LIVRE XIX. a
riens onl dit que le sultan avait à venger la mort i de plusieurs captifs musulmans massacrés par l’armée chrétienne. Il lit amener devant lui tons les prisonniers dépouillés de leurs vêtemcns , la plupart couverts de blessures, et donna l’ordre à ses janissaires de les égorger sous ses yeux. Trois mille guerriers français furent immolés à sa vengeance ; on n’épargna que le duc de Nevers, le comte de la Marche , le sire de Coucy, Philippe d’Artois, le comte de Bar , le maréchal Boucicaut, et quelques autres chefs dont l’empereur ottoman espérait tirer une forte rançon.
La nouvelle d’un si grand désastre fut apportée à Paris par la renommée ; on menaça de jeter dans la Seine les premiers qui en parlèrent : plusieurs furent enfermés au Châtelet par ordre du roi. A la fin les bruits les plus sinistres se trouvèrent confirmés par les récits de messirc de Hely que Bajazct avait envoyé en France pour annoncer la défaite des chrétiens et la captivité de leurs chefs. Celle nouvelle porta la désolation à la cour de Charles VI et dans tout le royaume. Froissard ajoute dans son style naïf : « que les hautes » dames de France furent fort courroucées, et » bien y avoit cause, car ce leur tenoit trop près » du cœur. »
Pour fléchir le courroux de l’empereur turc, Charles VI lui envoya de magnifiques présens. Des messagers, traversant la Hongrie et le territoire de Constantinople , portèrent au sultan des faucons blancs venus de la Norvège, de fines écarlates,
1400 des toiles blanches et vermeilles de Reims, des draps de haute-lice , ou tapisseries ouvrées. a Arras, en Picardie , qui représentaient l’histoire d’Alexandre, laquelle chose, ajoutent les chroniques contemporaines, était très agréable à voir à tous gens de bien et d’honneur. A la cour de France on ne savait comment envoyer en Turquie l’argent nécessaire pour racheter la liberté des princes et seigneurs retenus dans les prisons de Bajazet. Un banquier de Paris fit alors ce que n’aurait pu faire aucun souverain de l’Europe j de concert avec quelques marchands de Gênes , il négocia la rançon des prisonniers , et se chargea de payer pour celte rançon la somme convenue de deux cent mille ducats.
Les nobles captifs que le sultan avait traînés à sa suite jusqu’à Bruse , eurent enfin la liberté de revenir en Europe. Deux seulement ne revirent point leur patrie : Guy de la Trimouille mourut dans File de Rhodes. La dame de Coucy , qui ne pouvait se consoler , avait envoyé chez les Turcs un fidèle chevalier pour apprendre le sort de son époux, et le chevalier revint avec la triste nouvelle que le sire de Coucy était mort dans sa prison.
Lorsque le duc de Nevers, avec ses compagnons d’infortune, quitta le camp de Bajazet, le sultan lui adressa ces paroles, rapportées par Froissard : « Comte de Nevers , je sais assez et suis informé » que tu es eu ton pays un grand seigneur et fils » d’un grand seigneur. Tu es jeune et à venir, tu