LIVRE XIX. a5g
site inquiète, et chacun se tenait sur ses gardes. i38g De temps à autre, des troupes de cavaliers sarrasins voltigeaient dans la plaine, comme pour défier leurs ennemis ; mais ils ne s’approchaient point du camp; parmi ces cavaliers sarrasins, on remarquait un jeune guerrier , monté sur un coursier rapide, armé de javelots qu’il lançait avec adresse, et vêtu d’une étoffe noire qui attirait tous les regards. Les chevaliers français le regardaient comme le plus vaillant des guerriers maures, et disaient entr’eux que les apertisses d’armes qu’il faisait , c’était pour l’amour de la fille du roi de Tunis , une moult belle dame.
Cependant, les habitans de la ville à? Afrique chargèrent un Génois établi parmi eux de se rendre auprès des assiégeans, et de leur demander, surtout aux Français et aux Anglais, pourquoi ils étaient venus de si loin porter la guerre chez un peuple qui ne leur avait point fait de mal. Les barons et les seigneurs s’étant assemblés dans la tente du duc de Bourbon , ce prince répondit à l’envoyé génois qu’on était venu faire la guerre aux Sarrasins d’Afrique , pource que le fis de Dieu , appelé Jésus-Christ et vrai prophète , ils l’avoient mis à mort et crucifié. Les chevaliers chrétiens voulaient amender sur eux ce méfait, et le faux jugement que ceux de leur loi avoient fait. Secondement , les Sarrasins ne créoient point au saint baptême ; aussi dans la vierge Marie, ils ri avoient point de créance ni de raison. Pourquoi, toutes ces choses considérées , les guerriers de
îGo HISTOIRE DES CROISADES.
*389 l’Occidcnl tenaient les Musulmans et toute leur secte pour des ennemis. Quand l’envoyé génois revint dans la ville avec cette réponse, ne firent les Sarrasins qiîen rire , et dirent que l’accusation n’étoit pas raisonnable ni bien prouvée , car les Juifs avoient rnis ce Jésus-Christ à mort et non eux.
Ce qu’on vient de lire est raconté par Froissard , dont nous avons conservé les expressions : Paul Emile (1) raconte le même fait avec quelque ■différence. Ce dernier historien nous rapporte que les chevaliers anglais et français reprochèrent aux Sarrasins d’ Afrique d’avoir insulté le pavillon de Gênes , d’avoir maltraité les Génois en haine de la religion chrétienne , chose dont ils se trouvaient 4out aussi offensés , que si on avoit attaqué Paris ou Londres.
Soit que les Musulmans attendissent une réponse plus pacifique , soit qu’ils ne voulussent pas être les premiers à donner le signal de la guerre , ils ne sortirent point de la ville ni de leur camp pendant plusieurs jours ; à la fin ne voyant venir personne, et n’espérant plus la paix, ils résolurent de surprendre leurs ennemis ; et favorisés par une nuit obscure , ilâ s’avancèrent en silence et avec précaution vers les avant-postes des chrétiens. L’histoire contemporaine ne fait point connaître ici les faits d’armes des combattans, mais elle se plaît à raconter les prodiges par lesquels Dieu dé-
fi) Folietta et Bizaro ont ici copie Paul Émile comme dans tout le reste.