LA MAJORITE
Il est juste de le reconnaître, les deux côtés de la représentation nationale surprise de nuit par des malMteurs ont agi résolument dans la mesure de leur tempérament et de leurs Habitudes. Si la majorité avait fini cette lugubre journée comme elle l'avait commencée, elle aurait relevé, par la dignité de sa mort, le peu de dignité de sa vie. Peut-être même, sans l'incommensurable lâcheté du président Dupin, le régime parlementaire serait-il encore debout.
A la première nouvelle de l'attentat, un grand nombre de représentants, et plus particulièrement ceux de la majorité, coururent vers le palais législatif. Il était déjà au pouvoir de l'ennemi. Nous avons dit par quelle trahison le colonel Espinasse s'en était emparé. Les principales avenues étaient garnies de troupes ; la place de la Concorde et le pont couverts de soldats ; la grille du côté de la place de Bourgogne, comme la porte qui donne sur la rue de Lille, gardées par des piquets. Les premiers arrivés, trouvant toutes les issues fermées, se réunirent d'abord chez M. Daru, vice-président, qui ofi&it sa maison. Là, ils décidèrent de se rendre en corps à l'Assemblée. Soixante ou quatre-vingts se présentèrent à la porte de la rue de Bour-
gogne, vers dix heures. Le péristyle était occupé par des soldats, dont la plupart, déjà ivres, n'hésitèrent pas à croiser la baïonnette contre ceux qui tentèrent de forcer l'entrée. Quelques représentants même furent touchés. M. Daru reçut un violent coup de poing en pleine poitrine. M. Moulin, secrétaire, fut frappé à la tête, et M. Larcy blessé jusqu'au sang d'un coup de baïonnette à la cuisse. Il fallait choisir un autre local, pour aviser en commun. Soit que les membres de la majorité eussent une raison quelconque de compter sur la légion du 10*^ arrondissement plus que sur toute autre, soit parceque le général Lauriston, représentant, la commandait; soit, enfin, à cause de la proximité du lieu, on résolut de se rendre à la mairie du 10® arrondissement, et l'on convint à la hâte d'appeler indistinctement à ce rendez-vous tous les membres auxquels on pourrait le faire connaître. Il était question de rendre un décret portant déchéance du Président, et de venir ensuite, sur la place de Bourgogne, promulguer ce décret en face du peuple et de l'armée. Les événements ne permirent pas de réaliser la dernière partie de ce programme improvisé.
Malgré toutes les précautions prises, grâce sans doute à un ordre mal compris, la petite porte de la présidence (rue de l'Université), restée libre, permit à quelques représentants de pénétrer dans le jardin, et de là dans la salle des conférences, où se trouvèrent réimis, vers neuf heures du matin, vingt ou trente d'entre eux appartenant aux différentes nuances. Ils s'occupèrent immédiatement de rédiger contre l'ex-Président un décret de déchéance et de mise en accusation.
Leur présence fut bientôt connue des conspirateurs, et M. Momy donna l'ordre de les expulser. Le commandant de la gendarmerie mobile, Saucerotte, vint leur signifier cet ordre. Ils déclarèrent qu'ils ne sortiraient pas. Mais l'officier ayant menacé de feire entrer son monde, ils se
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rendirent dans la salle des séances, et mirent aussitôt en délibération le décret de déchéance. H venait d'être adopté à Funanimité au moment oii la troupe se présenta par le couloir de droite.
A la vue des baïonnettes, les cris de la plus vive indignation et les protestations les plus énergiques sortent de toutes les bouches. M. Monet prend la parole au nom de ses collègues, et, s'adressant à M. Saucerotte, lui fait défense d'avancer. " Yous ne pouvez ignorer, lui dit-il, que cette enceinte est exclusivement réservée aux séances de la représentation nationale, et que nul corps armé n'a le droit d'y pénétrer sans un ordre formel du président de l'Assemblée.— J'ai un ordre du Président de la République, répond l'officier. Cet ordre me prescrit de faire évacuer la salle. Je vous invite à vous retirer. — Un pareil ordre est un crime, réplique vivement M. Monnet ; vous ne l'exécuterez pas. Porter atteinte à la liberté de nos délibérations, ce serait commettre un attentat contre la souveraineté du Peuple, qui nous a librement élus ; ce serait vous rendre complice de la trahison du Président. M. Bonaparte est déchu de tous ses pouvoirs."
M. Monet lit alors à la troupe l'article de la Constitution qui enjoint, en pareil cas, à tout fonctionnaire, à tout agent de la force publique, de refuser obéissance au Président de la République.
Sans l'écouter, l'officier lance ses soldats contre les représentants sur deux rangs parallèles, dirigés, l'un contre la gauche, l'autre contre la droite de l'Assemblée. A cet ordre, auquel malheureusement les soldats obéissent, les représentants répondent par le cri de Vive la République ! répété plusieurs fois avec un enthousiasme indicible. Mais ils sont à l'instant même saisis au corps, arrachés de leurs sièges, et tr^és hors de la saUe, malgré la plus vive résistance de leur part.
Les membres de la majorité qui se trouvaient là no
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montrèrent pas moins d'énergie que ceux de la minorité. Les ims et les autres restèrent courageusement à leurs places, assis, et ne cédèrent qu'aux dernières violences de la soldatesque.
Un de nos braves collègues de la Montagne, (1) présent à cette scène de profanation, nous a rapporté les détails qui lui sont personnels, et qui servent à bien déterminer le caractère de l'agression à laquelle les représentants du Peuple ont été en butte. " Je voulus, nous disait-il, tenter de ramener au sentiment du devoir les deux militaires qui marchaient sur moi pour me saisir. Je leur fis observer que ce n'étaient point nos personnes, mais leurs droits à eux, les droits de leurs concitoyens, de leurs pères, de leurs fibres, que nous défendions en ce moment. Que c'étaient eux qui, par leurs votes, nous avaient envoyés siéger sur les bancs où nous étions ; que nous avions, nous membres de la gauche, été fidèles à notre mandat ; que nous avions toujours défendu le suf&age universel; que nous le défendions au 31 mai lorsque M. Bonaparte le faisait mutiler de concert avec les burgraves. — 'C'est pourtant vrai, cela^' dit l'un des deux militaires. L'autre ajouta : ' Que voulezvous, il fiiut bien que nous exécutions notre consigneu' Mais ua troisième s'élança sur moi^ la menace à la bouche, et s'eôbrça de m'enlever du banc où je me cramponnais. Un autre lui vint en aide, et, après ime lutte de quelques instants, ils parvinrent à m'entraîner, mes vêtements tout déchirés, et l'épaule droite meurtrie, non par des coups, ils ne m'en portèrent aucun, mais par la violence qu'ils avaient employée contre moi"
Ainsi le hasard voulut que M. Bonaparte fut condamné à consommer son attentat sous la forme la plus criminelle, en &,isant entrer des baïonnettes jusque dans le propre temple de la loi, jusque dans la salle des délibérations de
(1) Nous sommes à regret forcé de ne pas le nommer car il est encore en France.
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rAaaemblée, li mÉme où, en/ace de Dieu et de Vunivtra, 'û avsit solennellemeiit juré fidélité à la République !
Les moindres notions du devoir ordonnaient an président de l'Assemblée de se mettre à la tète de la résistance, et cependant M. Dupin ne paraissait poiut. MM. Gauet et Farreau étaient allËs le chercher au fond des appartements de la présidence, et avaient été obligés de le pousser en quelque sorte par les épaules pour le décider à venir diriger la séance. Les représentants, entraînés par les prétoriens, rencontrèrent cet homme, indigne de sa haute position, dans la saUe dite de Casimir FÉrier, et le sommèrent vivement d'intervenir. M. Dupin adressa quelques mots & la troupe sur le re^ect dû à la Constitution, mais d'un ton si misérable, que M. Brillier entendit mi des soldats dire à son voisin: " Cest pour la farce, cela." On apostropha durement M. Dupin : " Que voulez- voua, reprit-il) Sans doute, la Constitution eet violée, noua avons pour noua le droit, mais cea messieurs ont la força II n'y a qu'à noua retirer."
Les membres de la majorité qui avaient nommé président M. Dupin, parce qu'il conduisait les débats au gré de leurs passions, jugèrent alors ce que l'on gagne à employer des caractères toujours guidés par la peur, toujoura prêts à se ranger du côté de la force.
La troupe n'avait pas ordre d'arrêter les représentants. Elle se borna à les chasser du palais. Au moment où ils sortuent, MM. Fayoll% Treillard-Laterisse et Faulin- Durieu trouvèrent, sur la place de Bourgogne, MM, Arbey, Toupet-Desvigne et le général Radoult-Lafosse aux maina de la force armée. Ils reprochèrent chaleureusement cette arrestation aux soldats, essayant de leur &ire comprendre que l'ordre de violer la loi n'oblige qu'à ta désobéissance. Le colonel Garderens Deboisse, du 6' de ligne, qui les entendit, s'écria : " Ai! vous voulez feire appel à l'armée, vous l'excitez à la révolte ! Vous êtes des conspirateurs,
je VOUS arrête," et il commanda de les entourer en ajoutant, sur un geste d'indignation de M. Arbey : " Si vous continuez, je vais vous faire crosser par mes hommes.** Au moment où ils partaient tous les six, le vaillant colonel dit à l'escorte : " Vos armes sont chargées, s'ils bougent, tirez dessus, et si ça ne suffit pas, f.....-leur la baïonnette dans le ventre."
On ne doute pas que le colonel Garderens n'ait touché le prix d'aussi révoltantes brutalités. Ivrogne, débauché et poussant la passion du jeu jusqu'à jouer de l'argent avec ses inférieurs; il était connu pour un vrai panierpercé, comme on dit en garnison.
Les six représentants dont nous venons de parler, enfennés d'abord au nouveau ministère des affîiires étrangères, furent conduits, à huit heures du soir, à la caserne du quai d'Orsay. Les inspirations de M. Garderens Deboisse se trahirent, lorsqu'au moment de partir, le capitaine des chasseurs de Vincennes qui entouraient nos collègues, leur dit, comme s'il avait peur lui-même de ce qu'il jugeait être àon devoir : " Messieurs, je me crois obligé de vous prévenir que nos armes sont chargées."
La plupart des représentants, expulsés du palais législatif, se rendirent à la mairie du lO^arrondissement, désignée comme rendez- vous général Dix ou douze membres de la gauche, craignant de n'y pas trouver assez de résolution, préférèrent aller chez M. Crémieux, dont la demeure était voisine. Il fut proposé là d'arrêter tout de suite les termes d'ime proclamation au peuple, mais on ne se jugea pas en nombre suffisant pour prendre une résolution, et l'on s'ajourna avec dessein de se réunir à quatre heures, dans un local, place de la Bastille, oii toute l'opposition serait appelée.— La police était déjà avertie; quelques minutes après M. Crémieux était arrêté.
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A la même heure, la réunion du 10^ arrondissement devenait de plus en plus nombreuse; des membres de la gauche apprenant qu'il j avait là un centre, y accomnirent ; vers onze heures, on était au nombre de 300 et la délibération fut ouverte. La salle est un carré long, à l'extrémité duquel était une table qui en occupait toute la largeur. Derrière cette table se tinrent les deux vices-présidents, MM. Vitet et Benoist d'Azy ( M. Daru était gardé à vue chez lui). A l'entour, se placèrent les secrétaires présents, MM. Moulin, Grimault et Chapot. Les représentants restèrent debout, au milieu de la pièce; enfin, on voyait au fond, appuyés contre la muraille, presque mêlés à l'Assemblée, un assez grand nombre de citoyens disposés à se mettre à son service, à /aire tout ce qu^élle voudrait. L'indignation et la colère animaient tous les visages, et chacun se montrait décidé à résister jusqu'au bout à la criminelle usurpation du pouvoir exécutif. On connaît les moindres détails de cette séance. Us ont été recueillis par un sténographe de l'Assemblée. Nous en publions le compte-rendu tel qu'il a été imprimé dans Y Indépendance Bdge, n° du 16 décembre :