LIVRE XIX
los noms de soixante chevaliers et écuyers qui i38r> moururent dans cette journée ; tous ceux de l’ost , ajoute-t-il, furent courroucés et ébahis, ce fut raison ; et ce qu’il y a de plus étrange dans ce récit, c’est que les habitans de la ville d’ Afrique ne connurent cette perte des chrétiens qu’après la levée du siège.
Dès lors il ne fut pasdifficile de prévoir l’issued’une pareille guerre. Les chrétiens restaient renfermés dans leur camp, et n’osaient parcourir le pays pour y chercher du fourrage et des vivres; on leur envoyait quelques provisions de la Sicile, des îles de Sardaigne et de Candie; mais rien n’était réglé dans ces envois, et la disette succédait souvent à l’aboudance; l’armée chrétienne n’avait point d’abri contre les ardeurs de la canicule ; on avait creusé dans le sable des puits, dont on ne tirait souvent qu’une eau troublée et mal saine; les vins qui arrivaient de la Pouille , de Chypre et d’autres îles voisines, au lieu de fortifier et de soutenir les guerriers français, brûlaient leur sang et ne faisaient que les affaiblir. Quelquefois tout le camp se trouvait en butte à une multitude de mouches et moucherons , qui corrompaient l’air , désolaient les hommes et les chevaux. Le découragement s’emparait des chevaliers, qui ne recevaient aucune nouvelle ni de la France, ni même de Gênes, d’où l’expédition était partie ; pour comble de malheur, le chef de l’entreprise, Je duc de Bourbon, ne soutenait l’armée ni par ses discours ni par son exemple ; plein de hauteur, d’un caractère indolent, sans
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1 38g cesse on le voyait assis à la porte de sa tente , les jambes croisées , ne souffrant point que les chevaliers et les soldats s'adressassent directement à lui pour lui faire leurs plaintes , ou recevoir ses conseils et ses ordres (i).
L'avenir et surtout la saison des pluies se montraient aux soldats chrétiens sous l’aspect le plus sinistre. « L'hiver, disait-on dans le camp, a » froides nuits et longues- nous aurons trop dur » parti pour plusieurs raisons; premièrement en » hiver, les mers sont deffendues, nul ne s’y ose » mettre pour la cruauté des vents et des tempêtes; » si nous avons huit jours seulement deffaut de » vivres, et que la mer nous soit close, nous som- » mes morts sans remède. Si nous avons des vivres » à plante ( foison ), comment pourra le gué por- » ter la peine et le travail de veiller toutes les » nuits; si mortalité se boutoit en notre ost (notre » camp ), tous mourroient l'un pour l’autre, car » nous n’avons rien pour remédier à l’encontre. >»
À tontes ces craintes, se joignaient des soupçons et des défiances sur la conduite des Génois, qui étaient dures gens et traîtres; on craignait surtout qu’ils ne rentrassent une belle nuit sur leur flotte, et n’abandonnassent les Français et les Anglais dans une contrée maudite de Dieu. De leur côté, les Génois n’avaient plus la même confiance
(1) Froissard dit que c’était l’opinion de plusieurs que l’ignorance , l’inaction et la hauteur du duc de Bourbon avaient fait cchouer l’entreprise.