LIVRE XIX. a
» pourras et peux par adventure prendre et re- i » cueillir en blasme et vergogne ce qui t’est ainsi » advenu en ta première chevalerie , et volontiers » pour recouvrer ton honneur , tu assembleras » puissances pour venir sur moi et donner bail taille; si je faisois doute et si je voulois , je te » feroye jurer sur ta foi et sur la loi que jamais tu » ne t’armeras contre moi , ni tous ceux qui sont » en ta compagnie ; mais nenni, ce serment ni à » toi ni à eux ne feroi-je faire ; mais je veux quand » tu seras venu et retourné par-delà , que s’il te » vient à plaisance que tu assembles la puissance » et vienne contre moi, tu me trouveras toujours » prêt et appareillé à toi et à tes gens. »
Ce discours , où se montrait tout l’orgueil ottoman, dut être sans doute une leçon pour de jeunes guerriers dont la folle présomption avait amené tous les malheurs de la guerre. Ils avaient méprisé Bajazet avant leur défaite ; les superbes dédains de Bajazet après sa victoire , ne pouvaient passer à leurs yeux pour une vaine bravade. Aussi, dit Froissard, bien leur en souvint tant qu’ils vécurent.
A leur retour en France , les nobles chevaliers furent reçus avec l’intérêt qu’inspire la bravoure malheureuse. On ne se lassait point à la cour de Charles VI et à la cour de Bourgogne de les entendre raconter leurs exploits, leurs tragiques aventures, les misères de leur captivité ; ils disaient des merveilles de la magnificence de Bajazet ; et lorsqu’ils répétaient les discours du sultan , qui
a8(> HISTOIRE DES CROISADES,
avait coutume de dire qu’il seroit le sire de tout le monde , qu encore il viendrait voir Rome et feroit manger l’avoine à son cheval sur l’autel de St.- Pierre, lorsqu’ils parlaient des armées que l’empereur turc levait chaque jour pour accomplir ses menaces, quelque crainte, sans doute, devait se mêler dans l’âme des auditeurs au sentiment de la curiosité et de la surprise.
Cependant les récits du duc de Nevers et de ses compagnons réveillaient l’émulation des guerriers, et leurs malheurs en Asie inspiraient moins la compassion que le désir de venger leur défaite. Bientôt qn annonça dans le royaume une nouvelle expédition contre les Turcs. Une foule de jeunes seigneurs et de chevaliers accoururent sous les armes. Leduc d’Orléans, frère du roi, ne pouvait se consoler de n’avoir point obtenu la permission de se mettre à leur tête et d’aller avec eux combattre les infidèles. Ce fut le maréchal Boucicaut qui , à peine revenu de sa captivité , conduisit les nouveaux croisés en Orient. Leur arrivée sur les rives du Bosphore délivra Bysance assiégée par Bajazet (i). Leurs exploits relevèrent le courage des
(i) Les Mémoires de Boucicaut déjà cités entrent dans d’assez longs détails sur les exploits des chevaliers qu’il conduisait : on y voit comment ils se rendirent maîtres d’un château nommé Rivedroit, situé sur le Bosphore, et comment ils parvinrent à éloigner les Turcs de Constantinople, après avoir brûlé plusieurs de leurs villages et leurs vaisseaux. (Voy. les ch. 3o et suiv. du livre des Faicts. )