges à la pointe des baïonnettes ; les défenseurs de la loi assassinés par des soldats trompés, égarés, gorgés d'eau-de-vie; la liberté individuelle plus méprisée qu'à Moscou; Paris, la Rome moderne, aux mains des modernes Vandales; la France exploitée grossièrement par une tourbe de mal-appris; les torches de la guerre civile promenées dans quarante départements au nom de l'ordre; les meilleurs citoyens déportés ou bannis par milliers; les villes et les campagnes dépeuplées; les familles dépouillées; puis, comme de raison, l'outrage aux martyrs, l'apologie aux bourreaux! Voilà quelles séries de turpitudes l'historien est condamné à parcourir pour dresser l'acte d'accusation de la conspiration militaire du 2 Décembre.
Et tout cela, le croira-t-on, à quelques années, à quelques
jours de cette Révolution de Février, la plus généreuse, la plus pure qui ait éclairé le monde, de cette Révolution qui n'exerça pas une vengeance, qui abolit la peine de mort, qui n'exila personne, qui n'emprisonna personne, et qui n'imposa rien à ses ennemis, rien qu'une leçon d'oubli et de clémence ! Est-ce bien le même peuple ? Est-ce bien le même temps 1 Quiconque n'a pas suivi de près la marche des événements de 1848 à 1852 comprendra difficilement que la France ait pu reculer ainsi, en im jour, de plus d'iui siècle. Kous-même, nous aurions peine à nous expliquer la soudaineté de la catastrophe, si nous n'avions vu charger la mine longtemps avant l'explosion.
Au moment de commencer notre triste récit, im coup d'oeil rétrospectif paraît donc indispensable pour l'intelligence de l'histoire. Les Décembristes ne sont pas les seuls coupablesi, et la justice commande de £iire à chaciui sa part de responsabilité.
C'est ime conjuration militaire qui a éclaté le 2 Décembre, mais ce n'était pas la seule conspiration qui menaçât la République. Il y en avait trois. Celle que les démocrates redoutaient le moins, l'a emporté en corrompant l'armée. Les autres attendent encore ; et, il fout l'avouer, jusqu'à ce que la dernière espérance monarchique ait été balayée par le souffle de l'esprit républicain, jusqu'à ce que la bourgeoisie ait abandonné ses injustes préjugés contre la démocratie, la France restera ce qu'elle est depuis plus d'un demi-siècle, ballottée entre les factions royalistes, déchirée par les intrigants, ou mise à l'enchère par des généraux
vendus.
4 INTBODUCTION.
A ce triple complot légitimiste, orléaniste et impérialiste, ajoutez la comiivence des principaux fonctionnaires, les peurs inoculées à la bourgeoisie, les soupçons follement jetés dans le cœur du peuple, l'impuissance enfin des républicains en minorité dans l'Assemblée, et tout s'expliquera.
Le mal assurément date de loin. Les ennemis de la République, impuissants à l'emporter de vive force, se glissèrent dans son sein en l'acclamant dix-sept fois, le 4 mai 1848, lors de la mémorable séance d'installation de l'Assemblée constituante. Dès la première heure, ils envahirent les fonctions publiques afin d'être mieux placés pour battre en brèche les institutions nouvelles. Le premier coup porté, fdt la suppression brusque et violente des ateliers nationaux qu'il fallait dissoudre peu à peu, avec de grands ménagements, et remplacer par des entreprises sérieuses. Heureux d'exciter les ressentiments contre les hommes du 24 février, ils jetèrent ainsi, en pleine connaissance de cause, une masse d'ouvriers dans cette anxiété du lendemain, dans ce désespoir de la feim qui déterminèrent les fatales journées de juin. Sondez bien les mystères de la terrible insurrection, vous y verrez la main des royalistes, et surtout celle de l'échappé de Ham. La célèbre enquête Bauchard en a découvert assez de preuves saisissables, bien qu'elle ait été dirigée par nos plus dangereux ennemis. Nous aurons à dire, dans le cours de cet ouvrage, d'oil sortait l'or qui paya les assassins du général Bréa.
Déguisée sous le nom de " parti de l'ordre," la coalition s'organise puissamment après cette victoire. EUe établit
son siège rue de Poitiers, d'où ses journaux et ses brochures, répandues à profusion, commencent et entretiennent, contre les républicains, cette guerre de mensonges qui vient aboutir à la grande fieintasmagorie de la Jacquerie. Dans l'Assemblée constituante, les coalisés font échouer tous les projets qui peuvent populariser la République, et adoptent tous ceux qui peuvent lui nuire. Ils refusent le droit au travail, mais ils votent la transportation sans jugement et l'institution de la Présidence.
Bifurquer le pouvoir, diviser pour affaiblir, donner à la souveraineté du Peuple ime double expression dans un Président et une Assemblée émanant tous deux d'une même origine; c'était créer, de propos délibéré, un sujet de conflits incessants. Nos ennemis le savaient bien. Malgré une opposition des plus vives, malgré une discussion prophétique en quelque sorte et dont le souvenir n'est pas perdu pour la France, ils déposèrent un germe de mort dans la Constitution de 1848.
Yint alors l'élection du Président. Les royalistes n'eurent pas de candidat de leur couleur. Le vent de la "Révolution soufflait encore trop fort pour leur drapeau. Mais exploitajit un déplorable et funeste préjugé populaire, ils poussèrent au triomphe d'un homme qu'ils méprisaient, comptant se servir de son nom pour écraser plus facilement la démocratie. M. Louis Bonaparte fut élu, et l'on vit aussitôt les pèlerins de Wiesbaden et de Claremont se flaire les ministres de la République démocratique !
Les républicains dits modérés, dont les votes donnèrent
la majorité à la réaction, purent alors juger de l'immensité
de leurs fautes. Us gênaient tout autant que les rouges ; on résolut de se débarrasser des uns et des autres. Dans la presse rétrograde, succède bientôt aux insultes contre les républicains l'insulte à l'Assemblée constituante. Une émeute de pétitions est organisée ensuite pour abréger son existence, le gouvernement y encourage; l'Assemblée, première expression du suffirage universel, ne tarde pas à perdre son prestige, elle est obligée de céder et se dissout avant d'avoir complété la Constitution par le vote des lois organiques.
Avec elle disparut le plus solide rempart qid restât à la République depuis que les vainqueurs de juin avaient désaâectionné ses meilleurs défenseurs en désarmant le Peuple.
Maîtresse du terrain, la réaction domine les nouvelles élections législatives.
Et qu'on le remarque bien, il n'y a encore que deux camps en France. D'un côté, les républicains déjà débusqués de toutes les positions, leurs journaux fi:appés de cautionnements, saisis, chassés de la place publique; leurs réunions fermées et leurs associations poursuivies. — De l'autre, les factions monarcbiques libres d'agir dans l'association de la rue de Poitiers, immense pandaemonium où. venaient fermenter en se rapprochant toutes les haines amoncelées contre la démocratie. là se coalisent, au nom de l'ordre, contre la liberté, valets de l'empire et chevaliers de l'émigration, hrigcmds de la Loire et fuyards de Gand, assassins du duc d'Enghien et meurtriers du maréchal Ney, aventuriers de Boulogne et ministres de Louis-Philippe,
preux de M. le comte de Chambord et geôliers de madame la duchesse de Berry, flétrisseurs et flétris, renégats de tous les autels, déserteurs de tous les drapeaux, trsûtres de tous les régimes, parjures de tous les serments ! Que d'intrigues ! que de viles concessions réciproques ! La branche aînée et la branche cadette n'ont rien à refuser aux prétendant impérialistes qui font si bonne guerre aux socialistes; MM. Bonaparte et Persigny, à leur tour, se prêtent volontiers aux vœux des royalistes, et l'on vit jusqu'à l'ancien président de la chambre introuvable de 1815, M. Ravez, patroné par le gouvernement^ ressusciter pour maudire encore une fois la Révolution.
Les élections du 13 mai 1849 ainsi fabriquées par la rue de Poitiers, cinq cents monarchistes avérés s'installèrent au Palais Bourbouy comme ils dirent. C'était la contrerévolution!
Légitimistes et orléanistes devinrent aussitôt les conseillers de MM. Persigny et Bonaparte. Les Burgraves s'installèrent à l'Elyséa Entre les complices, dont les uns devaient plus tard encelluler les autres, un accord par&it régna tant qu'il n'y eut qu'à démolir pièce à pièce l'édiflce de 1848. Expédition de Bome, assassinat d'un peuple; restauration d'un pape, proscription de trente représentants; rétablissement de l'impôt des boissons; lois contre la presse, contre le colportage, contre les réunions, contre les associations, contre l'instruction publique, contre la garde nationale ; enfin, pour couronner cette œuvre détestable, mutilation du suffirage universel, tout se fit de concert en moins d'une année, de telle sorte que, déjà au 31 mai 1850, la
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République, privée de ses éléments essentiels, n'existait plus que de nom.
Du reste, en votant cette loi fatale du 31 mai, ses coupables auteurs ne savaient guère oil elle les mènerait. Les royalistes si joyeux ne se doutaient pas qu'ils signaient leur propre condamnation, qu'ils creusaient entre l'Assemblée et le peuple un abîme oil le peuple laisserait précipiter l'Assemblée. Le Président n'imaginait pas non plus qu'il pourrait écraser la majorité sous le poids de leur crime commun avec ce mot qui fut magique : Le suffrage universel est rétabli.
Et pendant ce temps, la grande entreprise de calomnie contre les républicains poursuivait le cours de sa propagande empoisonnée. En vain les démocrates, les socialistes protestaient à la tribune ou par la voix de leurs journaux; en vain ils en appelaient à l'histoire des trente dernières années pour témoigner de la générosité de leurs doctrines, on criait toujours aux anarchistes, aux partageux, et les classes aisées se laissaient persuader que les classes laborieuses aspiraient à les dépouiller!
1852 arrivait; les habiles commencèrent à avoir peur les uns des autres. La coalition se rompit d'elle-même. Chaque faction reprit son drapeau et agit pour son propre compte.
Ce fut un lamentable et honteux spectacle. On mit le feu aux quatre coins de la France, toujours à propos d'ordre ; et l'on se traita en plein parlement de œquins, toujours en s'intitulant le parti des hommes bien élevés et des honnêtes gens.
Quels honnêtes gens ! L'élu du suffrage universel verse du vin de Champagne aux soldats de Satory, pour leur faire crier Yive l'Empereur ! les représentants du peuple s'en vont demander la consigne à leurs principicules de droite et de gauche, puis ils reviennent crier Yive le roi ! à la même tribune où la veille ils votaient la république démocratique !
En menaçant la France de l'anarchie royale, les revenants de Wiesbaden et de Claremont servaient les projets élyséens. Le neveu de V Empereur livra sa première bataille le 12 octobre 1850 dans les plaines de Satory. Il eut peu de succès. Aussi s'empressa-t-il d'envoyer à l'assemblée un message conciliant, qui semblait jeter un voile sur le passé : " Entendons-nous, disait-il, pov/r que ce ne soit jamais la violence qui décide des destinées de notre pays, " Cela, signé de la main qui préparait les félonies et les massacres du 2 Décembre !
Que pouvait la minorité ? Que pouvaient 200 contre 500 ? Kien. Toujours fidèles à la loi, à la Constitution et au droit, ils signalaient l'hypocrisie de ce langage; ils combattaient la majorité et ils attendaient 1852 avec confiance dans le succès de la lutte électorale ou de la résistance au coup d'état.
Cependant, l'embauchage de l'armée, les séductions de cantine, les cris inconstitutionnels, le renvoi des généraux suspects de fidélité à l'Assemblée, les ouvertures de corruption faites à d'autres, tout annonçait un troisième acte à la comédie de Strasbourg et de Boulogne. Hélas ! à lui seul,
celui-là devait être ime horrible tragédie !...
Des législateurs souverains, animés du sentiment de leur devoir et forts du témoignage de leur propre conscience, n'eussent point hésité à traduire le coupable à la barre d'une haute-cour de justice. Au lieu de cela, que fit la majorité] Une petite guerre misérable, qui ne la déconsidéra pas moins aux yeux de la bourgeoisie qu'elle ne s'était déconsidérée précédemment à ceux du peuple. Elle s'en prend aux subalternes, elle chasse les Baroche et les Rouher de leurs bancs par un vote de méfiance. L'Elysée la met au régime, il lui envoie un ministère provisoire. Elle l'accepte. Puis, il lui renvoie les mêmes Rouher et Baroche, et elle les accueille ! ! Etait-il possible de servir mieux les intérêts de ceux qui voulaient l'amoindrir? Quand on subit de pareils affronts, on les mérite.
A partir de ce moment, l'Assemblée était perdue. Le Président, enhardi, la menace du haut de la tribune des banquets et des inaugurations de chemins de fer; ses ministres la bravent, ses journaux la vilipendent, et la bourgeoisie qui la méprise, le peuple qui la déteste regardent ces avilissements avec dédain. Pour que le premier sergent-de-ville venu la prenne au collet sans que personne la défende, il suffira d'écrire sur ses portes insolemment fermées : Le suffrage universel est rétabli,
Nous nous trompons peut-être. Il restait encore ime ancre de salut, la maîtresse ancre, la Constitution. Quoique feussée en maint endroit, la Constitution était encore assez forte pour résister. C'était donc le moment de s'y rattacher. O comble d'aveuglement! c'est celui que l'on choisit pour la ruiner dans l'esprit publia Au mois de
juillet 1851, à propos de révision, la majorité s'embarque, de gaité de cœur, dans une discussion où chacun de ses orateurs s'efforce de mettre en lambeaux le pacte fondamental Ce radeau de sauvetage, comme ils l'appellent eux-mêmes, c'est à qui le coulera bas. Insensés ! les généraux vendus au crime sourient à vous entendre ; vos discours montent jusqu'aux tribimes des gardes nationaux dont vous réclamerez bientôt le concours au nom de cette loi que vous bafouez. Et puis ne voyez- vous pas, plus loin, le singe de Boulogne prêt à vous répéter comme autrefois le traître du 18 brumaire : ''La Constitution! mais vous l'avez violée le 12 juin, le 31 mai, à Kome, à Paris, partout. H n'y a pas un de vos actes, pas une phrase de vos journaux, pas un de vos derniers discours qui n'aient insulté avant moi, plus que moi, à la majesté de la loi."
Après cette habile campagne, l'Assemblée met deux ou trois départements de plus en état de siège et se proroge.
Au retour, elle apprend qu'un coup d'état préparé pendant son absence n'a reculé que devant les mesures bien prises de la présidence, occupée par le général Bedeau, et de son bureau. Elle commence, enfin, à croire qu'elle a trop fortifié les décembristes, et elle veut se défendre. Les questeurs déposent une proposition tendant à confirmer un article de la Constitution, — c'était mettre en doute la Constitution elle-même, — et à faire revivre un ancien décret qui plaçait la force publique à la disposition non pas de l'Assemblée, mais du président de l'Assemblée, — c'était demander protection seulement à l'armée.
En ÙLce d'une telle proposition, que devait faire la mi-
norité dont l'appoint devenait nécessaire par suite des divisions de la majorité î
Il y avait un moyen sûr, infaillible, de réduire à néant toutes les machinations élyséennes, c'était de mettre confiance dans le peuple, c'était de parler au peuple dont la moindre intervention aurait feit rentrer tous les coquins sous terre ; c'était de le rattacher à la Constitution et à l'Assemblée, en lui rendant le suffrage universel. On le propose; la majorité, y compris les questeurs eux-mêmes, refuse ! On ne voulait donc recourir qu'aux baïonnettes seules. Pourquoi ? N'était-ce pas pour s'en servir contre la République, quand on les aurait employées à réduire le Président conspirateur? La Montagne ne pouvait en douter, sxirtout à voir les dispositions haineuses que l'on montrait toujours envers elle. Un de ses membres, M. Sartin, rouge plein de modération, digne de toute confiance, vient se plaindre à la tribune avec une convenance parfaite de brutalités révoltantes dont il a été l'objet pendant la prorogation. Le sabre a été levé sur sa tête : c'est un avant-goût du sort qu'on réserve à tous, La majorité en prend-elle souci 1 Nullement; elle rit aux éclats ! Entre deux affirmations, celle d'un représentant du peuple, et celle d'un gendarme, la majorité des représentans du peuple déclare qu'elle croit le gendarme et passe à l'ordre du jour !
Arrive la discussion de la proposition des questeurs. Ils la développent, et l'un d'eux, le général Leflô, trouve le moyen d'insulter la révolution de Février, cette révolution qui a fondé la République et dont il feit l'œuvre
'* de quelques hommes. " Un orateur de la minorité dit que c'est au peuple qu'il faut demander secours si l'on est en péril ; que le peuple suffit à tout : le rapporteur déclare que le peuple, c'est Y insurrection, et que la proposition est dirigée autant contre lui que contre le pouvoir exécuti£
Les républicains ne pouvaient hésiter, ils votèrent en masse contre la proposition. Elle fut rejetée.
On a dit qu'ils donnèrent ainsi l'armée à l'assassin de Boulogne. Nous n'en croyons rien. Le rejet de la proposition des questeurs n'a pu revêtir la dissolution de l'Assemblée d'un caractère légal aux yeux de personne. L'armée a parfaitement su qu'en soutenant les décembriseurs, elle violait la Constitution ; les hommes les plus notables "du grand parti de l'ordre" le lui ont dit solennellement, et elle a répondu en les arrêtant comme de vils démagogues. Le 2 Décembre est une conjuration militaire, ni plus ni moins, un coup de main de prétoriens renouvelé du Bas-Empire en plein dix-neuvième siècle. La corruption des généraux l'a commencé, la stupide et abrutissante doctrine de l'obéissance passive l'a consommé. Quel qu'eut été le vote du 17 novembre, les conspirateurs n'auraient pas moins commandé le crime, ils en avaient besoin ; les officiers subalternes n'auraient pas moins répondu, comme ils l'ont fait : " Nous avons des ordres. " Le vote de la proposition ne les eût pas dégagés à leurs propres yeux de l'obéissance aux chefs dont on a fe,it poiu» l'armée un principe supérieur à la loL Après tout, l'armée eût pu céder devant le peuple et la garde nationale, s'ils se
fussent montrés comme en 1830 et en 1848; elle n'eût jamais obéi à ime Assemblée méprisée.
Mais en supposant même que les troupes réunies à Paris ne fussent pas vendues par les trsdtres qui en disposaient au nom de Tobéissance passive comme un cavalier dispose de son cheval; en supposant même que Tadoption de la proposition des questeurs eût réellement fixé les baïonnettes d'un côté plutôt que de Tautre, le vote de la démocratie ne devait pas moins être ce qu'il a été. La minorité se trouvait en face de deux ennemis également hostiles à la République, son devoir était de ne pas fortifier le plus redoutable. Si l'on mettait le peuple hors de cause; si l'on ne voulait pas laisser le sufirage omiversel dans sa plénitude et son intégrité décider de l'avenir; si toute la question se réduisait là : " A qui le canon î" pourquoi le donner à une Assemblée dont les tendances et le but ne se déguisaient plus, à une Assemblée qui l'aurait tourné contre la Bépublique avec une apparence de légalité, contre le rétablissement du droit de réimion et de la liberté de la presse qu'elle avait supprimés, contre la restauration du sufirage universel dont elle venait, à l'instant même de maintenir la mutilation. Mieux valait, nous le croyons encore aujourd'hui, laisser cette force brutale et aveugle du canon au Président, qui ne pouvait en user qu'en foulant aux pieds toutes les loÎB divines et humaines.
A vrai dire, d'ailleurs^ nous ne pensions pas qu'elle se mettrait si aisément à ses ordres; nous suppo-
sions qu'il j avait plus d'honneur et de loyauté, moins de démoralisation et de cupidité dans Tétat-major de Tannée française; nous n'imaginions pas que des personnages de l'espèce de MM. Persigny et Bonaparte y trouveraient jamais assez de traîtres pour une entreprise dont la criminalité n'était et ne pouvait être douteuse pour qui que ce fÛt au monde ; nous jugions le palais de l'Assemblée imprenable ; nous croyions que le prétendu neveu de VEmpereur, au lieu de devenir un triomphateur atroce, comme il l'a été à Paris, resterait un aventurier ridicule, comme il l'avait été à Strasbourg et à Boulogne.
Quant à nous, personnellement, la question fût-elle encore à vider, nous voterions toujours de même. Nous sommes convaincu qu'en enlevant au successeur du traître du 18 brumaire, par le refus de la proposition des questeurs, jusqu'à l'apparence même d'im prétexte pour son coup-d'état, qu'en le condamnant à faire du brigandage par la force brutale, le mensonge et l'assassinat, qu'en provoquant les plus nombreuses protestations armées qu'ait jamais rencontrées aucune usurpation, les représentants républicains ont rendu le bonapartisme impossible et préparé une voie sûre à la révolution prochaine.
Nous avons esquissé la situation telle que l'avait faite la majorité de l'Assemblée. Si nous avons été clair, on s'expliquera plus facilement l'incroyable succès des parjures du 2 Décembre. Les intrigues des factions royalistes leur avaient aplani les voies; elles avaient
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pratiqué, de complicité avec eux, les brèches par où ils sont entrés tout seuls.
La conjuration devait-elle rencontrer de plus grands obstacles dans la nation? Non. Depuis longtemps les menées et les infâmes calomnies de la réaction avaient jeté la France dans im état d'inquiétude fiévreuse. Ses deux grandes fractions, la, bourgeoisie et le peuple, étaient profondément divisées. La bourgeoisie craignait le peuple. Le peuple, offensé de ces doutes, se méfiait de la bourgeoisie. De là, leurs hésitations ; de là, leur inaction qui a donné la victoire au crime ! La bourgeoisie a dit : " Oui, cet attentat est exécrable, mais, maintenant que l'on a commencé la guerre civile, cela ne peut plus finir que par une révolution, et une révolution, c'est l'avènement des brigands, des niveleurs, des partageux, des ennemis de la famille et de la propriété, des enfants de la guillotine ! ! ! Attendons. " — Le peuple a dit de même dans un sens contraire : " Le dé est jeté, si le président est vaincu, c'est la dictature de la majorité parlementaire, c'est la toute-puissance des royalistes, des transporteurs, des intrigants, des égoïstes et des Trestaillons î Laissons faira" — Et l'attentat n'a ainsi trouvé de résistance que dans les hommes les plus dévoués de la bourgeoisie et du peuple. Ils ont été vaincus par 120,000 soldats !
Que la leçon nous profite à tous : le peuple et la bourgeoisie doivent être imis. Alliés, ils résisteront sans peine à tous les usurpateurs et à toutes les armées. Ennemis, ils tomberont ensemble sous le sabre des prétoriens ou sous l'éteignoir des Jésuites,
Arrêtons-nous encore un instant au seuil de cette lamentable histoire, et que le lecteur recueille ses forces pour nous y suivre. Nous l'en prévenons, le cœur lui manquera plus d'une fois en route. Il éprouvera comme nous ces défaillances que cause le dégoût. Mais qu'une pensée consolante, toujours présente à ses yeux, le relève et le fortifie. Le 2 Décembre est un accident, malheureux, funeste, mais ce n'est qu'un accident. La Révolution n'est pas finie. Commencée il y a soixante ans, elle poursuit sa marche nécessaire à travers victoires et défaites ; elle accomplira son œuvre : la fondation de la République démocratique, le meilleur des gouvernements, parcequ'il est celui de tous, par tous et pour tous.