LIVRE XIX. uHi
lis. Quand les deux armées furent en présence , > Sigismond conjura ses alliés de modérer leur ardeur belliqueuse et d’attendre une occasion favorable ponr attaquer un ennemi qu’ils ne connaissaient point. Le duc de Nevers et les jeunes seigneurs qui l’accompagnaient écoutèrent impatiemment les avis des Hongrois, et crurent qu’on voulait leur disputer l’honneur de commencer le combat. A peine le drapeau du croissant a-t-il frappé leurs regards , qu’ils se précipitent hors du camp et fondent sur l’ennemi : les Turcs se retirent et paraissent prendre la fuite; les Français les poursuivent en désordre , et se trouvent bientôt séparés de l’armée hongroise. Tout-à-coup des nuées de spahis et de janissaires accourent des forêts du voisinage où ils étaient placés en embuscade. Dans toute la campagne on avait planté des pieux qui arrêtaient la marche de la cavalerie chrétienne. Les guerriers francs ne pouvant ni avancer ni reculer, enveloppés par une armée innombrable, ne combattent plus pour vaincre , mais pour mourir avec gloire et vendre chèrement leur vie. Après avoir, pendant plusieurs heures, porté le carnage dans les rangs ennemis, tout ce qu’il y avait de Français dans la mêlée périt sous le fer des Musulmans ou fut fait prisonnier.
Bajaaet, après cette première victoire , tourna toutes ses forces contre l’armée hongroise que la terreur avait déjà ébranlée, et qui fut dispersée au premier choc. Sigismond, qui le matin de celle journée comptait cent mille hommes sous ses éten-
1397 dards, se jeta presque seul dans une barque de pêcheur, et côtoyant les rives de l’Euxin , se réfugia à Constantinople, où sa présence annonça sa défaite et répandit la consternation (i).
Tels furent les fruits de la présomption et de l’indiscipline des guerriers français. L’histoire a plaint leurs revers plus qu’elle n’a blâmé leur conduite ; elle s’est contentée de dire que pour vaincre les Turcs, les Hongrois auraient dû montrer la valeur des Français , ou les Français imiter la prudence des Hongrois.
Bajazet , qui avait été blessé dans la bataille , se montra barbare après la victoire. Quelques histo-
(i) Bonfini attribue la perte de cette bataille à l’imprudence des Français, qui mirent pied à terre pendant le combat. Ju vénal des Ursins l’attribue à leur arrogance et à leurs péchés. Il dit qu’ils ne voulurent point obéir au roi de Hongrie, et qu’ils s’attirèrent la colère de Dieu, parce que pendant leur marche ils s’étaient livrés à la débauche, au jeu et à toutes sortes d’excès. Cependant il croit quêtant morts pour la cause de la religion, ils ont mérité la misencoide divine. Entr’autres preuves qu’il en donne, c’est que les corps de ceux qui furent tués par ordre de Bajazet, apres le combat , restèrent treize mois nus et exposés aux betes carnassières , sans avoir été touchés par elles , et furent parfaitement conservés.
Les Mémoires de Boucicaut, au contraire, accusent la llclieté et la félonie des Hongrois qui , voyant les chevaliers français embarrassés dans les pieux plantés par les Tuics, tournèrent le dos et prirent la fuite. ( Voy. le livre des Faicts du maréchal de Boucicaut , ch. 25, lom. vi de la Collection de M. Petitot. )