‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 6 sur 60 · PREMIERS ACTES DE L'INSURRECTION · texte numérisé non relu

PREMIERS ACTES DE L'INSURRECTION

Les arrestations préventives ne suffisaient pas au succès du complot. Quelques heures plus tard la voix de la presse républicaine, unanime et formidable, aurait, au nom du droit, sonné l'appel aux armes. On prévint le danger; toutes les imprimeries, toutes les presses lithographiques même furent fermées simultanément, et les bureaux des journaux républicains occupés militairement. Au NoMonaly un commissaire de police vint à six heures du matin avec ime compagnie de gardes républicains; il posa les scellés sur les presses, et, ne croyant pas lui-même au respect dû à do pareils scellés, il plaça ime sentinelle à chaque porte.

Ainsi, dès le premier moment, toute publication de pièces quelconques, utiles à la résistance, était devenue ime impossibilité. Une réunion de trente à quarante journalistes, qui eut lieu au Siècle, vers midi, ne manqua pas de courage pour rédiger et signer ime énergique protestation de la presse, mais elle manqua des moyens de faire imprimer ce document.

D'un autre côté, les deux traîtres placés à la tête de l'état-major de la garde nationale, le général Lawœstine et M. Vieyra, avaient pris des mesures pour que le rappel ne pût être battu nulle part. Une lettre du général Lawœs-

tine aiix majors de chaque légion (officiers soldés, comine on sait) leur ordonnait de mettre hors de service les caisses des tambours, leur défendait de laisser battre le rappel, et leur enjoignait d'empêcher toute réunion de la garde nationale. Un officier de la 3*^ légion, qui se rendit à sa mairie à neuf heures du matin, vit cette lettre. Là le major avait feit enlever les peaux des caisses et en avait aussi crevé quelques-imes.

Yoici, à ce sujet, une scène que raconte M. Mayer dans son Histoire du 2 Décembre (page 47) : " Le limdi soir, le "Président tint sa réception ordinaire de ce jour; la foule "y était immense. Nul pourtant ne soupçonnait encore. " Yers dix heures, Louis Napoléon, s'étant adossé à une *' cheminée, appela d'un signe le colonel Yieyra, nommé la ' veille chef d'état-major de la garde nationale : Colonel, * lui dit-il en souriant, êtes-vous assez maître de votre vi- "sage pour n'y rien laisser paraître d'une grande émotion? " Je le crois, mon prince, répondit M. Yieyra.'

" Fort bien alors, et avec im sourire plus épanoui :

" C'est pour cette nuit, dit-il, à demi-voix. Yous n'avez " pas bougé ; c'est bien, vous êtes fort. Pouvez-vous me " répondre que demain le rappel ne sera battu nulle part, et " qu'aucune convocation de garde nationale n'aura lieu % — " Très feicilement, pourvu que j'aie assez d'ordonnances à ma " disposition. — ^Yoyez pour cela le ministre de la guerre. " Partez maintenant ; mais pas de suite, on croirait que je " vous ai donné un ordre.

" Et, prenant le bras de l'Ambassadeur d'Espagne qui "s'avançait, le prince quitta la cheminée pendant que " M. Yieyra, pour dérouter tout soupçon, allait échanger " quelques banalités dans un groupe de dames."

Cette révélation est précieuse. Que M. Mayer fât de la partie, comme il semble l'indiquer, ou non, toujours est-il qu'il est bien instruit ; à mille détails tout à fait intimes qui fourmiQent dans son livre, on voit que le maître, comme

PREMIERS ACTES DE l'iNSURRECTION. 75

il dit, lui a fait des confidences; on peut l'en croire sur des choses de ce genre. Or, personne ne savait encore que M. Bonaparte fiit l'ennemi de la bourgeoisie, comme il prétend l'être depuis que la bourgeoisie s'est montrée peu touchée de la manière dont ''Ha sauvé la Frcmce et la chrétienté'' (Mayer, page 48.) N'est-il pas intéressant de voir ce grand conservateur redouter si fort la nation armée! Notez encore que la garde nationale n'était plus remplie que d'amis de l'ordre. Le général Cavaignac l'avait épurée depuis longtemps; il en avait éloigné, après juin 1848, en la désarmant, tous les ouvriers, tous les hommes dangereux; il avait licencié en masse la 7®, la 8* et la 12* légion plus particulièrement mal pensantes. — ^Voilà des hommes qui font un coup d'état pour le salut de la religion, de la femille, de la propriété, et le premier de leurs soins est de claquemurer chez elle, de réduire à l'impuissance toute une armée volontaire, exclusivement composée d'hommes religieux, de pères de famille, de propriétaires, de négociants, de marchands, " d'honnêtes gens " qui avaient fait preuve de haine et de courage en 1848 contre les socialistes, les brigands, les partageux, <&c., <&cJ

Tous ces nobles préliminaires étaient consommés avant le lever du soleiL Le crime du 2 décembre est ime œuvre nocturne. Les conjurés ont procédé à la manière de Cartouche et de Mandrin, la nuit, dans l'ombre, aux heures du vol et de l'assassinat. Les officiers dont l'armée aurait écouté la voix, les hommes auxquels on pouvait supposer de l'action sur le peuple avaient été arrêtés dans leurs lits; les tambours de la milice citoyenne étaient saisis, les imprimeries scellées, les ministères enlevés, les caisses publiques sous la main des colins, la garde de l'Assemblée surprise, tous les points stratégiques couverts d'artilleurs et de soldats; le coup était feit enfin, que Paris dormait encore ! Il s'éveilla stupéfiât et désarmé devant les placards

qui couvraient les murailles, et annonçaient l'insurrection, du gouvernement.

Ces placards sortaient de l'imprimerie nationale dont le directeur, M. Saint-Georges, participait au complot. Les ouvriers nécessaires avaient été consignés le P"^ décembre, au soir, "pour un travail d'urgence." A minuit, la 4^ compagnie du 1*""^ bataillon de gendarmerie mobile (presque tous anciens gardes municipaux de Louis-Philippe, et choisis certainement à dessein) vint occuper toutes les portes, toutes les fenêtres, toutes les issues ; personne ne put entrer ni sortir. Le capitaine, M. Delaroche Doisy, fit charger les armes en silence et donna la consigne envoyée par Saint- Arnaud. " Elle était simple, nous dit " héroïquement M. P. Mayer, fusiller tout ce qui tente- " rait de sortir ou de s'approcher d'une fenêtre. Rien " de plus clair, mais rien de plus nécessaire aussi." (page 50.) L'historien est digne du sujet. On reconnaît la im de ces honnêtes gens qui répondent toujours par le mot de guillotine quand ils entendent parler de République. Fusiller ! Le mot et la chose se trouvent à chaque ligne et à chaque pas de l'attentat du 2 décembre. Il n'y eut jamais de révolution plus lâchement meurtrière, plus ôx)idement impitoyable. L'assassin de Boulogne ne s'est pas démenti

M. Beville, lieutenant-colonel d'état-major, un des aidesde-camp de l'Elysée, apporta, en fiacre, les manuscrits qui furent livrés aux ouvriers. Pas un d'eux n'eut le courage de se refuser à cette besogne impie, pas un d'eux n'excita les autres à ime résistance au moins passive. Us pouvaient peut-être sauver la République en se croisant les bras, ils ne le firent pas ! Le fusil sur la gorge ils obéirent

Ce que les insurgés appellent le décret de dissolution de l'Assemblée et de mise en état de siège de Paris, l'appel au peuple, l'adresse à l'armée, l'acte de convocation des co-

PREMIERS ACTES DE l'iNSURRECTION. 77

mices, la proclamation du sieur Maupas, comme préfet de police, et sa lettre aux commissaires de police, tout fut composé, tiré à grand nombre d'exemplaires en quatre ou cinq heures et porté à la préfecture de police. Les afficheurs habituels y attendaient; et les pièces une fois distribuées ils se répandirent, escortés par des sergentsde-vOle, dans toutes les directions, vers six heures et demie. (1)

Les ouvriers de l'imprimerie nationale jugeront mieux encore du mal qu'ils ont fidt, en lisant cette exclamation de M. P. Mayer au moment où il va parler des affiches des conjurés: "Pour Vfwnneur étemel de la perisée humaine, " le premier acte du 2 décembre ne fut pas un coup de " canon, mais im coup de presse. C'est de Vimprime^'ie no- " tionah que partit ce prélude consolateur." ( page 49. )

Il y avait trois placards; notre rôle d'historien nous oblige à transcrire ici ces monuments de violence, de mensonge et de fraude :

(1) Pourquoi faut-il que les ouvriers imprimeurs dout le travail fut si funeste n'aient pas suivi l'exemple de leurs ancêtres. Leur conduite était dictée par un précédent que mentionne notre ami, Louis Blanc, dans sa puissante Histoire de la Révolution^ tome II, page 201.

En 1788, la cour hostile à la révolution naissante, méditait un coup d'état contre le parlement de Paris, précurseur de l'Assemblée Constituante. Gardés à vue dans un atelier, qu'entourait un triple rang de baïonnettes, des ouvriers imprimeurs travaillaient forcément à composer le texte d'édits redoutables.

" L'un d'eux, d'accord avec le conseiller d'Espremenil, parvint à lancer par

les fenêtres une épreuve des édits roulée dans une boule de terre glaise:

C'est ainsi que le parlement apprit qu'on allait fermer le lieu de ses

sêanceSy disperser tous ses membres^ créer une autre compagnie dont les

fonctions seraient d'obéir"

On dirait Thistoire du jour. Mêmes procédés de la part du despotisme. Mais quelle différence dans les résultats! Les pères déjouèrent la conspiration de Louis XVI, les fils prêtèrent les mains à celle du neveu de l* Empereur, >

7 s LES CRIMES DU DEUX DléCEMBBE.

Page 1