LIVRE XIX
santé. La chronique de Froissard nous apprend i33g que « la dame de Coucy , la dame de Sully, la dau- » phine d’Auvergne, et toutes les dames de France » qui avoient leurs seigneurs et maris dans celui » voyage , étoient en grand esmoy pour eux le » terme que le voyage dura, et quand les nou- » voiles leur vinrent qu’ils avoient jà passé la mer,
» elles furent toutes resjouies. »
Celte expédition, que les Génois avaient provoquée dans l’intention de défendre le commerce européen contre les brigandages des pirates, ne lit qu’accroître le mal auquel on voulait remédier j la vengeance, l’indignation, la crainte, armèrent, de toutes parts les infidèles contre les chrétiens. De toutes les côtes d’Afrique il sortit des vaisseaux qui couvrirent la Méditerranée, et interceptèrent les communications avec l’Europe^ on ne reçut plus les marchandises qu’on avait coutume de tirer do Damas, du Caire, d’Alexandrie ; et les historiens du temps déplorent, comme une calamité, l’impossibilité où l’on se trouva en France et en Allemagne de se procurer des épiceries. L’histoire ajoute que dans ces jours de troubles et de périls , toutes les routes de l’Orient se trouvèrent fermées, et que les pèlerins de l’Occident ne purent visiter la Terre- Sainte.
Nous nous sommes étendus sur cette expédition, non pas seulement parce qu’elle offre des circonstances curieuses , mais parce que la manière dont elle fut conduite nous fait très bien connaître le changement qui s’était opéré dans les esprits. Pour
«389 apprécier davantage ce changement, il suffira de comparer les événemens que nous venons de décrire avec la dernière croisade de Louis IX , qui, pour le caractère et les mœurs des chevaliers de la croix , différait déjà beaucoup des premières guerres saintes. On ne voit plus ici ni cette exaltation religieuse, ni cette charité héroïque qui portait les croisés à sacriGer leur fortune, leur repos et leur vie pour délivrer les saints lieux et secourir leurs frères d’Orient. Ce 11’est plus le souverain pontife, ce n’est plus le clergé, ce ne sont plus les images de la religion , ni les cérémonies de l’Église , ni la voix des orateurs sacrés qui animent le zèle des chevaliers chrétiens. Sans développer davantage notre pensée, il nous suffira de dire que plus l’enthousiasme des croisades s’affaiblit parmi les peuples, plus il est facile de reconnaître les véritables causes de cet enthousiasme. A l’époque où nous sommes arrivés , lorsqu’on examinant avec soin les sociétés chrétiennes, on y cherche vainement les sentimeus et les passions qui avaient animé les siècles précédens, on doit naturellement conclure que ce sont ces passions et ces sentimens qui avaient faitles guerres saintes. Ainsi, ce qu’on ne trouve plus dans les mœurs et l’esprit des générations nouvelles , nous aide à expliquer les grandes choses des temps qui n’étaient plus.
Les guerres contre les Musulmans n’avaient plus que deux mobiles, l’esprit de la chevalerie et le sentiment des dangers qui menaçaient la chrétienté. L’Europe avait alors détourné scs regards des