‹ Histoire des crimes du deux décembreChapitre 7 sur 60 · PROCLAMATION DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUK · texte numérisé non relu

PROCLAMATION DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUK

Appel au Peuple.

" Français !

"La situation actuelle ne peut durer plus longtemps.

Chaque jour qui s'écoule aggrave les dangers du pays.

L'Assemblée qui devait être le plus ferme appui de l'ordre,

est devenue un foyer de complots. Le patriotisme de trois

cents de ses membres n'a pu arrêter ses fatales tendances.

Au lieu de faire des lois dans l'intérêt général, eUe forge

des armes pour la guerre civile; elle attente au pouvoir

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que je tiens directement du Peuple ; elle encourage toutes les mauvaises passions; elle compromet le repos de la France ; je l'ai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi.

" La Constitution, vous le savez, avait été faite dans le but d'affaiblir d'avance le pouvoir que vous alliez me confier. Six millions de suffirages furent une éclatante protestation contre elle,, et cependant je l'ai fidèlement observée. Les provocations, les calomnies, les outrages m'ont trouvé impassible. Mais aujourd'hui que le pacte fondamental n'est plus respecté de ceux-là même qui l'invoquent sans cesse, et que les Hommes qui ont perdu deux monarchies veulent me lier les mains, afin de renverser la République, mon devoir est de déjouer leurs perfides projets, de maintenir la Répvhliqiie et de sauver le pays en invoquant le jugement solennel du seul souverain que je reconnaisse en France : le Peuple.

" Je fais donc appel loyal à la nation toute entière, et je vous dis : Si vous voulez continuer cet état de malaise qui nous dégrade et compromet notre avenir, choisissez im autre à ma place, car je ne veux plus d'un pouvoir qui est impuissant à faire le bien, me rend responsable d'actes que je ne puis empêcher et m'enchaîne au gouvernail quand je vois le vaisseau courir vers l'abîme.

" Si, au contraire, vous avez encore confiance en moi, donnez-moi les moyens d'accomplir la grande mission que je tiens de vous.

" Cette mission consiste à fermer l'ère des révolutions en satisfaisant les besoins légitimes du Peuple et en le protégeant contre les passions subversives. Elle consiste surtout à créer des institutions qui survivent aux hommes et qui soient enfin des fondations sur lesquelles on puisse asseoir quelque chose de durable.

" Persuadé que l'instabilité du pouvoir, que la prépondérance d'une seule Assemblée sont des causes per-

manentes de trouble et de discorde, je soumets à vos sufirages les bases fondamentales suivantes d'une Constitution que les Assemblées développeront plus ta/rd,

P Un chef responsable nommé pour dix ans;

2** Des ministres dépendants du pouvoir exécutif seul ;

3** Un conseil d'Etat formé des Hommes les plus distingués, préparant les lois et en soutenant la discussion devant le corps législatif;

4** Un corps législatif discutant et votant les lois, nommé par le sufirage universel, sans scrutin de liste qui fausse l'élection ;

5** Une seconde Assemblée formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques.

" Ce système, créé par le premier Consul au commencement du siècle, a déjà donné à la France le repos et la prospérité ; il les lui garantirait encore.

" Telle est ma conviction profonde. Si vous la parta^nez, déclarez-le par vos suffrages. Si, au contraire, vous préférez un gouvernement sans force, monarchique ou républicain, emprunté à je ne sais quel passé ou à quel avenir chimérique, répondez négativement.

"Ainsi donc, pour la première fois depuis 1804, vous voterez en connaissance de cause, en sachant bien pour qui et pour quoi.

" Si je n'obtiens pas la majorité de vos suffrages, alors je provoquerai la réimion d'une nouvelle Assemblée, et je lui remettrai le mandat que j'ai reçu de vous.

" Mais si vous croyez que la cause dont mon nom est le symbole, c'est-à-dire la France régénérée par la Révolution de 89 et organisée par l'Empereur, est toujours la vôtre, proclamez-le en consacrant les pouvoirs que je vous demande.

" Alors la France et l'Europe seront préservés de Tanarchie, les obstacles s'aplaniront, les rivalités auront disparu ;

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car tous respecteront, dans l'arrêt du Peuple, le décret de la Providence.

" Fait au palais de l'Elysée, le 2 décembre 1851.

" Louis-Napoljêon Bonaparte."

Proclamation du Président de la Rêpvhlique à VArmeé, « Soldats !

" Soyez fiers de votre mission ; vous sauverez la patrie, car je compte sur vous, non pour violer les lois, mais pour faire respecter la première loi du pays : la souveraineté nationale, dont je suis le légitime représentant.

" Depuis longtemps vous souffriez comme moi des obstacles qui s'opposaient et au bien que je voulais faire et aux démonstrations de vos sympathies en ma feveur. Ces obstacles sont brisés.

" L'Assemblée a essayé d'attenter à Va/utorité que je tiens de la nation entière; elle a cessé d'exister.

" Je fais un loyal appel au Peuple et à l'Armée, et je lui dis : ou donnez-moi les moyens d'assurer votre prospérité, ou choisissez un autre à ma place.

'* Un 1830 comme en 1848, on vovs a traités en vaincus. Après avoir flétri votre désintéressemerU JiéroUqite, on a dédaigné de consulter vos sympathies et vos vœux, et cependant vous êtes l'élite de la nation. Aujourd'hui, en ce moment solennel, je veux que l'armée fasse entendre sa voix.

"Votez donc librement comme citoyens; mais comme soldats, n'oubliez pas que l'obéissance passive aux ordres du chef du gouvernement est le devoir rigoureux de l'armée, depuis le général jusqu'au soldat.

" C'est à moi, responsable de mes actions devant le Peuple et devant la postérité, de prendre les mesures qui me semblent indispensables pour le bien public.

" Quant à vous, restez inébranlables dans les règles de la discipline et de l'honneur. Aidez, par votre attitude im-

posante, le pays à manifester sa volonté dans le calme et la réflexion.

" Soyez prêts à réprimer toute tentative contre le libre exercice de la souveraineté du Peuple.

" Soldats, je ne vous parle pas des souvenirs que mon nom rappelle. Ils sont gravés dans vos cœurs. Nous sommes unis par des liens indissolubles. Votre histoire est la mienne. Il y a entre nous, dans le passé, communauté de gloire et de malheur.

^' n y aura, dans Tavenir, communauté de sentiments et de résolution pour le repos et la grandeur de la France.

" Fait au palais de l'Elysée, le 2 décembre 1851.

" Signé ; L.-N. Bonapabtk."

Le peuple ne sentit pas bien tout ce qu'il y avait de déloyauté dans ces trois manifestes. H ne vit pas que si M. Bonaparte rétablissait le suffrage universel qu'il avait lui-même aboli, de concert avec les burgraves, c'est qu'il avait besoin de ce piège pour tromper les faubourgs. Le peuple ne comprit pas que si le prétendant impérial parlait de maintenir la République, dont il n'avait pas prononcé le nom depuis trois ans, c'était encore qu'il croyait ce mot utile à la réussite de son guet-à-pens ; le peuple ne considéra pas qu'en disant aux soldats que les révolutions dernières les avaient maltraités, et en leur offirant de prendre une sorte de revanche sur Paris, le conspirateur élyséen voulait exciter l'armée contre le reste de la population ; le peuple ne s'aperçut pas que la perfide rédaction du plébiscite offrait les moyens de confisquer toutes les libertés et d'annihiler le suffrage universel qu'on se vantait de rétablir. Le peuple, toujours im peu aveuglé d'ailleurs par le préjugé bonapartiste, ne vit que deux choses dans ce qui s'accomplissait : d'abord, les partis royalistes défeits, vaincus par la dissolution ; ensuite, le suffrage imiversel restauré

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le suffrage universel avec lequel il croyait pouvoir se rendre toujours maître de toutes les éventualités. Sous des impressions aussi fausses, les avantages apparents de Tattentat en diminuèrent singulièrement à ses yeux Ténormité.

Disons-le, quoiqu'il nous en coûte, à la lecture de ces placards, la population fut plus agitée qu'indignée. Elle n'arracha nulle part les manifestes du pouvoir en insurrection. L'œil des masses s'arrête trop souvent à la surface des choses ; et que virent-elles ici î Une lutte entre le Président et l'Assemblée nationale. Rien de plus. Ainsi s'explique leur indifl^rence. Prendre parti ! Pour qui? Pour l'Assemblée? Mais l'impopularité avait fini par l'atteindre presque tout entière. Personne qui l'aimât ou qui pût l'aimer. Les détestables lois votées par la majorité l'avaient rendue odieuse au peuple ; l'exécrable système de calomnie, pratiqué contre la minorité par les amis de l'ordre, ne l'avait rendue guère moins odieuse à ce qu'on appelle les classes élevées. H fe-ut bien le dire aussi, plusieurs de nos amis, eux-mêmes, avaient contribué à discréditer la Montagne par des attaques insensées, acharnées, coupables dont le moindre tort fiit de la rendre suspecte à ceux des ouvriers qui ne jugent pas par eux-mêmes. En somme, ni le peuple ni la garde nationale ne se soucia de défendre l'Assemblée. Les élyséens avaient compté son impopularité parmi leurs chances de succès, et l'événement a trop prouvé qu'ils ne s'étaient pas trompés.

Rapprochement édifiant ! La représentation nationale fut dissoute par M. Bonaparte, comme la Constituante l'avait été, au 15 mai 1848, par M. Hubert, lequel s'est vu élargir depuis en raison d'ime sympathie facile à expliquer. N'eûtil pas été choquant de voir M. Hubert à Belle-He pour avoir dispersé courageusement, en personne, la première assemblée parlementaire de la République, tandis que M. Bonaparte était aux Tuileries pour avoir dispersé la seconde, lâchement, en se cachant derrière des prétoriens en,

débauche. Ces deux messieurs étaient feits pour s'entendre ; ik se sont entendus. Le 2 décembre, en effet, qu'est-ce autre chose qu'un 15 mai réussi, mais plus odieux encore, car au fait d'insurrection se joint le fait de trahison.

On peut, du reste, rappelons-le en passant, juger par ce rapprochement de la moralité des Baroche, des Rouher, des Bineau, des Lacrosse, etc., qui, après avoir exploité si souvent, contre le parti républicain tout entier, l'échauffourée du 15 mai, sont devenus les serviteurs et les ministres du 2 décembre !

C'est une satisfaction pour nous de dire que très peu de membres honorables de l'Assemblée ont donné l'exemple d'une aussi déplorable lâcheté. Les rebelles n'ont vraiment pas à se féliciter de leurs conquêtes sous ce rapport. Pas un homme de quelque valeur ne devient le complice de leur succès, et les reûis de serments, qui sont des actes d'hostilité fort prononcés, se multiplient à l'infini. Jamais on n'aurait pu croire qu'il s'en déclarerait autant, aujourd'hui où il reste à si peu de consciences la foi du serment politique. (1) Partout où il y a un homme loyal, il y

(1) Nous ne pouvons nous empêcher de citer ici, la lettre dans laquelle notre ami, le citoyen Charras, a motivé son refus. Le lieutenant-colonel Charras rayé des contrôles de l'armée par un acte de violence et de spoliation, dont nous parlerons en lieu et place, n'avait pas de serment à prêter comme militaire, mais comme membre du conseil général du Puy-de-Dôme. La manière dont il s'y est pris laissera quelque regret à l'intelligent auteur de la constitution des muets d'avoir imposé le serment aux fonctionnaires municipaux. Quiconque aime l'honnêteté du cœur, l'indignation élevée d'un homme énergique vis-à-vis du crime trîomphaut, sera heureux de lire cette lettre, dont chaque ligne frappe comme un coup d'épée.

Ju préfet du département du Puy-de-Ddine.

** Le proscrit auquel la République a rendu une patrie et qui a détruit la République ;

" Le président qui a juré fidélité à la Constitution issue du suffrage libre et universel de la France, et qui a menti à son serment ;

" Le conspirateur qui a usurpé le pouvoir absolu par la fraude, la corruption et la violence ;

*' Le despote qui a ruiné, banni, emprisonné, déporté, massacré des

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a im eDneini de M. Bonaparte et compagnie. Ces refus de serment, en ce qui concerne les fonctionnaires salariés, ont un caractère d'autant plus grave, que leurs auteurs appartiennent, pour la plupart, " aux amis de Tordre." On sait que depuis longtemps les républicains étaient exclus de tous emplois publics.

milliers de citoyens français, a fait une constitution et Ta imposée à la France.

" Où prétend-il en avoir puisé le droit ? — dans le scrutin du 20 décembre, comme il prétend y avoir trouvé l'absolution de son parjure et de ses crimes.

"Ce vote n*a pu tromper personne; émis en l'absence de toute liberté, sous l'empire de la terreur, contrôlé uniquement par des complices, il est frappé de nullité par la conscience publique. L'histoire lui réserve la première place parmi les plus audacieuses fourberies que jamais gouvernement ait osées, en aucun temps, en aucun pays.

" Membre du conseil général du département du Puy-de-Dôme, on me demande aigourd-hui de prêter serment de fidélité à M. Louis Bonaparte et à sa constitution.

" L'homme du 2 décembre, celui qui a donné l'exemple le plus cynique de la violation de la foi jurée, exiger des serments I En vérité, un trait pareil manquait aux annales de ce temps.

" Je n'ai pas à rappeler ici les violences commises contre le représentant du peuple, la spoliation exercée contre l'officier de l'armée ; qu'est-ce que cela en face des malheurs de la patrie, de ses douleurs, des ruines accumulées par la terreur bonapartiste ? L'amour du pays et de la liberté, le sentiment de Thonneur national parlent seuls à mon cœur et dictent ma réponse. Â un gouvernement sans nom, sans foi, sans honneur, sans probité, les hommes de cœur ne doivent que du mépris et de la haine.

** Je refuse le serment.

" Pour les Républicains, il n'est qu'un engagement à prendre, et celuilà je l'ai déjà pris, c'est de hâter de tous leurs efforts le moment oh. la France brisera le joug qui lui a été imposé, en un jour de surprise et de défaillance, par une poignée de bandits qui pillent le trésor public et déshonorent jusqu'au drapeau, jusqu'au nom de la patrie.

" Lieutenant -colonel Chabbas,

" Représentant du Peuple.

" BruxeUes, le 28 mai, 1852."

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