CHAPITRE I
ARRESTATIONS PREVENTIVES.
Lorsqu'un ambitieux accomplit une révolution avec audace, en plein soleil^ grâce à la puissance d'un génie supérieur, le crime de l'homme capable de préférer son élévation aux libertés de son pays reste toujours odietix, mais il se sauve en apparence par la grandeur des moyens. Que César passe le Rubicon, que Cromwell aille fermer de sa main la porte du parlement, on les déteste ; mais pour les mépriser, on a besoin de se renfermer daos les régions supérieures de la morale absolue. Les conspirateurs du deux décembre ne laissent pas aux hommes d'honneur cette sorte d'embarras ; pour eux, on a peine à les haïr, tant ils sont vils. Forme et fond, tout répugne dans la manière dont ils ont dérobé le pouvoir, clandestinement^ lâchement, la nuit, comme des bandits qui dévalisent un passant au coin d'un bois.
Une série de Mts destinés à masquer le guet-à-pens des insurgés, témoigne qu'on y songeait, qu'on l'avait résolu, qu'on y travaillait depuis plus d'un jour. Les bruits qui en couraient ne provenaient pas seulement des ouvertures de corruption faites à des officiers supérieurs, ils étaient entretenus par certains actes du genre des revues de Satory, par des alertes habilement ménagées, pendant que les intimas niaient de leur coté tout projet inconstitu-
tionnel. Si bien qu'à force d'entendre parler du coup d'état sans le voir se réaliser, l'opinion publique avait fini par passer du doute à l'incrédulité ; on tournait presque en ridicule les Cassandre qui faisaient la veillée et criaient sans cesse : Citoyens, prenez garde à vous !
Il fallait aussi que la population ne soupçonnât rien, 1q jour où l'on ferait sortir les soldats de leurs casernes à une heure indue pour les répandre dans la ville. A cet efiet, il y eut longtemps d'avance, une ou deux fois par semaine, des réunions militaires au Champ-de-Mars et des manœuvres avant le lever du soleil. On avait, de cette façon, habitué les voisins des casernes à des sorties extra matinales de la troupe, et personne ne fiit étonné de ses mouvements le 2 décembre.
Rien de tout cela n'eut servi, si l'on ne se fiit pas assuré du concours de l'armée de Paris. On s'y prit, on dut s'y prendre longtemps à l'avance. Le complot date de loin. On donna des généraux gagnés à l'armée de Paris. Quoiqu'ils n'aient été que les serviteurs de l'Elysée et se soient vendus à beaux deniers comptants, la conjuration du 2 décembre est, à vrai dire, une conjuration militaire. Presque tous les officiers supérieurs de la garnison parisienne étaient complices.
Avec le déplorable principe de l'obéissance passive absolue, même à l'intérieur, on a l'armée quand on a ses chefs. On avait donc songé aux chefe. Mais ceux qui étaient en France avaient accepté le gouvernement établi; les plus illustres siégeaient à l'Assemblée nationale, et aucun ne se montrait d'himieur à servir d'instrument aux messieurs de Strasbourg et de Boulogne. On reconnut qu'il était impossible de compter sur l'état-major général tel qu'il se trouvait dans la métropole, et l'on résolut d'en aller chercher un plus facile en AMque. C'est ce qu'un historien du 2 décembre, confident de l'Elysée, M, P. Mayer, s'est
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naïvement ou très intentionnellement chargé de confesser. Nous ne pouvons mieux faire que de le citer, car nous ne pourrions rien dire de plus formellement accusateur pour les coupables : ^^ Les tiraUlementa partis de VAssemUée^ "l'exemple de quelques généraux, les séductions de la " presse . . . pouvaient faire craindre des hésitations, des " SCRUPULES, de Y opposition au sein de Tétat-major ... Com- " posé comme il Tétait encore, l'état-major général n'offrait " peut-être pas d'assez complètes garanties ... Les gé- " nEraux seuls étaient a craindre. Car les plus âgés " pouvaient manquer d'audace, et la grande majorité des " plus jeunes figurait dans le parlement. Une idée toiU " impériale triompha de cette alternative, et M. de Per- " signy, cet ardent et infatigable chevalier du napoléonisme, " se voua avec enthousiasme à la réalisation de ce mot de ^^ génie négligemment jeté par le Président, et dont l'ex- " pédition de Kabylie peut expliquer aujourd'hui la pro- " fondeur et la portée : Si noua faisions des généraux ?
" La graine n'en manquait pas. Un des plus brillants <* officiers de notre cavalerie, le brave et sympathique com- " mandant Fleury (aujourd'hui colonel), fut chargé d'ap- "précier les cowrages, d^invoqu&r les dévouements, de cer- « TiFiER LES ESPÉRANCES. Sa mission ne fut ni longue, ni "pénible; généraux de division ou de brigade, colonels, " lieutenants-colonels, aucun de ceux à qui son entraînante " parole peignit les dangers du pays n'avaient besoin d'être "convaincu. Tous avaient une égale Jwrrewr du par- " LEMENTARiSME et du socioUsms, qui dissolvent, avec une " ÉGALE RAPIDITÉ, Vhonncfwr militaire, la foi au drapeau, " et Vohéisscmce a/uM consignes.^^ " ... C'est ainsi qus les cadets " devinrent les aînés, et que le cadre de l'armée active s'ha- " bitua aux noms de Saint- Arnaud, de Cotte, Espinasse, "Marulaz, Rochefort, Feray, d'AUonville, Gardarens de " Boisse, de Lourmel, Herbillon, Dulac, Forey, Courtigis,
22 LES CRIMES DU DEUX DlÉCEMBRE.
"Canrobert et quelques autres."(l) C5es quelques autres qu'il est bon de connaître sont MM. Carrelet, Levasseur, Kenaud, Korte, Reybell, Bourgon, Sauboul, Tartas et Ripert.
■Ainsi, nous n'avons pas à chercher les noms : l'Elysée même se charge de les dénoncer, sans doute pour les engager davantage encore. Nous savons maintenant comment tous ces jeimes capitaines ont été successivement tirés du théâtre de la grande guerre et amenés à Paris, pour faire dans nos rues la guerre civile la plus déshonorante et la plus atroce qui fut jamais. Ce ne sont pas même de ces grossiers soldats, si bien pénétrés de l'esprit de discipline qu'ils tireraient sur leurs pères et mères si le ministre de la guerre ou le commandant le leur ordonnait : ce sont des habiles, venus précisément afin de cueillir les lauriers du boulevard Poissonnière et de prendre part au bénéfice de la terreur. La cupidité, l'ambition ne servirent pas seules à les entraîner j l'envie est entrée pour beaucoup dans leur défection. Seconde couche des officiers supérieurs africains ; après avoir bnllamment conmiencé leur carrière, ils l'ont à jamais souillée par jalousie de la position politique des anciens.
Qu'ajouter au dire de M. P. Mayer ? Nous affirmions que les généraux et colonels du 2 décembre avaient été corrompus ; où en trouver une preuve plus éclatante que dans le propre aveu des corrupteurs î Nous le constatons bien, on est allé en Afrique " assurer cmx cadets la place des aînés et leur certifier des espérances^ en exploitant " leur horreur du pa/rlemerUa/risme;^ c'est-à-dire, leurs sentiments d'envie contre les aines qui étaient à l'Assemblée nationale.
L'Europe le voit-elle assez clairement ? L'insurrection du 2 décembre n'a trouvé ses moteurs que dans les plus mauvaises passions du cœur humain.
Donc, l'état-major, c'est aussi M. P. Mayer qui le dit,
(1) Histoire du Deux Décembre, par P. Mayer, pages 129, 131, 133.
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'^ ne comptait plus que des généraux décidés à passer le " Rubicon ou à mourir." Ce n'était pas encore assez : on chercha tous les régiments qui s'étaient trouvés, à diverses époques, en collision avec le peuple, et on les rassembla à Paris; c'est ainsi, par exemple, que le 14* de ligne, celui dont wa. bataillon se trouvait à l'affîiire du boulevard des Capucines, était maintenu dans la capitale depuis 1849. On comptait entraîner plus &,cilement ces régiments à toutes les violences qu'on voudrait leur demander.
Les hommes du passé, y compris M. le général Changamier, la première victime de la conjuration militaire des généraux, avaient pris soin d'animer l'armée entière contre la population. Ils lui répétaient sans cesse que l'uniforme avait été déshonoré en Février 1848 et qu'un baptême de sang était nécessaire pour lui rendre son premier lustre. Ils lui faisaient croire qu'elle avait été vaincue, parce que, très-volontairement, elle n'avait pas voulu soulever une guerre civile en tournant ses baïonnettes contre la population. Le 2 décembre, dans son placard aux soldats, M. Bonaparte ne manqua pas d'exploiter ces éléments de haine ; il leur dit avec une noire perfidie : " En 1830 comme en " 1848 on vous a traités en vaincus. Après avoir flétri ^* votre désintéressement héroïque, on a dédaigné de con- " sulter vos sympathies et vos vœux, et cependant vous " êtes rélite de la nation,^ Que l'on juge de l'effet d'aussi perpétuelles excitations sur l'esprit des soldats.
Tous les moyens de compression militaire étaient fortement organisés. Dix ou douze jours avant l'attentat, le colonel d'un régiment, (et il est probable que même chose eût lieu partout) réunit ses officiers pour leur lire les instructions, en cas de combat, laissées par les différents généraux en chef qui s'étaient succédé : MM. Changamier, Baraguay d'Hilliers et Magnan. " Au premier signal, tous les hommes devaient être conduits rapidement au lieu dé-
signé d'avance pour le régiment, les officiers ralliant les retardataires et ne laissant dans les casernes que les cantinières et les élèves musiciens. Les cuisiniers même, cîe qui n'arrive pas d'ordinaire, étaient tenus de suivre. Les \ troupes, campées dans les barraques du Quai de l'Arche-
vêché et des Invalides, avaient ordre de tout abandonner. Les officiers étaient chargés de parcourir, en bourgeois, les terrains assignés à leur régiment, afin d'étudier les moyens de commimication, de défense, etc. Une fois sur le terrain, on devait placer des sentinelles pour empêcher qui que ce fût d'approcher de la troupe à plus de cinquante pas. De fortes patrouilles devaient parcourir incessamment les environs et disperser tout rassemblement par la force et SANS SOMMATION. S'il était permis d'user de quelques ménagements envers les citoyens inqffensijs, il fallait être sans pitié pour les ennemis de Tordre et s'emparer, sans formalités, des maisons dont l'occupation deviendrait nécessaire pour les opérations militaires."
Le cahier contenant ces instructions, confié aux officiers supérieurs, fiit simplement lu aux autres officiers. Ceuxci, pour la plupart, traitèrent cela de précautions superflues, les autres prirent la chose au sérieux et firent du zèle. Quelques-uns furent choisis pour faire un rapport sur l'attaque et la défense de certains points. On voit que les mesures étaient bien prises.
Tout étant ainsi préparé, les principaux conspirateurs, MM. Persigny, Maupas, Bonaparte, Saint-Arnaud et Momy procédèrent à la perpétration du crime dans la nuit du 2 décembre. C'est M. Maupas, qui, à titre de préfet de police, en eut la part la plus laborieuse. On avait résolu d'arrêter préventivement seize représentants du peuple et soixante-dix-huit citoyens dont on redoutait l'influence sur le peuple ou sur l'armée. Dans ce but, les officiers de paix, qui sont les lieutenants des commissaires de
police et qui coiuiuandent à un certain nombre d'agents, eurent ordre de prévenir leur personnel et de se réunir à cinq heures du matin chez leurs commissaires respectifs. Les sergents de ville furent de leur côté consignés à la préfecture à onze heures du soir. La veille, pour justifier ces préliminaires, on répandit le bruit dans le monde de la rue de Jérusalem qu'il s'agissait de faire une grande razzia de réfugiés étrangers et de proscrits français revenus de Londres. Enfin, ceux des commissaires de police que l'on voulait employer furent appelés à la préfecture à minuit et introduits successivement un à un dans le cabinet de M. Maupas, qui leur confia les projets du gouvernement et le rôle qu'ils avaient à y jouer. Presque tous ces hommes avaient été choisis de longue main parmi les bonapartistes; si bien que pas im ne refiisa d'entrer dans le complot, que pas un seul n'eut assez d'honneur, de patriotisme et de respect de la loi, sinon pour révéler les criminels desseins dont il recevait l'ouverture, du moins pour ne pas s'y associer. Nous ignorons quelle somme leur a été donnée à chacun. M. Maupas leur remit des mandats d'arrêt préparés à l'avance, tous uniformément motivés sur l'accusation " de complot contre la sûreté de l'état et de détention d'armes de guerre."
L'historiographe M. Mayer, a de grandes admirations pour M. Maupas signant ces mandats d'arrêt. '^ Il lui fallait surtout, dit-il, cette chaleur de cœur, cet enthousiasme de dévouement dont la jeunesse ne fait qu'exciter les élans. Quelle responsabilité de signer de son nom, sans hésitation aucune, et en temps de paix^ l'ordre (Tmrrêter des génêra/ux et des représentcmta que Von considéraU comme les gloires militaires et pa/rlementaires de la Frcmce!^'* Tout ce qui ajoute à l'énormité du crime, le panégyriste le fait ressortir lui-même pour en parer son héros ! De même que certains individus excep-
tioiinels sont privés do la sensibilité i)hysique, ces genfi-là sont privés, eux, cln sens moraJ. On serait presque tenté de les absoudre comme on absout les fous homicides.
Quant au complot imaginaire, il ne servit pas seulement, si l'on peut dire, de maintien plus ou moins décent aux mandats d'arrêt, on en fit courir la rumeur dans les casernes, où l'on disait le matin du 2 décembre que le Président avait failli ôtre assassiné par le général Changamier ! Quels honnêtes gens que les bonapartistes j
Les commissaires de police quittèrent leur préfet à cinq heures du matin. Chacim d'etix alla prendre chez lui ses autres agents et remplir sa mission. Ils étaient accompagnés de sergents-de- ville qui, habituellement chargés de la police de l'Assemblée, connaissaient bien de vue les représentants.
§ II-
Les mandats d'arrêt comprenaient : MM. Beaune, Baze, le général Bedeau, le général Cavaignac, le colonel Charras, le capitaine Chollat, Greppo, Lagrange, le général Lamoricière, le général Leflô, Miot, Nadaud, Roger (du Nord), Thiers et le lieutenant Yalentin. Les agents de police n'ignoraient pas qu'il s'agissait d'attenter à l'inviolabilité des représentants du peuple, et cependant ils obéirent tous. Que l'on juge par là du degré de démoralisation où est tombée cette classe d'employés de la police.
Nous ne connaissons pas les particularités de toutes les arrestations, mais pour celles dont nous avons eu connaissance, nous pouvons dire que le récit qu'en ont fait MM. Mayer et Granier-Cassagnac est souvent d'une fausseté poussée jusqu'à l'infamie. A qui, des historiographes de l'Elysée ou des commissaires de police en revient la honte? Sans doute aux uns et aux autres. Pour de tels caractères, rien n'est sacré. Comme les païens, ils polluent leurs victimes. Nous voulons retabUr la vérité. C'est M. Greppo qu'Us ont le plus lâchement insulté, c'est de
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lui que nous parlerons le premier; nous avons hâte de démentir l'attitude dégoûtante que les exécuteurs lui ont prêtée.
Le commissaire de police, M, Gronfier, accompagné de six agents, dont l'un portait ime lanterne sourde et un autre un merlin, sonne chez M. Greppo; celui-ci va ouvrir sans défiance; à peine avait-il donné le dernier tour de clef, que la porte est poussée vivement, cinq ou six alguazils s'élancent sur lui et le renversent par terre en même temps que le commissaire de police lui dit : "Au nom de la loi, je vous arrête ; n'essayez pas de résister, nous sommes en force; toute tentative de défense serait inutile." On laissa M. Greppo se rélever. Il vit bien à qui il avait afiaire et défendit aux agens d'entrer dans sa chambre avant que Madame Greppo fdt habillée. Ils s'arrêtèrent deux ou trois minutes à peine, et se mirent à visiter l'appartement. Cette perquisition eut pour résultat la découverte d'une hache marine, trouvée sur une bibliothèque et non sous l'oreiller de M. Greppo ; d'un pistolet de poche et de deux poignards, qui étaient dans wa. tiroir et non pas encore sous cet oreiller dont les graciosi de la compagnie du 2 décembre trouvent plaisant de feire im arsenal. Quant au "superbe bonnet rouge," dont ils ont parlé, c'était tout simplement une de ces toques de drap rouge que portent tous les habitants des Hautes Alpes et de la Catalogne.
Lorsqu'on eut bien fouillé partout, on mena M. Greppo à Mazas, où malgré soa prétendu état d'accablement, il refusa de signer le procès-verbal d'écrou, et protesta de nouveau contre l'illégalité de son incarcération.
M. Nadaud arrivait au moment même où l'on entraîuait M. Greppo vers les cellules. Il nous a raconté qu'ils s'étaient donné \me poignée de main et que M. Greppo lui avait parlé avec beaucoup de sang froid. " Quand, plus tard, à Ste. Pélagie, ajouta le citoyen
Nadaud, j'ai lu une brochure dans laquelle M. Granier- Cassagnac cherclie perfidement à &,ire planer sur notre brave ami le soupçon de lâcbeté, je fiis d'autant plus indigné de cette infâme calomnie, que j'avais pu le voir de près. Greppo était alors calme et mélancolique conuue il l'est d'habitude."
Pourquoi M. Bonaparte épargnerait-il l'insulte à M. Greppo, qui n'est que le plus habile ouvrier en velours de l'Europe, quand il cherche à ravaler même ceux de ses anciens amis, qui ont un nom célèbre sur la scène du monde. Ainsi, à en croire ses historiens, "le coura^ de " M. Thiers ne s'est pas élevé au-dessus de la fermeté de M. " Greppo. L'assurance que lui donna M. Hubault ainé^ le " commissaire de police, qu'on n'en voulait point à ses jours, " semblait nécessaire, car il était attéré. (1) (7 est sur sa " demcmde expresse qu'un agent de l'autorité l'a conduit à " la frontière, et pendant les première moments de la route " il versa d'abondantes larmes." (2)
Les écrivains de l'Elysée ont été plus odieux encore envers le général Changamier, tout en affichant pour lui les plus grands égards. L'un et l'autre lui font dire que "M. Maupas est im homme bien né, bien élevé!" au moment où M. Maupas le feit enlever de chez-lui par des mouchards; l'im et l'autre vont plus loin, ils lui mettent ces mots dans la bouche: "Si jamais le Président a la " guerre avec l'étranger il sera peut-être content de me " trouver pour me confier le commandement d'une armée j" à quoi le commissaire de police, M. Lerat, qui, à ce qu'il semble, est en relation directe avec M. Bonaparte, aurait répondu : " Je suis heureux, général, de voir que vous " appréciez si bien le cœur du Président, et j'essaierai de lui "transmettre vos paroles." Quel goût! le général Changamier affirmant la réussite du crime, et ofirant son épée
(1) Becit Complet^ eic, par Granier-Cassagnac^ page 22.
(2) Idem, page 24.
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au criminel à l'heure même oii celui-ci Tenferme dans une cellule de Mazas ! Il n'y a que de pareilles gens pour inventer de pareilles choses.
Quand au général Cavaignac, après " s'être emporté en "injures, en exclamations de caserne," il serait devenu merveilleusement calme, et se serait regardé comme si bien pris, " qvm offrit et donna sa pa/role au commissaire de " police, M. Colin; lui demandant conmie grâce unique de " se rendre à destination avec lui seul !" Pour M. Lagrange, il aurait murmuré plusieurs fois dans le trajet de son domicile à Mazas : " Le coup est hardi, mais c'est très-bien joué ;" et rencontrant au greffe de la prison, M. Lamoricière, il lui aurait dit : " Eh bien, général, nous voulions le f . . . . " dedans, mais c'est lui qui nous y met." M. Roger (du Nord) se méprisant davantage encore lui-même aurait gaiement ordonné a ses domestiques de présenter du vin de Jérès et des biscuits aux policiers qui insultaient en sa personne la majesté des lois, et se serait écrié : " Ma foi, "j'aime encore mieux cela que le rôle strupide que nous "jouions à la chambre. Napoléon va réussir, c'est incon- " testable, mais gare à l'avenir? Enfin, il a été plus adroit " que nous."
Nous rougissons en transcrivant tous ces propos indignes, impossibles, qui n'ont pas été tenus, qui ne peuvent l'avoir été, mais il était nécessaire de montrer à quels ennemis nous avons affaire; il était utile, pour l'édification du monde civilisé, de montrer que les hommes de Décembre poussent la perversité jusqu'à tenter de deshonorer leurs victimes.
Contre ceux-là mêmes pour lesquels ils affectent hypocritement le plus de respect, ils avaient lancé des sbires si grossiers, des ordres si brutaux, que ces hommes, considérables à leurs propres yeux, n'ont pas échappé aux plus intolérables outrages. Un M. Blanchet, chargé d'appréhender au corps le général Lamoricière, ose lui promettre d'avoir
*' des ménagements, s'il veut lui donner sa parole de ne pas ^' chercher à fuir." Le général répond naturellement qu'on ne donne point sa parole à pareille engeance ; et il ne se trompait pas dans son mépris. On va en juger. Placé dans un fiacre avec trois agents de police armés, il se pencha vers la portière au moment où Ton passait devant le poste de la Légion-d'Honneur. Le commissaire de police crut qu'il voulait haranguer la troupe. Il sortit aussitôt un bâillon de sa poche et le lui montra, en disant : " Général, si vous dites un tnot, je tous bâillonne." — ^Voici la version
de M. Granier-Cassagnac : " Le commissaire ne lui
" laissa pas le temps de proférer ime parole, et lui fit ob- " server qu^U se verrait forcé de le traiter avec rigtieur, s'il " faisait ime nouvelle tentative. Le général répondit : " Faites de moi ce que vous voudrez."
M. Granier-Cassagnac est toujours beaucoup plus haineux, plus cynique que l'autre historiographe des mitrailleurs ; il n'y a pas chez lui l'ombre d'un sentiment humain. Eh bien, ce que lui-même n'a pas osé rapporter, MM. Bonaparte, Saint-Arnaud et Maupas, après l'avoir ordonné, avaient découvert un homme pour l'exécuter. Il est positif que M. Blanchet a menacé M. Lamoricière de lui mettre im bâillon ! ! ! Nous tenons la chose de source certaine. Il y a un monde entre les opinions de M. Lamoricière et les nôtres, mais nous n'en éprouvons pas moins d'indignation à l'idée de le sentir ainsi exposé à de pareils outrages ! ISTaurait-il pas fait beau voir le général Lamoricière aux prises, dans un fiacre, avec trois agents de police lui mettant de force un morceau de bois dans la bouche ! ! !
Les choses n'en vinrent pas là avec le général Bedeau ; mais il a entendu un des hommes de la rue de Jérusalem, M. Hubault jeune, "lui ordonner de se lever, lui dire " qu^il fallait qu'il se soumit sans violence, ou qu'autrement
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" on emploierait les moyens extrêmes f^ (1) il a senti sur lui la main de la police ! ...
Oui, une douzaine de mouchards ont traîné M. Bedeau le fijenéral, M. Bedeau l'un des premiers capitaines de la France moderne, M. Bedeau le vice -président de rassemblée nationale, M. Bedeau le blessé de l'ordre en juin 1848, tme douzaine de mouchards l'ont traîné par le coUet, du haut en bas de ses escaliers; ils l'ont rudement jeté dans un fiacre, puis encellulé à Mazas, par ordre de MM. Saint- Arnaud et Bonaparte ; et cela parceque MM. Saint- Arnaud et Bonaparte étaient sûrs que M. Bedeau les empêcherait de sauver la société européenne de la Jacquerie qui la menaçait! Nous avons eu occasion, dans une réunion à Bruxelles, d'entendre le général raconter cet épisode essentiellement décembriste; chacun le questionnait avec avidité, et il ftit insensiblement amené à entrer dans des détails circonstanciés que nous avons recueillis. Nous croyons devoir les donner; ik sont curieux; on y voit ce que furent ces exécutions nocturnes; ils rendent à son véritable rôle M. Hubault jeune, qui n'a toujours été que le digne agent de l'Elysée, et non pas un fonctionnaire poli, comme les récits officiels le représentent ; enfin ils replacent dans son vrai jour M. Bedeau, homme de cœur, logique, remarquablement intelligent, doué d'une qualité rare partout, mais surtout chez les militaires, la fermeté de caractère qui pousse les choses jusqu'au bout.
On savait le général bien instruit, et sa conduite, pendant la prorogation avait indiqué qu'on n'aurait pas bon marché de lui. Aussi était-il surveillé de près depuis huit ou dix jours. Il fut tenté d'en demander compte à la tribime, mais il s'arrêta devant la crainte des dénégations effrontées du pouvoir. Le lundi soir l^*" décembre, en rentrant, il aperçut encore l'espion que Von avait attaché à ses
(1) Récit, etc., par Granier-Cassagnac.
pas. Impatienté, il l'aborda en lui disant : " Vous Élites un sale métier et vous le faites bêtement, je vous revois trop souvent." L'espion s'excusa avec humilité et s'éloigna. Le général espérait autre chose; il comptait sur quelque débat qui eut amené cet homme devant un magistrat où sa qualité d'agent de police aurait été constatée.
Lorsqu'on sonna chez lui à six heures, le domestique qui alla ouvrir crut reconnaître dans le commissaire de police M. Valette, secrétaire de la présidence de l'Assemblée, et se dirigea vers la chambre à coucher en annonçant M. Valette. Le commissaire se précipita sur ses pas avec cinq ou six agents, pénétra jusqu'au lit du général à peine éveillé, et lui dit brusquement : " Je suis commissaire de police, je viens vous arrêter. — J'en doute. Vous ignorez peut-être que je suis représentant du peuple ; la loi me couvre ; vous ne pouvez, vous ne devez pas m'arrêter : ce serait un crime. — Je sais qui vous êtes, mais j'ai un mandat, et je ne sais pas s'il n'y a pas flagrant délit. — Oui, flagrant délit de sommeil D'ailleurs, qui êtes-vous? — Je suis Hubault jeune, commissaire de police. — Je connais ce nom, mais si vous êtes magistrat, vous l'êtes pour faire respecter la loi, non pour la violer. Attenter à ma personne serait ouvrir le droit d'insurrection. — Mon devoir est de vous donner lecture de mon mandat." Et M. Hubault jeune lut le mandat signé Maupas. Le général avait cru d'abord au coup d'état, mais quand il se vit accusé de complot par M. Maupas dont il connaissait les hauts faits à Toulouse, il soupçonna simplement ime trahison. Il lui vint sans doute immédiatement à la pensée que l'honnête préfet de police pourrait bien introduire quelques pièces fe,usses dans ses papiers, du moins se prit-il à dire : "Vous me parlez de complot, de dépôt d'armes de guerre. La signature de ce mandat m'inspire assez d'inquiétudes pour que je vous demande de mettre mes papiers sous scellés." Le commissaire de police, qui ne se souciait guère de l'honneur de son
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patron, se contenta de répondre : " Je n'ai mission de rien mettre sons scellés, levez-vous seulement sans faire de résistance; je suis en force. — Si j'avais voulu résister, répliqua dédaigneusement M. Bedeau, je sais jouer ma vie, et la vôtre ne serait plus à vous. Faites sortir ce monde, je vais m'habiUer."
Le général mit avec intention une lenteur excessive à s'habiller. Toujours de sangfix)id, il voulait gagner du temps, et arriver jusqu'au jour. Il comptait qu'alors la population de son quartier, éveillée et apprenant ce qui se passait, pourrait se soulever et le délivrer. Quand il fut enfin vêtu, il s'adossa, parfaitement calme, contre sa cheminée, et dit au commissaire de police : " Je vous ai dit quel est le privilège qui me couvre, j'ai essayé de vous faire reculer devant l'attentat que vous commettez ; vous serez condamné à aller jusqu'au bout. Tous pouvez faire entrer votre monde si vous voulez; moi, je ne sortirai d'ici que par la violence." M. Hubault jeune n'hésita pas, il appela rudement ses hommes, et leur commanda de saisir le viceprésident de l'Assemblée nationale. Ils s'arrêtèrent un instant. " Général, s'écrièrent-ils, nous sommes d'anciens soldats, allons-nous donc porter la main sur vous 1 — Faites si vous l'osez, arrachez-moi d'ici comme un malfaiteur. " Le général eut là un moment l'espoir de voir triompher le droit qu'il défendait si énergiquement. Mais on perd tout sens moral dans l'antre de la rue de Jérusalem ; les souvenirs de l'honneur militaire, la conscience de la loi profanée s'évanouirent bientôt. Ces hommes se ruèrent sur le général, à l'imitation de M. Hubault jeune. Ils le prirent par les bras et le collet, et le traînèrent hors de chez lui malgré la plus vive résistance. Arrivé devant la porte de la maison, rue de l'Université, 50, le général apercevant quelques passants les appela aux armes d'ime voix haute et forte, criant à la trahison, et disant qui H était. Déjà plusieurs personnes s'assemblaient, mais aussitôt une nuée de sergents-
de-ville qui faisaient le guet débouchèrent de la rue du Bac, Tépée à la main. Ils entourèrent le fiacre où Ton jetait de force le général, et la voiture partit au grand galop, chargée de sergents-de-^dlle devant, dedans et derrière.
Arrivé à Mazas, le général apostropha encore un peloton de gardes républicains qui étaient dans la cour. " Yoilà de braves soldats qui doivent être bien étonnés de voir un de leurs généraux amené ici comme im voleur." Mais ils étaient tous sous l'empire de cette doctrine de Tobéissanoe passive qui transforme les militaires en automates : ils ne semblèrent pas l'entendre.
Telles ont été les circonstances de l'arrestation du général Bedeau. Peu s'en est fallu qu'il n'échappât à Mazas; et que serait-il arrivé, si un homme comme lui s'était présenté en uniforme devant une des brigades de l'armée de Paris ! C'est cependant pour une conduite aussi ferme, aussi rationnelle, aussi vigoureuse, que le moins hargneux des panégyristes du crime n'a pas trouvé d'autre appréciation que celle-ci : *' Ce fut un lamentable spectacle que de voir et " d'entendre ce vieux soldat disputer sa liberté avec des " arguments parlementaires, se justifier, menacer, plaider " son droit, et invoquer sa dignité de vice-président de "l'Assemblée!" (1)
Qu'y a-t-il sous ces paroles de l'Elj'^ée? On y respire ime odeur de sang. L'assassinat, en cas de résistance, avait, dans le drame, son rôle prémédité. Il faut qu'on le sache, les commissaires de police et leurs agents étaient tous armés de haches, pistolets, épées, maillets, etc. Et les vaillants de l'Elysée font reproche au général Bedeau " de ne s'être défendu que par des arguments parlementaires ! " Ils font grief à de tels hommes de n'avoir pas joué leur vie contre celle de quelques misérables mouchards !
Nos amis, le colonel Charras et le lieutenant Yalentin, avaient pensé à faire ce sacrifice pour sauvegarder, jusqu'à
(1) F. Mai/er,
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la mort, le principe de la liberté individuelle, mais nous ne sommes pas, nous l'avouons, assez héroïquement trempés pour ne pas nous réjouir qu'ils en aient été empêchés. Disons de quelle manière :
On va voir encore comment les amis de Tordre font de Tordre. Ils se présentèrent chez le colonel Charras à six heures du matin, au nombre de trente ou quarante au moins. La porte cochère, à peine ouverte, ils pénétrent dans la loge du portier, qu'ils gardent à vue, ainsi que sa femme, les menaçcmt de les tuer sHls bougent; ils montent silencieusement Tescalier, où ils s'éclairent au moyen de petites bougies, et ils sonnent chez le colonel. Celui-ci, sortant du lit, vient et demande : " Qui est là ?
— Le commissaire de police du 1^' arrondissement. — Je suis représentant du peuple, mon domicile est inviolable. Je n'ai rien à faire avec vous, je n'ouvre pas. — Allons, Messieurs, à Touvrage." Et immédiatement des coups de hache viennent ébranler la porte. Peu de minutes de ce travail de voleurs avec effraction suffirent à faire sauter une partie de la porte. " C'est assez, crie le colonel, j'ai constaté la violence, je vais ouvrir." Il ouvre, en effet, et se trouve entouré de quinze ou vingt agents, autant que la pièce pouvait en contenir; le reste demeure sur TescaUer. "Colonel, dit le commissaire de police, nommé Courteille, je suis porteur d'un mandat d'arrêt contre vous. — Allons donc, vous savez bien que je suis représentant du peuple, inviolable autrement que pour un cas de flagrant délit ; si vous m'arrêtez, vous deviendrez Tagent d'un crime. Prenez garde, vous vous rappellerez ce que vous faites. — Mais j'ai un mandat, je suis forcé de vous en donner lecture; vous êtes accusé de complot.
— C'est bien, dit le colonel en haussant les épaules : voilà le coup d'état ; mes prévisions ne sont pas trompées." La scène n'était encore éclairée que par les petits bouts de bougies des argousins de M. Maupas; cependant, M. Charras
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put très bien distinguer qu'ils étaient tous ai*més sous leurs redingotes. L'un d'eux notamment, qui le serrait de plus près, laissait voir des crosses de pistolets soi-tant de la poche de son pantalon. Il est donc certain que les honnêtes gens se réservaient, le cas échéant, d'assassiner M. Charras. Irrité de voir ces viles figures autour de lui, il s'écria, avec sa vivacité habituelle : " Voyons, commissaire, est-ce que vous ne pouvez pas laisser tous ces gredins-là dans l'antichambre î" Sur quoi M. Courteille pénétra, avec deux agents seulement, jusqu'à la chambre à coucher. A peine entré, il se précipita sur un pistolet double qu'il aperçut. " Oh! n'ayez pas peur, dit le colonel, il n'est pas chargé. Mais tenez, vous pouvez le rendre au général Renaud. C'est lui qui me l'a donné à Mascara, et je suis sûr qu'il est à cheval pour aider à l'accomplissement du crime." Dans la pensée de M. Charras, le général Renaud devait être un des instruments du complot ; à défe-ut d'ambition et de cupidité, sa dose d'intelligence en faisait une proie facile pour les parjures. Du reste, le général Renaud a rendu à Mascara des services qui pourront lui valoir, dans la nouvelle noblesse, le titre de comte de Mascara.
Au moment de sortir, M. Charras se rapprocha de M. Courteille : " Voyons, Monsieur, soyez franc, dites-moi si vous êtes chargé de me faire assassiner 1 " M. Courteille se récria beaucoup. "Tiens, parbleu, quand on fait la besogne que vous faites en ce moment, est-ce qu'on n'est pas capable de tout ? Mais il ne s'agit pas de cela ; j'ai assez souvent joué ma vie dans les combats pour être habitué à l'idée de la mort ; si je vous feis pareille question, c'est imiquement pour que vous me laissiez le temps d'écrire à ma sœur." Le commissaire de police protesta encore de ses instructions pacifiques, et comme le jour commençait à poindre, il insista pour que le colonel se décidât à descendre. L'escalier et la cour étaient rem-
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plis d'agents de police et de gendarmes mobiles. Outre cela il y avait; à l'entrée de la rue de la Concorde, un piquet de cinquante soldats commandés par un officier. (MM. Charras et Changamier demeuraient â l'entrée du faubourg Saint-Honoré, presqu'en face l'im de l'autre.) Notre ami, placé dans ime voiture avec le commissaire et deux sergents-de-ville, put reconnaître, lorsqu'il passa devant cette troupe, que plusieurs soldats étaient déjà chancelants d'ivresse 1 II avait bien fallu leur enlever l'usage de la raison, car on les avait mis là pour faire feu si quelque obstacle ou quelque résistance survenait à l'enlèvement du général Changamier et du colonel Charras, deux hommes particulièrement redoutés des conspirateurs.
Ce fiit en route seulement, que le conmiissaire annonça à son captif qu'il le conduisait à Mazas. Comme il arriva pour le général Bedeau, pour le général Changarnier, pour M. Nadaud, il lui avait dit d'abord qu'il le menait chez le préfet de police. " Ah l vous me menez à la prison de Mazas; eh bien, tenez pour certain que si jamais la chance tourne, et que je redevienne quelque chose dans le pays, votre vie est au bout de ce que vous feites. — Mais j'accomplis un devoir, colonel ; j'obéis à mon chef. — Non, non, vous savez bien, vous savez parfaitement que vous violez la Constitution. Yous parlez de devoir ; votre devoir est de désobéir ! Le dernier des policenien, en Angleterre, refuserait de se prêter au service criminel que vous faites." Tout était inutile, leur parti était pris.
En arrivant à Mazas, M. Charras remarqua dans la coiur que l'officier commandant le piquet de gendarmerie, tournait la tête comme pour éviter de voir ni d'être vu. Au greffe, il trouva, outre le directeur, un homme portant l'uniforme de colonel et la croix de commandeur de la Légion-d'Honneur. " Je suis représentant du peuple, ditil au directeur ; on m'a enlevé de mon domicile contrairement à la loi ; sachez bien que si vous me recevez, vous
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prenez part à un attentat. Je proteste de la manière la plus formelle, et je prends à témoin l'officier de l'armée que voici. C'est un officier ; ce doit être un homme honorable. " A ces mots le commandeur, qui se cachait le visage dans le collet de son manteau, s'éloigna tout-àcoup malgré les apostrophes de M. Charras. " Voyons, ne vous en allez donc pas ; montrez donc im peu votre
figure, que je voie si je vous connais. Oh ! vous ne
voulez pas ? C'est bon I" Notre ami, M. Charras, avait toujours cru que cet individu, qui cachait si bien son visage,' était quelque agent de police déguisé en officier supérieur pour en imposer à la troupe chargée de garder Mazas. Il se trompait. M. Mayer nous apprend que cet homme était un certain colonel Thirion, qui n'avait pas eu honte de prendre l'administration des cellules de Mazas pendant la nuit ! M. Thirion avait certainement bien la conscience de son crime ; il n'osait fixer les yeux sur personne ; il commandait en baissant la tête, mais il tenait sans doute à rivaliser avec son ami, le général Forey. Ce ne fut pas comme chez M. Charras, à coups de hache, ce fut par trahison que l'on pénétra chez notre jeune collègue, M. Yalentin, lieutenant aux chasseurs de Yincennes. Il occupait, rue du Bac, deux pièces dont l'entrée était conmiune avec l'habitation du propriétaire, M. Scaillette, ancien officier de la garde impériale. La porte de l'appartement était en bois de chêne, épaisse, d'ime soHdité exceptionnelle, munie d'im vasistas à grillage serré ; enfin, fermée à l'intérieur par deux forts verroux et un crochet de retrait en fer. Bien qu'il ne se préoccupât plus guère du coup d'état dont on parlait depuis si longtems, M. Valentin n'avait pas cessé d'y croire. Aussi, profitant du hasard qui lui donnait une sorte de château-fort, il avait prescrit de n'ouvrir, de nuit surtout, sous aucun prétexte, avant qu'on eût reconnu les visiteurs par le vasistas. Malgré cela, au moment où le commissaire de police Dourlens,
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accompagné de douze sergents de ville et guidé par le concierge, arriva près de la porte, eUe lui fut ouverte par la servante de M. Scaillette, laquelle se chargea également d'introduire cette étrange compagnie dans la chambre à coucher de M. Yalentin. Tout s'était fait sans le moindre bruit, et notre collègue, profondément endormi, se trouva réveillé par deux estafiers dont Tun le saisissait aux épaules et l'autre aux pieds. Il ne doute point qu'il n'ait été livré, car en ouvrant les yeux, il vit le commissaire de police déjà maître d'un placard où se trouvaient déposées une petite carabine de tir et deux paires de bons pistolets chargés. En même temps, un des agents mettait la main sur le coffi^ d'un divan qui contenait des papiers et ime volumineuse correspondance. M. Valentin doute d'autant moins qu'il ait été trahi par la servante de M. Scaillette, que ces deux meubles furent les seuls inspectés et que ses habits et sa chaussure avaient été enlevés de la chambre, où personne n'entrait d'ordinaire avant sept ou huit heures du matin. De ces diverses circonstances réunies, il est impossible de ne pas conclure ceci : la police savait que le jeune et bouillant représentant du peuple était bien aimé ; elle savait que l'état des lieux lui permettait de soutenir une espèce de siège ; enfin, elle n'ignorait pas sa résolution, souvent exprimée chez lui, de se défendre jusqu'à la mort si on venait pour l'arrêter.
M. Yalentin, réveillé en sursaut et reconnaissant à son écharpe le commissaire de police, le somma d'exhiber ses ordres. Après cela, se croyant encore seul arrêté, il déclara qu'il voulait écrire au président de l'Assemblée pour réclamer sa protection et celle de l'Assemblée entière contre l'atteinte portée en sa personne à l'inviolabilité de la représentation nationale. La lettre était cachetée, elle allait partir, lorsque le commissaire se ravisa et déclara que personne ne sortirait avant que son mandat ne fut exécuté. En même temps, il priait avec instance M. Ya-
lentin de s'habiller et de le suivre. Sans armes, sans vêtements, et contre de pareils antagonistes munis de IwLches, (Tépées, de leviers, de pistolets, la lutte la plus désespérée était sans résultat et sans dignité. M. Yalentin le comprit et se borna avant de sortir du lit à demander au commissaire de le délivrer des hideuses figures de ses agents, qui furent renvoyés dans la pièce voisine (1). Une fois habillé, il somma de nouveau M. Dourlens de se re- ' tirer ; il l'engagea à ne point charger sa propre responsabilité de l'exécution d'un mandat dont il ne pouvait méconnaître l'illégalité et l'infamie. M. Dourlens se troubla visiblement, sa conscience parlait, mais en présence de deux sbires qui s'avancèrent, il s'écria que l'obéissance aux ordres de son chef était pour lui une nécessité qui le mettait à l'abri de toute responsabilité. " C'est ce que l'avenir nous apprendra," répliqua M. Valentin. Celui-ci prit alors à témoins de l'attentat dont il était victime quatre ou cinq habitants de la maison qui s'étaient réimis sur l'escalier, et descendit, entouré de sergents-de-viUe, jusqu'à la porte de la rue, où attendait une voiture de la police, dont les portières étaient munies de cadenas. Le commissaire y monta après lui avec trois agents, deux autres prirent place sur le siège et l'on se dirigea au grand trot vers Mazas.
(1) Ici se place une observation que nous pourrions appeler d'ordre physiologique. On remarquera que les représentants arrêtés demandent tous aux commissaires d'éloigner leurs agents, tant la physionomie de ces hommes leur répugne à voir. Par cela seul, il est facile de juger la police en France. Loin d'être bonne, bienveillante, secourable à tous, elle est hostile et violente, a ce point qu'on ne peut la recruter que dans cette partie de la population qui porte la bassesse et la perversité de ses instincts écrites sur sa figure. En Angleterre, au contraire, l'institution des policemen est si essentiellement protectrice que l'on pousse le soin jusqu'à n'y laisser entrer que des hommes à figures heureuses. Aussi en Angleterre quand parait un poîiceman tout le monde est rassuré, tandis qu'en France, chacun éprouve un mouvement de répulsion dès que parait an sergent-de-ville.
Le caractère du représentant arrêté, comme celui du commissaire de police donnent à chacun de ces actes préliminaires du 2 décembre un cachet particulier. La manière dont fut pris notre honorable collègue, M. Nadaud, est curieuse autant par ses formes que par les réflexions qui agitèrent ce brave ouvrier maçon. M. Desgranges, son commissaire, ne fut ni violent ni brutal, comme les Blanchet, les Lérat, les Hubault, ni honteux et embarrassé comme M. Dourlens ; il flt de la diplomatie, de la ruse. Aux subterfuges et au ton mielleux qu'il employa, au grand nombre d'agents qui étaient échelonnés depuis la rue jusque sur le palier de M. Nadaud, on peut juger que celui-ci était fort redouté. Le portier de M. Nadaud avait une clef de son petit appartement ; elle lui servait à entrer tous les matins à cinq heures et demie, pour éveiller le représentant, qui avait conservé ses matinales habitudes d'ouvrier. Le 2 décembre, le portier ne vint pas seul ; il était accompagné du commissaire de police, M. Desgranges, suivi de quatre acolytes seulement. C'est le commissaire qui réveilla M. Nadaud, en lui disant ; "Je ne suis pas venu pour vous arrêter ; je suis seulement chargé de faire une fouille dans vos papiers; vous êtes accusé de détention d'armes de» guerre." M. Nadaud ne soupçonna pas d'abord le coupd'état. Il avait cessé de le craindre sans toutefois cesser d'y croire. Ses inquiétudes avaient fini par se calmer. Ce n'était pas qu'il eût pleine foi dans les déclarations multipliées de celui que M. Boulay ( de la Meurthe ) avait appelé le plvs hormèie homme de France I ni dans les affirmations solennelles du dernier message. Ce qui le rassurait surtout, c'étaient les dispositions manifestées par des ouvriers de Paris, qu'il voyait tous les jours. Il s'habilla sur la prière de M. Desgranges, qui ajouta ; " Je ne veux pas examiner vos papiers, je suis sûr que vous êtes innocent. Venez jusque chez moi ; nous ré-
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digérons ensemble le procès- verbal de ma visite comme vous voudrez. Ici, devant mes agents, je ne puis écrire que j'ai fait ma perquisition avec soin, puisque je ne regarde nulle part." " Je commençais bien à soupçonner, nous a dit M. Nadaud, que le commissaire me trompait ; mais si je suis arrêté, me disais-je, je ne serai certainement pas le seul de l'Assemblée, et cette violation de la Constitution sera im^e excellente occasion offerte au peuple de se lever en masse et de tenter un suprême effort qui nous débarrassera de tous les fripons et de tous les traîtres. Depuis mon retour de la prorogation, je n'avais cessé de parcourir les feubourgs, de voir les hommes influents de chaque quartier et de chaque métier ; tous me disaient qu'ils étaient résolus à se battre si l'on essayait le coupd'état ; ils n'avaient qu'ime crainte, c'est que les représentants de la Montagne ne fissent pas leur devoir, tant les écrits de quelques-uns de nos propres amis avaient trompé les honnêtes travailleurs sur notre compte !" — Ce ne sont pas les Montagnards qui ont déserté le devoir. — M. Nadaud sortit donc fort tranquille, et monta dans un fiacre avec le conmiissaire et un seul agent. En route, M. Desgranges fit arrêter la voiture près d'un réverbère, et dit, en ayant l'air de parcourir le mandat : " Je me suis trompé, j'avais à peine lu; c'est à Mazas que je dois vous conduire." — " Yous ne vous êtes pas trompé, et vous ne m'avez pas trompé un instant. Monsieur; vous avez agi honteusement, voilà tout."
En arrivant à Mazas, M. I^adaud vit ime foule de voitures amenant des citoyens dont les ennemis de la République avaient jugé utile de s'emparer avant défaire leur coup. La troupe qui couvrait les alentours de la prison était déjà à moitié ivre, et souriait stupidement en voyant cofîrer les bourgeois. Comme si les dictateurs épargnaient plus les uniformes que les habits! comme si l'avilissement d'un peuple ne portait i)as atteinte à la dignité de chacun de ses
membres, soldat ou bourgeois! comme si l'armée formait, ainsi que les prêtres et les jésuites, une caste à part, étrangère au reste de la nation, ayant des intérêts différents de ceux de la grande communauté ! Au greffe, M. Nadaud rencontra MM. Baune, Valentin, Greppo et Thiers. La présence de celui-ci lui fit comprendre que le Président jGsiisait son coup pour lui seul, et contre tous les partis.
A propos de M. Thiers, nous rapporterons un petit épisode que M. Nadaud raconte sans y attacher trop d'importance, mais qui sert à faire bien juger ces farouches socialistes dont les bonnes gens ont peur, comme les en&nts ont peur des &ntômes. Des commis prenaient les noms, prénoms, professions, etc., des persomies écrouées. M. Nadaud, amené après M. Thiers, s'aperçut que les écrivains, en inteiTogeant celui-ci, riaient sous cape, et le regardaient d'un air sardonique. A ce spectacle, il entra en colère, et dit aux insolents : " Un peu de pudeur, messieurs ; il s'agit d'une des gloires de la tribune fiunçaise, d'un homme instruit, d'im de ceux qui ont le plus servi votre cause, à vous autres, qui vous appelez les gens de l'ordre. Lâches et vils réactionnaires, vous serez donc toujours ingrats l" M. Nadaud s'animait, et le commencement de son discours ne présageait rien de bon ; on l'entraîna hors du greffe sans lui en demander davantage, sans paraître plus curieux de savoir son nom, et de Tinscrire sur le registre d'écrou. Peut-être cette généreuse indignation, allumée dans l'âme d'un simple ouvrier par un outrage adressé à l'âge et au talent, aura-t-elle fait soupçonner à M. Thiers qu'il j a quelques nobles sentiments chez " la vile multitude."
Il nous reste à expliquer comment on parvint à prendre les questeurs, M. Baze et M. Leflô. C'était plus difficile, car il Mlait auparavant s'emparer du palais législatif où ils étaient logés, et im incorruptible officier, M. le lieutenantcolonel Niel, tenait là directement de l'Assemblée le commandement supérieur des troupes chargées de veiller sur elle.
M. Espinasse, colonel du 42*^ de ligne, soldat énergique, mais d'une moralité douteuse, s'était depuis longtemps chargé de cette tâche. Il avait été promu dans ce but, le 15 juillet précédent, au grade de colonel, et un bataillon de son régiment fiit choisi à dessein, la veille du guet-à-pens, pour la garde ordinaire du palais.
Voyons comment s'opéra cet acte de mémorable trahison.
La garde de l'Assemblée se composait d'un bataillon d'infanterie, qui était changé tous les jours, et d'une batterie d'artillerie, casemée dans une partie des bâtiments dépendants du palais. Le bataillon était commandé par un chef de bataillon, la batterie par un capitaine, tous les deux sous les ordres du lieutenant-colonel commandant militaire de l'Assemblée, et recevant aussi les ordres du général Leflô, l'un des questeurs.
Dans la nuit du 1^^ au 2 décembre, le bataillon de service appartenait, comme nous l'avons dit, au 42^ de ligne. Vers minuit, le général Leflô rentra chez lui, après s'être assuré, ainsi qu'il le faisait depuis quelques jours, que les postes et les actionnaires étaient placés conformément aux prescriptions habituelles. A 2 heures du matin, le chef de bataillon de garde, en faisant une ronde, remarqua quelques allées et venues. Il avait d'aïQeurs déjà constaté que le capitaine adjudant-major avait été appelé hors du palais sur un avis du colonel Espinasse. Le capitaine, interpellé par lui, répondit qu'il s'agissait d'ordres de service. Le chef de bataillon, inquiet, essaya de pénétrer jusqu'au commandant militaire, mais' il ne put trouver son logement. Sa préoccupation fut augmentée vers les 3 heures par une nouvelle sortie de l'adjudant-major aussi peu motivée que la première. Il tenta une seconde fois, sans plus de succès, de communiquer avec le commandant, mais les allures de certains officiers et sous-officiers ne lui laissant plus de doute qu'il se tramait quelque chose, il parvint enfin, sur les 5
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heures, jusqu'au lieutenant-colonel commandant, qui se leva aussitôt. Tl était trop tard. Pendant ce temps-là, le capitaine adjudant-major quittait la grande cour, et ouvrait la porte de la rue de l'Université au colonel Espinasse, qui faisait entrer et ranger en bataille, dans l'allée qui conduit à l'hôtel de la présidence, les deux autres bataHlons de son régiment.
Le chef de bataHlon, instruit de ce qui se passait, coTirut à cette allée, et s'écria, en présence de la troupe : " Colonel Espinasse, que venez -vous faire? — Prendre le commandement, et exécuter les ordres du Prince. — Vous me déshonorez, colonel,'' et il arracha ses épaulettes, qu'il lui jeta aux pieds. Ce loyal officier (nous regrettons vivement de ne pas savoir son nom,) fut écarté par les grenadiers ; le colonel passa outre, et, conduit par un des agents de police attachés à l'Assemblée, il se dirigea vers la demeure du lieutenant-colonel Niel, dont il ouvrit tout-à-coup la porte, en lui disant : " Je vous arrête." Au même instant, on se jeta sur l'épée de M. Niel qui n'était pas encore habillé et qui dit au traître : " Yous feites bien, car je vous l'aurais passée au travers du corps."
Cependant tous les postes avaient été relevés par les nouvelles troupes, et l'artillerie de garde désertait. Le capitaine de la batterie, sans aucun doute, avait été aussi gagné. En effet, quoiqu'il ne dût bouger que sur un ordre des questeurs ou du commandant militaire, il enleva ses pièces, et se retira. Nous ignorons le nom de ce galant homme.
Ainsi ftit opérée la prise du palais législatif que nous supposions imprenable, et qui nous semblait une forteresse d'où la représentation nationale dominerait toujours toutes les conspirations.
En considérant l'extrême gravité de sa tâche, on trouve généralement que le colonel Espinasse s'est ûdt payet très peu. Selon les personnes les mieux informées, il n'aurait
pas reçu plus de 100,000 francs, que M. Fialin, fidèle à une convention stipulée d'avance, serait venu lui apporter à 5 heures du matin. Vendre le repos de son pays et son honneur par dessus le marché pour 100,000 francs, ce n'est assurément pas cher !
"Rapprochement singulier ! c'est le 42^ de ligne qui, en fermant le palais législatif pour le compte des insurgés du 2 décembre, a fait peut-être l'acte le plus décisif de cette entreprise pécuniaire et politique tout à la fois. Or, c'est précisément le même régiment qui, à Boulogne, avait repoussé, pour ainsi dire à coups de bâton, l'invasion avinée de MM. Persigny et Bonaparte ! Mais c'était aussi dans le 42^ que ces gentilhommes avaient trouvé leur principal complice. Le ministre de la guerre put dire alors ; " Un " traître s'est montré dans nos rangs ; il comptait parmi les " officiers du 42* : il est dans les prisons avec ceux dont l'or " l'avait corrompu." Aujourd'hui encore nous pouvons dire, sous la réserve d'une variante : " Un traître s'est rencontré parmi les officiers du 42* ; il est aux Tuileries avec ceux dont l'or l'a corrompu."
L'importante expédition du palais législatif ayant réussi, M. Fialin, qui en avait surveillé l'exécution, courut prévenir son camarade de l'Elysée, tandis que deux commissaires de police se mirent à leur ouvrage escortés chacun d'une compagnie du 42*. On sait que les soldats français, en vertu de l'obéissance passive, font tous les métiers que leurs chefs leur disent de faire, comme les ftisils qui subissent tous les mouvements qu'on leur imprime.
A six heures, M. Primorîn sonnait doucement à la porte de M. Baze; une femme de service vint ouvrir; on envahit aussitôt l'appartement et la chambre à coucher. M. Baze, réveillé en sursaut par le bruit*, était debout ; on se jeta sur lui au moment où il passait une robe de chambre. Il se défendit des pieds et des mains avec l'énergie nerveuse qui est ;dans son caractère et eut à souffidr toutes les bru-
talités de la force ouverte. Ce fut une scène odieuse. Pendant qu'il se débattait contre les agresseurs, sa femme, aussi courageuse que lui, ouvrait les fenêtres et demandait assistance à grands cris. Les hommes de M. Bonaparte ne craignirent pas de porter les mains sur une femme vêtue comme on Test au lit, et déchirèrent, sans pudeur, le seul vêtement qu'elle eût sur elle ! M. Baze exaspéré, peu soucieux des fictions légales, opposait toujours la plus vive résistance matérielle ; enfin, les agents de police, toujorn-s sous les yeux des soldats et des officiers du colonel Espinasse, parvinrent à l'arracher de chez lui et le traînèrent tel qu'il était, presque nu, jusqu'au corps-de-garde de la place de Bourgogne ! Là, après une demi-heure d'attente, on lui fit chercher des habits. Lorsqu'un huissier de l'Assemblée les lui apporta, M. Baze lui ayant demandé si le président de l'Assemblée et le général Leflô étaient aussi arrêtés, les janissaires défendirent à l'huissier de répondre, en le menaçant! Conduit à Mazas, M. Baze, malgré l'opposition du commissaire de police et du directeur, voulut consigner et consigna sa protestation sur le registre d'écrou.
Le général Leflô fut arrêté avec des circonstances plus affligeantes encore pour la morale publique. Afin d'entrer chez lui sans éclat, on prit un escalier de service qui débouchait sur une chambre occupée par son fils âgé de huit ans. L'enfant, éveillé par le bruit des pas et par la lumière des bouts de bougies que portaient les rôdeurs de nuit, se mit à crier ; mais le commissaire de police, M. Bertoglio, le rassura avec une douceur hypocrite. Connaissant l'énergie dont est doué le général, on tenait à le surprendre dans son sommeil M. Bertoglio expliqua donc, avec force paroles afiectueuses à l'enfant, que lui et ses acolytes ne voulaient voir le questeur que pour une commimication très-pressée et très-importante. Le pauvre enfant, plein de confiance, conduisit lui-même ces misérables chez son père ! La porte ouverte, ils se précipitèrent sur le général,
qui venait à peine de sauter à bas du lit. La chambre fut, en un instant, pleine d'agens de police et de soldats. A quel rôle abaisse-t-on l'armée ! Le reste de la compagnie occupait la porte et l'escalier.
D'un caractère non moins ardent que son collègue de la questure, le général Leflô laissa parler sa colère. Il qtialifia avec la dernière vigueur l'acte des ambitieux qui allaient souffler la guerre civile sur la France. Il protesta de toutes les manières ; puis, s'adressant à un officier qu'il aperçut ( il y avait aussi un officier mêlé aux estafîers de la rue de Jérusalem ) il chercha à réveiller dans son âme quelque sentiment d'honneur et de loyauté ! Ce fut en vain ; celui-ci, les yeux baissés vers la terre, se contenta de balbutier qu'il était obligé d'exécuter ses ordres ! O obéissance passive ! qu'en devait penser alors le général Leâô, lui qui avait traité les montagnards d'anarchistes, parce qu'ils attaquaient une aussi monstrueuse doctrine ?
Cette honteuse scène de violence nocturne se prolongea longtemps sous les yeux de Madame Leflô, au lit, soufi&unte et enceinte de cinq mois ! Elle voyait de plus le jeune enfimt, resté au milieu des soldats et en proie à une douleur au-dessus de son âge, conjurer tantôt le commissaire, tantôt l'officier, de ne pas feire de mal à son père qu'il croyait avoir livré, par sa naïve imprudence, aux satellites de la conjuration. Enfin, le général s'habilla et revêtit son uniforme, gardant encore au cœur l'espoir de trouver, sur son passage, quelque corps ou fraction de corps disposé à entendre la voix du devoir et du droit. Près de quitter la chambre, il prit son cher fils sur ses genoux et lui dit avec fermeté, en le pressant dans ses bras : " Mon fils, je ne sais si M. Bonaparte imitera son oncle en toutes choses, et me fera lâchement fusiller comme son oncle a fait lâchement fusiller le duc d'Enghien ; quoiqu'il arrive, rappelle-toi bien toujours la manière dont il traite ton père." L'enfant a bien gardé souvenir de ces paroles
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et les a répétées dix fois aux hôtes de Ham, lorsqu'il y vint avec sa vaillante mère.
La première personne que le général Leflô rencontra au bas de son escalier fut M. Espinasse : " Yous ifaites là, lui dit-il, un sale métier! — FUez, filez, Monsieur," fût toute la réponse du colonel aux cent mille fi^ancs ! Le lieutenantcolonel du 42^, nous ne savons pas son nom, ajouta l'insulte à la brutalité. " Quoi ! fit le général en l'apercevant vous, im. vieux soldat; vous consentiriez à vous rendre complice d'une trahison, à porter la main sur vos chefs ! — Allez, répliqua l'autre, nous avons assez des généraux avocats et des avocats généraux." Oe n'était pas tout ; M. Leflô devait recevoir le coup de pied de l'âne. Au moment où, captif, entouré de baïonnettes, il montait sur la marchepied de la voiture pour aller, on ne savait où encore, entre trois agents de police, il entendit un malheureux, portant l'épaulette de lieutenant, lui adresser distinctement ce mot; "Canaille."
Quelle démoralisation ne faut-il pas que les corruptions de l'Elysée aient introduite dans certains rangs de l'armée, pour que des officiers s'abaissent à un tel langage, surtout envers un général revêtu de son uniforme !
A la même heure que les représentants, on arrêtait aussi dans leurs lits soixante-douze ou soixante-dix-huit citoyens que les insurgés connaissaient pour des hommes influents sur le peuple et capables de provoquer ime vigoureuse résistance : nous citerons ceux dont un des historiens de l'Elysée a donné les noms, car on ne peut les connaître tous.
Ce sont les citoyens :
Grignon (Henri-Gustave). Philippe (Alphonse).
Stevenot. Breguet (Armand.)
Michel. Delpech (Célestin).
Artaud (Denis-Claude). Gabriel (Nicolas-François).
Geniller (Guillaume). Schmidt (Jaques-Frédéric).
Vasbenter. Baune, frère du représentant.
Houl (Michel- Abraham). Choquin (Etienne -Simon -
Cellier (Charles). Nicolas).
Jacotier (Lonis-François). Billotte (Léon-Joseph).
Kuch (Marie- Alphonse). Yoinier (Aimé).
Six (Théodore). Thomas.
Brun (François). CumeL
Lemerle. Boireau.
Malapert(Pierre-Antoine). Crousse (Charles - Joseph -
Hibach. Albert).
Leoomte (Minor). Baillet.
Meunier (Arsène). Noguez (Antoine-Denis).
Buisson (Alexandre). Lucas (Louis-Julien).
Musson (Pierre). Lassere (Jean-Isidore).
Bonvallet ^Théodore- Cahaigne.
Jacques). Magen (Hippolyte).
Guiterie (Charles). Polino (Antoine-Charles).
Tous ces hommes de cœur signalés au prince Président de la Képublique, comme d'ardents républicains, ont été dépuis transportés ou exilés, sans jugement! Notre honorable ami, le citoyen Deluc, également voué à l'arrestation préventive, échappa seul à cette première razzia^ et après avoir feit son devoir derrière les barricades ^ea 3 et 4 décembre, réussit à se réfugier à l'étranger.
§ IIL
Literrompons le cours des événements, pour dire tout de suite ce que devinrent les seize représentants arrêtés préventivement.
A Mazas, ils dirent tous enfermés dans les cdhdes de voleurs, et soumis au secret le plus absolu. Leurs gardiens consignés, aussi prisonniers qu'eux mêmes, ne savaient guère plus qu'eux ce qui se passait. MM. Baze, Leflô, Lamoricière, Changamier, Bedeau, Thiers, Cavaignac, mis en cellules, comme des mal&iteurs, avec " les chefs les plus damgereux des sociétés secrètes et les hommes les plus célèbres
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dam le monde de Vémeute^^ le tout, pour que les héros de Strasbourg et de Boulogne pussent sauver la civilisation sans obstacle ! C'est assurément là un spectacle fait pour inspirer quelques réflexions salutaires aux honnêtes gens qui nous traitent toujours si légèrement d'ennemis de la société. Les amis de l'ordre élyséen délibérèrent même en conseil pour savoir s'il ne fallait pas fusiller Uma ces brigcmds là. M. Saint- Arnaud particulièrement, ne pensait pas que l'on put, à moins, préserver la société de l'hydre de la démagogie; la majorité du conseil eut peur de l'opinion publique et décida qu'on se contenterait de les enfermer au château de Ham, pour prévenir le danger que courrait la propriété si les socialistes qui organisaient la résistance, parvenaient à les arracher de prison.
Dans la nuit du mercredi au jeudi, à deux heures, ces dangereux anarchistes furent donc éveillés et prévenus qu'ils allaient partir pour une destination inconnue. A trois heures, on les fit monter dans deux voitures, ainsi divisés : les généraux Bedeau, Leflô, le colonel Charras et M. Roger (du Nord), avec trois sergents-de-ville ; M. Baze, les généraux Lamoricière, Changamier et Cavaignac, également avec trois sergents-de-ville. Les voitures étaient de celles qui servent au transport des forçats, dites voitures cellulaires! On n'avait pas même pris le soin de les nettoyer; elles étaient d'une malpropreté révoltante ; chaque petite cellule oii se trouvait enfermé à clef un de ces généraux, fidèles gardiens des traditions de notre gloire, exhalait une odeur infecte. Les nobles vainqueurs que les vainqueurs du 2 décembre ! Comme il est fiwîile de s'expliquer que l'armée française canonne Paris, pour proclamer César un homme qui traite ses chefs les plus illustres à la façon des galériens.
Les prisonniers partirent au bruit de plusieurs centaines de chevaux qui les escortaient, et ils apprirent, par les sergents-de-ville, qu'on les menait à Ham. Arrivés au chemin de fer du Nord, ils espéraient être délivrés des
voitures de forçats. Il n'en fut rien. On devait letir imposer jusqu'au bout ce qu'on croyait être une grande humiliation, et ce qui n'était, en réalité, qu'une lâche et misérable vexation. A Noyon, les voitures cellulaires furent remises sur leurs roues, et prirent la route de Ham. Elles étaient suivies d'une grande diligence remplie d'estafiers, sous la direction de deux commissaires de police ceints de leurs écharpes. L'armée fi:ançaise, qui a joué un si déplorable rôle dans les journées de décembre, avait un représentant jusque dans cette honorable compagnie. On y voyait figurer, en uniforme, le capitaine d'état-major Boyer, aide-de-camp du ministre de la guerre ! Ce jeime homme n'osa pas trop se montrer. Se souvenait-il donc d'avoir sollicité et obtenu du général Leflô la faveur de l'accompagner, lorsque celui-ci alla remplir une mission à Saint- Pétersbourg en 1848, ou bien de lui avoir alors emprunté une somme de 400 j&'ancs, qu'il avait oublié de lui rendre? — ^N'est ce pas une chose frappante, significative, que tout ce monde du 2 décembre ait quelque vilaine affaire d'argent dans son dossier!
Le trajet de Noyon au château de Ham ne dura pas moins de onze heures ! Les pestilentielles voitures étaient obligées de mesurer leurs pas sur celui d'une compagnie de gendarmes mobiles à pied qu'on leur avait donnée pour escorte. Il est vrai que les gendarmes avaient le ftisil chargé.
En condamnant les hommes qu'il redoutait à la voiture des galériens, l'ex-président n'avait pas recherché seulement l'ignoble satisfaction d'humilier des adversaires politiques, il entendait les faire passer pour des assassins. Le bruit était répandu sur toute la route, par des agents bonapartistes, que ces messieurs avaient voulu tuer le prince dans la nuit du 1^' au 2 décembre, et qu'ils allaient être jugés ! C'est ainsi qu'au Havre, on donna à croire à toute la ville, lorsqu'on embarqua les transportés, q.^e c'étaient des forçats 1 Malgré leurs baïonnettes et leurs canons, les
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conjiirés militaires ont toujours tremblé de voir la population se soulever contre leurs forfaits.
Au château de Ham, les officiers de la garnison (380 hommes du 48*^ de ligne), rangés près de la porte d'entrée, saluèrent les prisonniers à mesure qu'ils sortirent un à un des compartiments où ils étaient enserrés depuis Paris. Chacun fut isolément conduit à une chambre par le capitaine Baudot, commandant de place, le chapeau à la main, et par l'officier de garde, accompagnés de cinq soldats, la baïonnette au bout du fusil. Ces deux officiers étaient en proie à une émotion visible. Le capitaine Baudot avait des larmes dans les yeux. Il comprenait évidemment tout l'odieux, toute l'illégalité de sa mission. Comme il exprimait au colonel Charras sa douleur d'avoir à le garder prisonnier, lui surtout qui avait signé sa lettre de commandant de place en 1848, et comme il l'assurait qu'il serait traité avec les plus grands égards, le colonel lui répondit sévèrement ; " Tout cela me touche fort peu. Yous ne devez pas oublier que vous vous rendez complice d'un crime ; que vous êtes criminel en vous prêtant à nous retenir prisonniers." Il ne répliqua rien. Son silence voulait dire : " Oui, c'est un crime; je le sais bien, mais ma place..."
Les huit émeutiers parlementaires furent remis au secret le plus absolu jusqu'au 15 décembre, ne pouvant sortir de leur chambre pour quelque raison que ce fut, ni écrire un mot, même décacheté, à leurs parents les plus proches, ni en recevoir une lettre même ouverte. " Il m'est défendu, avait dit le capitaine Baudot, de vous laisser ni encre, ni papier, ni plumes, ni crayons!" On en usa de même avec les transportés. En vérité les sauveurs de la famille ont poussé le mépris des plus saintes inquiétudes de la famille jusqu'à ses dernières limites. Mais la nécessité d'état!... Ils accréditaient effectivement, par ces rigueurs, l'opinion qu'ils ne faisaient que se défendre : ils donnaient à croire qu'une vaste instruction se poursuivait, et que les généraux
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étaient réellement coupables du complot dont on avait eu la déloyauté de faire courir le bruit dans les casernes. Ne serait-ce pas pour le punir de ce complot qu*on plaça M. Lamoricière dans une salle de rez-de-cbaussée si humide, que les douleurs rhumatismales aiguës dont il y fut atteint le tenaient encore au lit deux mois après son entrée à Ham? Le général ne fit entendre aucune plainte, non plus que ses compagnons de captivité. Rien ne put les ébranler, ni les uns ni les autres; rien ne put leur arracher un mot quelconque adressé aux maîtres de leurs personnes. Pour louer suffisamment l'attitude de tous les vaincus du 2 décembre, il faudrait dire qu'elle fut aussi digne que celle des vainqueurs fut lâchement barbare.
Le vieux capitaine Baudot, tout en pleurant, observait sa consigne avec ime rigidité faite pour lui mériter la croix de chevalier ou d'officier de la Légion- d'Honneur. Le beau-fi:ère du colonel Oharras, après avoir obtenu l'autorisation de commimiquer avec lui, lui écrivit : " J'arrive avec votre sœur; nous allons assez bien en tant que santé." Ces douze mots ne furent remis au colonel que le matin du 15 décembre, jour où, le secret étant levé, il put voir sa sœur et son beau-fi^re !
Les autorisations de communiquer, délivrées par M. Morny, étaient fort difficiles à obtenir. Il avait fellu au beau-frère de M. Charras trois jours de démarches, et plusieurs heures d'antichambre chez le secrétaire de M. Morny, pour en obtenir une! On ne peut imagiaer les petites vexations de tout genre que Ton se plaisait à infliger aux victimes et à leurs proches. Le beau-frère et la sœur de M. Charras arrivent à Ham, se croyant suffisamment munis pour le voir tous les jours; mais le commandant leur déclare tout d'abord que, d'après ses ordres, les permissions ne sont valables que pour une seule visite, si bien que le parent du colonel, homme valétudinaire, est obligé de reprendre la diligence, et d'aller de nouveau fiiire antichambre
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chez le jeune M. Lehon, secrétaire de M. Momy, pour lui arracher une permission permanente !
TJne circonstance particulière et douloureuse de ces indignités mit en évidence le courage de Madame Leflô et rindomptable énergie de caractère du général
Lors de l'arrestation de celui-ci, un aide-de-camp du ministre de la guerre des insurgés s'était présenté chez madame Leflô pour lui oflfrir les services de Madame Leroy. Il fut éconduit en ces termes: "Sortez, monsieur, sortez tout de suite; vous êtes l'aide-de-camp d'un misérable, vous ne pouvez entrer chez moi, sortez. "
Madame Leflô obtint cependant, le 7 décembre, à force d'insistance, ce que, dans un pays civilisé, on ne peut refiiser à une femme, la Êwnilté de voir son mari Enceinte, cruellement éprouvée par les scènes violentes dont elle avait été témoia lors de l'arrestation du général, épuisée à la suite des courses infinies qu'elle avait dû faire, elle oublie toutes ses fatigues, et court à Ham. Mais la permission portait Mazas, par erreur, nous voulons le croire. Le commandant de place dit que ce n'est pas valable pour EEam, et refuse l'entrée ! Cette inflexibilité de geôlier militaire ne décourage pas Madame Leflô. Le soir même, elle retourne à Paris, fidt de nouvelles et pénibles démarches, et revient au fort, pourvue d'une permission en règle. Mais tant d'émotions, d'anxiétés, de fatigues, dans la situation où elle se trouvait, brisèrent ses forces, l'obligèrent à se coucher en arrivant, et déterminèrent un accident qui coûta la vie à son enfent. Alitée ensuite pendant plusieurs jours, elle ne pouvait voir son mari A la fln, impatientée, elle demande un brancard à l'hôpital de Ham, se feit mettre dessus, et, portée par quatre hommes, elle se présente à la porte du château, sa permission à la main. Le commandant, fort ému, la laissa entrer, et pensa, cette fois, que la consigne lui permettait d'en référer à ses maîtres. La réponse fut, au bout de quatre ou cinq jours, que M. Leflô pouvait aller
voir sa femme en ville, " en restant prisonnier sur pa/role.^ Le capitaine Baudot s'empressa de communiquer cette lettre au général; mais celui-ci sans le laisser achever, l'arrêta au mot sur pa/role. " Capitaine, dit-il, écrivez ce que je vais vous dire, et engagez-vous à le répéter textuellement ; si non, je me chargerai de ce soin. Je ne donnerai jamais ma parole d'honneur à des gens sans honneur, à des traîtres, à des parjures, à des brigands sans foi ni loi" Lie commandant fit de vains efforts pour obtenir quelque adoucissement à cette réponse, au moins dans la forme; il fiit obligé de la transmettre à son gouvernement Madame Leflô ne revit son mari que quand elle put marcher.
Jusqu'au 8 décembre, les prisonniers furent gardés intérieurement par un poste de soldats. Mais la garnison leur montra assez de sympathie pour devenir suspecte. On leur envoya en conséquence ime escouade de gardiens de la prison centrale de Poissy, et c'est en présence d'iui de ces hommes qu'ils durent recevoir leurs visites, visites limitées d'ailleurs de midi à quatre heures.
Yers le 25, ils virent arriver, pour remplacer les soldats du 48*^ qui les servaient, trois hommes de la plus mauvaise ûgure, sentant le crime ou tout au moins la geôle d'une lieue. Chacun des prisonniers eut la même idée sur leur compte. Le général Lamoricière, plus impétueux que les autres, déclara tout net au commandant de place, que ces trois hommes étaient des empoisonneurs, et qu'il ne voulait pas qu'ils entrassent chez lui, surtout au moment des repas. Le fait est que c'était des condamnés extraits de Poissy. Leur service se borna à espionner.
On n'épargna aiasi aux prisonniers de Ham, aucun mauvais traitement moral. On s'attacha, on mit un soin tout particulier, à ne placer auprès d'eux que des ennemis. Le commissaire de police qui les avait suivis leur était si brutalement hostile, que, dans la salle commune de l'hôtel de la petite ville de Ham, il dit tout haut, à
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côté de Madame Busnel, sœur du général Bedeau : " Ah ! les gredins, nous avons la victoire, ils verront !"
Les conspirateurs ne pouvaient cependant garder indéfiniment ces gredins sous les verroux. — M. Roger (du Nord) avait été mis en liberté le 10 décembre sans que ni lui ni les siens eussent fait aucime démarche. M. Momy s'était à la fin souvenu d'une vieille amitié durant laquelle il avait plus d'une fois puisé dans la bourse de celui qu'il s'était vu forcé d'emprisonner pour sauver la France de l'anarchie parlementaire. — Le général Cavaignac avait été élargi le 19. — Il Êdlait ou relâcher les autres ou les faire juger pour crime de conspiration contre le candide Président de la République. Le procès parut difiicile; non pas que les conseils de guerre, toujours fidèles à la consigne, n'eussent condamné à mort tous ces coupables comme tant d'autres, si on le leur avait ordonné ; mais on craignit le scandale. Les élyséens, jugeant toujours des autres par eux-mêmes, espérèrent pendant quelque temps une lâcheté qui les couvrirait. A tous les parents ou amis des prisonniers qui allaient demander une permission de les voir on fit entendre uniformément ces paroles : " Si ces messieurs sont encore détenus, c'est qu'ils le veulent bien. Ils n'ont qu'à feire une demande au prince, elle sera favorablement accueillie." La liberté en échange du déshonneul* ! Ce langage n'ayant pas réussi, on en essaya un autre : " Qu'ils demandent seulement à voyager quelque mois, et ils sortiront sur 'le champ." Quand on reconnut enfin qu'on ne lasserait pas leur constance, on prit le parti de les chasser de France. On ne pouvait moins ; c'était une satisfaction promise aux généraux envieux qui avaient livré l'armée de Paris.
Les formes employées dans cette dernière exécution ne furent pas moins blessantes que la captivité n'avait été pénible.
Le 8 janvier, sans qu'ils eussent reçu le moindre avis,
ÔS LES CRIIOS DU DBUX Dl^EMBRW.
chacun d^eux entendit vérouiller sa porte à trois heures de la nuit. On les mettait au secret de nouveau. Qu'est^se encore ? se demandèrent-ils : c'était le secrétaire intime de M. Momy, M. Léopold Lehon, jeune homme de vingtquatre à vingt-cinq ans, décoré depuis pour cette mission, qui venait les informer individuellement qu'on allait les expédier à l'étranger entre deux ageftUa de police; oelui-cî en Allemagne, celui-là en Angleterre, cet autre en Belgique, etc.
M. Léopold se montra embarrassé, contraint, timide, en leur signifiant cet ukase. Le colonel Charras nous peignait ainsi son attitude et sa physionomie : " Ce gaillard-là a toujours regardé ses bottes en me parlant, je n'ai pas pu voir la couleur de ses yeux ; il ne les a pas même levés lorsque m'ayant dit que son gouvernement se croyait en droit de disposer de moi, je lui répondis : Ce droit là je le connais, c'est celui de Cartouche et de Mandrin, c'est celui du plus fort ; il ne les leva pas non plus lors qu'après m'avoir offert de me prêter de l'argent de la part de son gouvernement, si je n'en avais pas pour ce voyage subit, je lui répondis : que l'argent sorti de pareille source me salirait les mains."
Le lieutenant-colonel Charras a raconté dans la note qti'on va lire comment s'est opéré le dernier acte de violence consommé sur sa personne. — Disons d'abord ce qui motiva cette note. Les décembriseurs firent accompa^er chacun des prisonniers de Ham par deux agents de police qui avaient ordre de ne pas les quitter jusqu'à leur destination ! Ce gouvernement de mal-appris ne respecte pas même les territoires étrangers. Il prétend donner, hors de France, à ses estafiers un droit quelconque sur les victimes de ses fureurs. Le ministère belge, si lâches que soient ses membres actuels, MM. CL Rogier, Frère et Tesch, dut s'émouvoir en apprenant une telle offense &ite aux droits internationaux; il demanda aux bannis
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s'ils se plaignaient d'avoir été violentés en Belgique par des agents français. La note de notre ami est la réponse à cette demande, elle explique pourquoi aucun de ces messieurs ne voulut faire une plainte formelle. H reste à savoir si MM. Frère, Tesch et Rogier, bien instruits du feit, quoiqu'ils n'en fussent pas saisis directement par les lésés, ne devaient pas à la dignité de la nation belge de demander compte à qui de droit.
iVofe remise le 12 janvier 1852 à M, Verheyen,
"Je soussigné, Charras Jean-Baptiste- Adolphe, lieutenant-colonel de l'armée française, représentant du peuple à l'Assemblée nationale, déclare ce qui suit, sur l'invitation de M. Yerheyen, administrateur de la sûreté publique du royaume de Belgique :
'' Le 8 janvier à quatre heures et demie du matin, un individu qui, en réponse à ma demande, se dit être le chef du cabinet du ministre de l'intérieur, entra dans ma chambre au château de Ham, où j'étais retenu prisonnier, et m'annonça que j'allais être extrait de cette prison, et conduit à la frontière de terre ou de mer que je désignerais. Je lui répondis que je n'avais à &ire aucune désignation de ce genre ; qu'enlevé violemment de mon domicile, le 2 décembre au matin, au mépris de la loi, incarcéré dans une prison de Paris au mépris de la loi, transféré et retenu prisonnier au château de Ham au mépris de la loi, je ne pouvais accepter du gouvernement de fiait qui opprime mon pays qu'une seule chose : la liberté sans conditions d'aucune 'sorte; ce qui serait une faible réparation des crimes commis contre moi par ordre de M. Bonaparte et dans son seul intérêt.
" Après un échange de paroles inutiles à reproduire ici, cet individu m'ayant assuré que ma mise en liberté sans conditions était absolument impossible, que j'étais banni de mon pays par la volonté de M. L. Bonaparte ! j'ajoutai : je persiste dans mon refus de désigner aucune frontière, et
je déclare ne vouloir sortir d'ici que sous l'empire de la force.
" Peu après je fus placé au fond d'une voiture de poste avec un agent de police à ma droite, un agent de police devant moi ; et je fus conduit ainsi, rapidement, à Noyon, où l'on me fit entrer dans un wagon du chemin de fer. De Noyon nous allâmes à Creil ; et, dans cette dernière ville on me fit prendre un convoi qui se dirigeait de Paris. sur la Belgique par Valenciennes.
" A Yalenciennes, je fus retenu de deux heures du soir à trois heures du matin par suite d'une méprise des autorites locales. Ce temps d'arrêt fut cause de ma réunion avec le général Changamier, extrait comme moi, le matin, du château de Ham et conduit par deux agents de police français.
" Pendant ce séjour forcé, j'appris des agents qui m'escortaient, et à qui je n'avais pas adressé la parole jusque là, qu'ils devaient m'accompagner jusqu'à Bruxelles! Je leur fis observer qu'ils se trompaient, sans doute, qu'ils avaient mal compris leurs ordres, qu'ils ne pouvaient exercer aucune autorité sur le territoire d'une nation indépendante. Mais ils persistèrent dans leurs affirmations. " Prenez garde, leur dis-je alors ; si, la frontière une foLs passée, je réclame la protection du premier gendarme, du premier bourgmestre venu, vous serez arrêtés et incarcérés comme coupables de violence envers moi et d'une violation de droit international." A cette observation, voici la réponse textuelle qui me frit faite par celui des deux agents, qui était officier de paix, c'est-à-dire le plus élevé en grade : " Mon colonel, je suis plein de respect pour vous ; je me ferais tuer à vos pieds plutôt que de vous laisser enlever un cheveu de la tête ; mais, si vous faisiez la moindre tentative pour réclamer la protection des autorités ^^lg®s, j'ai l'ordre de m'y opposer par tous moyens, même en allant a\ix extrémités de la violence contre vous. Je
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dois VOUS conduire jusqu'à la gare du chemin de fer à Bruxelles ; je vous y conduirai quoiqu'il arrive."
" Le général Changamier a entendu ces paroles comme
moi.
" Le 9 janvier, à 3 heures du matin, je partis de Yalenciennes par le chemin de fer, toujours escorté par les mêmes agents de police.
" A la station de Quiévrain, je retrouvai le général Changarnier escorté aussi de ses deux agents, et je rencontrai M. Baze sous pareille escorte. Ce dernier, parti de Ham douze heures après moi, me dit qu'il était conduit à Aixla-Chapelle.
"Il y avait là un officier de gendarmerie belge. Je n'aurais eu qu'un mot à dire, je n'en ai jamais douté, pour me trouver débarrassé de mon odieuse escorte ; mais là, non plus qu'à aucune autre station, je n'ai voulu réclamer le secours des autorités belges contre la violence dont j'ai été l'objet ; et je ne l'ai pas voulu par cet unique motif : j'étais proscrit, j'étais forcé de venir demander un asile à la générosité de la nation belge, il ne me convenait pas de faire une démarche qui pouvait devenir l'origine d'un différend entre le gouvernement français et le gouvernement belge. Aujourd'hui encore, je persiste dans cette résolution.
"Arrivé à la gare de Bruxelles, mes deux agents me saluèrent et me laissèrent libre.
" Fait à Bruxelles, le 11 février 1852.
Signé : Charras.
" P. S. J'oubliais de dire que l'un des agents était porteur d'un passeport qui me désignait sous le nom de Vincent, et qui était signé par le ministre des affidres étrangères de M. Bonaparte!"
Nous avons su qu'il en fut de même pour M. Baze. " A la frontière, disait-il, devant M. Madier-Monjau, je prévins mes surveillants de l'intention où j'étais d'en appeler,
62 LES CRIMES DU DEUX Dl^CEMBBE.
dès que je serais sur le territoire belge, à l'autorité du pays pour me délivrer d'eux ; ils me firent entendre que j'aurais à le regretter; qu'ils avaient ordre de ne me laisser qu'à Aix-la-Chapelle et qu'ils suivraient leur consigne. Après y avoir réfléchi, je ne voulus pas être la cause d'un conflit entre le gouvernement belge et le gouvernement français ; je craignis aussi de nuire, par là, aux réfugiés français en Belgique. A Aix-la-Chapelle, la police fit des difficultés. EUe ne voulut rien décider sans avoir consulté son gouvernement par le télégraphe. J'appris, au milieu de ce débat, que Fouquier, l'un de mes surveillants, avait un passeport au nom de Lasalle, sur lequel ma famille et moi étions inscrits comme faisant partie de sa suite/ Je demandai à être ramené à Louvain, mais Fouquier me répondit avec impatience : "Ma foi ! ma mission est terminée, arrangez-vous comme vous voudrez."
Les Décembriseurs ont certainement le vertige. Ils poussent la folie de l'arbitraire jusqu'à transporter, dans telle ou telle ville déterminée de la Belgique ou de l'Allemagne, les hommes qu'ils expulsent, comme si ces hommes ne pouvaient pas, une heure après leur délivrance, aller où il leur plaît !
Les choses se passèrent à peu près ainsi pour les généraux Bedeau, Lamoricière, Changamier et Leflô. On les vit, comme leurs collègues, MM. Charras et Baze, menés hors de France sous des noms supposés, entre deux misérables officiers de la rue de Jérusalem, qui ne cachèrent point qu'ils avaient mission d'employer les derniers moyens de la force s'ils trouvaient la moindre résistance ! Malgré de pareilles façons d'agir, M. Léopold, affectant une certaine déférence pour ces illustrations militaires, leur avait dit : " que le gouvernement voulait avoir po\ir eux tous les égards dus à leur caractère." " Oh, vos égards ! je les connais, répondit le général Bedeau dédaigneusement; vous avez mis la main de vos agents de police
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sur ma personne pour m'axracber de chez moi comme conspirateur^ tandis que vous seuls étiez les conspirateurs/' Le brave général aurait pu ajouter : " Vous, les amis de la religion^ vous m'avez ensuite ridiculisé dans vos journaux ; parce que j'ai des sentiments religieux, vous m'avez fait passer pour un moine en prières du matin au soir."
Quel triste retour ne durent pas Êiire sur eux-mêmes les généraux et M. Baze en se rappelant, au milieu de cette longue suite d'odieuses persécutions terminées par l'exil, qu'ils avaient, eux aussi, après juin 1848, emprisonné et transporté sans jugement des milliers de leurs concitoyens !
Ceux des représentants arrêtés préventivement, que l'on ne conduisit pas à la forteresse de Ham, restèrent à Mazas pendant dix-sept joints, au secret le plus rigoureux, sans la moindre nouvelle de ce qui se passait, de ce qu'étaient devenus leurs amis, la République, tout ce qui les intéressait. ''Je ne crois pas, nous a raconté notre honorable collègue. M, Nadaud, qu'il j ait de plus vives tortures que celles que je subis pendant les six premiers jours de ma détention au secret. En approchant ma table audessous de la petite croisée de ma cellule, et en plaçant ma chaise dessus, je pouvais apercevoir par côté plusieurs maisons. Elles étaient habitées par des ouvriers. Je les reconnus à leurs blouses. Toute la journée du mercredi 3 et toute celle du jeudi 4, ils restèrent tranquillement accoudés sur leurs balcons à regarder dans la rue et à causer avec leurs femmes. Cette tranquillité me désolait. Ils ne comprennent donc pas, me disais-je, car ils ne sont pas des lâches ! Le soir du 4, je tombai dans un abattement profond et la fièvre ne me quitta pas de quarante-huit heures."
§rv.
Nous dirons ici, afin de n'avoir pas à interrompre plus tard le récit des événements, comment furent traités 230
autres représentants du peuple pris dans la journée du 2 décembre,'*à la mairie du 10^ arrondissement où ils s'étaient rassemblés. On verra d'ailleurs ainsi d'un seul coup, quelles ont été les façons d'agir de l'Elysée à l'égard de tous les membres de l'Assemblée nationale qu'il put saisir.
Les 230 dont nous parlons, presque tous appartenant à la majorité, furent d'abord conduits en masse à la caserne de cavalerie du quai d'Orsay, entourés d'un triple rang de baïonnettes. Le général Forey, qui s'était chargé de cette noble expédition, les jeta brutalement dans ime cour au milieu des soldats et des chevaux du 2*^ lanciers. Personne ne s'occupa de mettre une salle quelconque à leur disposition !
La plupart n'avaient rien pris depuis le matin,°^et durent aller à la cantine du régiment, trop étroite, on le pense bien, pour contenir ses nouveaux hôtes. Etrange spectacle auquel il eût été à désirer que toute la France pût assister ! Là, pêle-mêle avec des sold&ts fort montés, nous dit un témoin occulaire, se trouvaient les plus célèbres amis de l'ordre avec huit ou neuf anciens ministres de M. Bonaparte et autant de ces burgraves autrefois reçus avec tant de déférence à l'Elysée, lorsqu'ils allaient y préparer la mutilation du suffi-age universel! Nommons-en quelques-uns : MM. O. Barrot, Benoist d'Azy, Berryer, Broglie, Coquerel, Dufeure, Duvergier-Hauranne, Falloux, Kératry, J. Lasteyrie, Lauriston, Montebello, Oudinot, Passy, Bémusat, Tocqueville, etc., etc.
Nous n'avons ni à défendre ni à plaindre ces messieurs ; ils tiennent fort peu à nos marques de sympathie. Mais que pensera l'Europe conservatrice à voir conduire en prison, comme desJactieiLX, et livrés aux moqueries de soldats montés, tant de personnages qu'elle regarde comme les dépositaires les plus éminents de toutes les saines doctrines ? Et en dehors de la politique, quelle grossièreté n'y a-t-il pas dans l'âme de celui qui soumet à de telles humilia-
tions des hommes avec lesquels il était la veille dans les meilleures relations!
Ils apprirent là encore quel rôle leur ancien et perfide complice leur fiiisait jouer aux yeux de l'armée. Des cavaliers les apostrophèrent en disant : " Vous voilà donc, canailles, qui vouliez nous supprimer le sou de poche. Vous êtes coflfrés, tant mieux. — Comment, que voulez-vous dire? — Oui, oui, fiâtes les innocents; nous vous connaissons. M- Lamennais a fait une proposition pour supprimer le sou de poche aux soldats..."
Tels sont les nobles moyens que les honnêtes gens élyséens employaient pour perdre l'Assemblée auprès des soldats, auxquels, d'un autre côté, ils interdisaient soigneusement la lecture des journaux !
Nul des prisonniers du quai d'Orsay ne savait ce qu'on allait faire d'eux, lorsque vers 8 heures et demie du soir, sept voitures ceUulairea entrèrent dans la cour pour en enlever quelques uns. Où allait-on les conduire? Les insurgés gardaient, à cet égard, le silence le plus absolu. Quelques visages s'assombrirent; on connaissait la disposition maladive de l'ami de M. Persigny à imiter les moindres actions de l'oncle, si mauvaises qu'elles pussent être, et la pensée de Sinnamary se présenta naturellement à l'esprit du plus grand nombre. Tout le monde, cependant, fit bonne contenance. M. M ontébello se contenta de dire, au moment du départ, que dirigeait le geôlier en chef, M. le colonel Ferey : " Messieurs, c'est aujourd'hui le jour anniversaire de la bataille d'Austerlitz, et voilà le gendre du maréchal Bugeaud qui fait monter le fils du maréchal Lannes dans une voiture de galérien!" Le rapprochement serait plus curieux encore, s'il pouvait y avoir quelque chose de commun entre le maréchal Lannes et le geôlier de la duchesse de Berry.
Au moment du départ, le chef d'escadron qui commandait l'escorte de lanciers dit à ses hommes : "Je vous
recommande ce tas de brigands-là.** D'où sortent donc les officiers supérieurs de Tarmée française?
Les représentants, ainsi traités en galériens, furent conduits au fort du Mont- Yalérien. Là, non plus, rien n'ayait été préparé pour les recevoir. Us furent placés tons ensemble dans ime grande salle de casernement ; ils étaient cinquante-deux. " Ne vous inquiétez pas, avait répondu, aux observations du commandant de place, un officier d'état-major qui les avait accompagnés: ne vous inquiétez pas; mettez-les où vous voudrez, ce sera toujours assez bon pour eux." Nous ne savons si ce digne serviteur de l'Elysée a obtenu l'avancement auquel il a droit. Parmi ceux dont il parlait ainsi, il n'y avait guère que des honnêtes gens, et entre autres MM. Gustave Beaumont, "Vatismeml, Oudinot, Lauriston, Falloux, Piscatory, Montébello, etc. ; un ancien ministre de M. Bonaparte, un ancien général en che^ deux ou trois burgraves. Ne vous inquiétez pas, ce sera toujours assez bon pour eux ! O ingratitude bonapartiste! Le commandant du fort, qui n'était pas à la hauteur des circonstances, exprima le regret de n'avoir à leur offiir que des lits dont les draps, à en juger par leur état, avaient dû servir au moins pendant quinze jours aux soldats d'un bataillon qui était allé le matin même à Paris !
Les panégyristes du 2 décembre pourront louer tant qu'ik voudront le profond génie des meneurs de la conjuration. U n'y a pas un homme de bonne compagnie en Europe qui ne les tienne pour les gens les plus mal élevés du monde, et Ton ajoutera les plus barbares, quand nous dirons quelles tortures subirent les transportés.
Les membres restés à la caserne furent transportés le 3, de grand matin, les uns à Yincennes, les autres à Mazas.
Dès le lendemain au soir, trois des prisonniers du Mont- Valérien, MM. Defontenay, Falloux et Vatismeml, apprirent qu'ils étaient libres, et il devint manifeste pour tout le
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monde que les restaurateurs du sufirage universel avaient l'intention de relâcher tous ceux qui avaient voté la loi du suffirage restreint.
Hâtons-nous cependant de le publier, légitimistes et orléanistes comprirent qu'il y avait cette fois solidarité entre eux et leurs ennemis politiques, et lorsqu'on vint demander la liste des membres présents pour fjEÛre le triage, ils refusèrent de se nommer. Mais on tenait fort à ne pas les conserver sous les verroux. Aussi, le 4 ou le 5, arrivèrent des omnibus, avec un commissaire et M. Duponceau, chef des huissiers de l'Assemblée. On avait pensé que les membres de la majorité persisteraient dans leur silence, et M. Duponceau, à notre grand étonnement, s'était chargé de constater l'identité de chacun. Sur sa désignation, les soldats s'emparèrent de ceux qui devaient être mis en liberté malgré eux. On en comptait trentesept, y compris MM. Vatismenil et Falloux, qui avaient repoussé toute faveur particulière. Ils forent ramenés à Paris, sur la place de la Révolution, où on les força tous de descendre, conmie des gens à qui l'on dit : " allez vous faire pendre ailleurs." Une pareille mesure était peu flatteuse pour ces messieurs ; elle leur montrait trop qu'on ne les redoutait pas du tout, mais elle faisait éclater mieux encore l'insigne déloyauté des conspirateurs. Ceux-ci avaient formellement dit, dans les adresses de MM. Bonaparte et Maupas au peuple, qu'ils dissolvaient l'Assemblée ^pour maintenir la Répvhlique contre les complots des roycdistes,^^ et ils mettaient en liberté les royalistes tombés entre leurs mains ! Au moment même où ils disaient au peuple, afin d'obtenir sa neutralité, qu'ils allaient défendre laKépublique menacée par les monarchistes, ils montraient à ceux-ci une déférence relative, afin d'apaiser leurs ressentiments ! Il peut y avoir dans de tels manèges ime certaine habileté grosse et vulgaire, mais nous doutons que personne en admire jamais la bonne foi et la dignité.
On avait retenu M. Oudinot, le général en chef de l'expédition de Rome. Pour le mettre en liberté, on choisit, avec une délicatesse de goût tous à fait éljséenne, le jour même de la promotion du général Vaillant au grade de maréchal de France. Bizarre influence des événements sur les choses accomplies ! il s'est trouvé que le général Vaillant avait tout fait à Rome, parceque le général Oudinot s'est avisé d'aller à la réunion du 10*^ arrondissement î Si M. Vaillant avait eu honte de s'allier aux traîtres, il n'aurait pas plus été le vainqueur de Rome que M. Oudinot, et l'on aurait découvert quelque autre général, à qui serait revenu toute la gloire de cette fatale entreprise. A quel usage servent aujourd'hui les bâtons de maréchal de France ! Il était dit que les insurgés du 2 décembre saliraient toutes choses.
Des représentants de diverses nuances envoyés au Mont- Valérien, les insurgés ne gardèrent, en définitive, que les républicains : MM. Péan, Latrade, Besse, Renaud, Pascal Duprat et Antony Thouret. Ceux-ci eurent à se louer de la garnison détachée du 72*^ de ligne. — L'armée n'ignore pas que plusieurs de ses chefs se sont vendus à prix d'or; car un des officiers du fort, causant avec notre brave collègue M. Renaud, de la fatalité de kur position, se prit à dire amèrement: "Et penser que certains généraux font cela pour quelques centaines de mille francs !"
Autant les représentants détenus au Mont-Valérien furent bien traités, autant ceux enfermés à Mazas eurent à se plaindre. Le régime de la prison fut pour eux le même que celui des condamnés crimhiels/ La nourriture était à peu près suffisante, mais sa qualité très inférieure, et servie avec une telle malpropreté, nous dit M. Valentin, que, pendant les dix-sept joiu^ passés là, il n'a pu goûter à quoi que ce fut en dehors du paru et du vin. Les représentants du peuple ne sortaient pas non plus de leurs cellules, pour prendre l'air, aut/rement que les voleurs. Ils étaient soumis
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aux mêmes formalités, aux mêmes précautions, à la même surveillance, pour se promener solitairement pendant deux heures dans im petit préau!
Les citoyens déposés à Mazas, membres de l'Assemblée et autres, étaient si nombreux, que, pour les loger, on avait mis en liberté les condamnés criminels auxquels il restait peu de temps à faire ! Le 17 décembre, on régularisa un peu ces moyens de sauver la société ; on concentra à Sainte- Pélagie les représentants encore détenus à Vincennes, à Mazas et au Mont-Valérien. Tous, et c'était le seul crime qui expliquât cette rigueur particulière, avaient l'honneur d'appartenir à la Montagne.
Des élus du sufirage universel tombés au pouvoir de l'ennemi, il ne resta donc plus en prison que MM. Baune à Mazas (retenu par une violente attaque de goutte), Miot à Bourges, et à Sainte-Pélagie, MM. Belin, Benoît (du Rhône), Besse, Boufzat, Burgard, Chaix, Cholat, Delbetz, Dufraisse, Duprat, Faure, Gambon,. Greppo, Laboulaye, Lafon, Lagrange, Latrade, Madet, Nadaud, Emile Péan, Perdiguier, Eacouchot, Renaud, Richardet, Thouret, Valentin.
A leur arrivée à Sainte-Pélagie, ces messieurs furent répartis par groupes de deux, trois et quatre dans des chambres si petites que tout l'espace était pris par les lits. Une distribution de café au lait, outre les deux repas formant la nourriture ordinaire, et l'allocation journalière d'ime livre de bougies pour l'éclairage de huit à dix chambrées furent les seules dérogations qui eurent lieu en faveur des représentants du peuple au régime de la prison.
Le service des chambrées était fait aux frais de nos collègues, par trois ou quatre détenus naturellement chargés de les espionner. A tous moments on surprenait ces hommes aux écoutes. Ils étaient logés dans le quartier même occupé par les membres de l'Assemblée nationale, et il leur arrivait fréquemment, la nuit, de se livrer à de véritables orgies avec
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du vin que leur abandonnaient nos amis, ou qu'ils usaient acheter sous le nom de ces derniers. Au milieu de leur ivresse, ik aflfectaient de parler à haute voix et en termes orduriers, que les factionnaires placés dans la cour entendaient et ne manquaient pas de mettre sur le compte des représentants. Ceux-ci furent très longtemps avant d'obtenir du directeur qu'il mit un terme à des manœuvres où il n'était pas difficile de distinguer l'intervention de l'honorable M. de Maupas!
Yers le milieu de Janvier, nos amis quittèrent enfin la prison pour l'exiL
Nous avions mille fois frémi d'indignation et de colère, nous avions eu mille fois l'âme navrée depuis que nous sommes dans la vie politique, en voyant avec quel immense dédain le pouvoir disposait en France de la liberté des citoyens. Notre douleur était d'autant plus grande qu'il nous semblait reconnaître là un abus de la force contre les faibles et les petits. Nous ne nous doutions pas que ceux qui se livraient si légèrement à la violence contre les autres subiraient tout aussi aisément eux-mêmes les effets de la violence ; nous n'imaginions pas que les hommes les plus considérables dans la nation, des représentants du peuple, des ministres, des ambassadeurs pouvaient être illégalement arrêtés au vu et au su de tout le monde sans soulever la population entière; nous ne supposions pas que des généraux ayant commandé en chef de nombreuses armées, et notoirement innocents, seraient placés entre deux gendarmes et menés à la frontière comme des malfaiteurs, sans que les gendarmes, la veille encore sous leurs ordres, hésitassent à les conduire, sans que personne en fdt ému, sans qu'eux-mêmes y fissent résistance. On prend plus de mépris et de haine contre l'arbitraire en voyant combien il est facile; en considérant que, dans ime société où règne Vordre, le moindre pouvoir trouve des agents soumis pour les énormités les plus révoltantes. Nous ne nous
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plaignons pas, le ciel nous en préserve, de l'égalité devant le gendarme, il n'y a que ce côté là de moral dans l'excès de puissance du gendarme, mais nous déplorons que notre pays soit l'esclave de ce représentant de la force publique. L'obéissance passive de la force armée est la plaie de la société française. Ce qui se passe en France depuis le 2 décembre doit être, ce nous semble, une grave leçon pour les bommes intelligents et de bonne foi qui servent exclusivement Yordre, pour ceux auxquels leur passé donne une grande influence sur les classes qui se croient les plus intéressées à l'ordre. Nos mœurs publiques sont en vérité bien arriérées; et, si on ne les réforme pas, on ne fermera jamais l'ère des révolutions, selon l'expression consacrée. Nous n'avons que le sentiment de l'autoritiê, il fout y substituer celui du DROIT. Pourquoi n'y a-t-il jamais de révolution en Angleterre, malgré les effirayants abus de sa constitution sociale? C'est que le gouvernement y est le plus fidèle observateur de la loi, qu'elle lui plaise ou ne lui plaise pas, qu'elle le gêne ou ne le gêne pas; c'est que tout Anglais a l'amour incarné de la légalité ; c'est que le dernier des policemen à qui la reine elle-même ordonnerait une illégalité, désobéirait. Pourquoi, depuis soixante ans, notre histoire n'est-elle qu'une longue révolution? C'est qu'aucun gouvernement, sauf le Gouvernement Provisoire, n'y a respecté la loi, c'est que l'autorité s'y est toujours mise audessus du pacte fondamental, c'est que les fonctionnaires sont les serviteurs du pouvoir et non les hommes de la Constitution. Oh ! oui, sans doute, il faut que les fonctionnaires obéissent hiérarchiquement à leurs chefs; mais, tant qu'ils devront obéir passivement, aveuglément, comme des machines; tant qu'ils ne seront pas tenus de regarder la loi avant tout; tant qu'ils ne seront pas sérieusement responsables de leurs actes; tant que le plus pauvre des citoyens ne pourra pas leur en demander un compte sévère devant le magistrat ; tant qu'ils devront exécuter des illégalités claires, éviden-
tes, patentes pour eux, comme pour ceux qui les ordonnent ; tant que la liberté individuelle n'aura pas des garanties souveraines; ce qu'on appelle Y ordre ne sera en réalité que le désordre organisé; la société ne sera toujours qu'un chaos où pourront trôner d'aventure les premiers Maupas ou Bonaparte venus, à l'abri de quelques baïonnettes étonnées elles-mêmes des excès qu'elles protègent.