LIVRE XIX
Grecs et remirent en honneur parmi les Turcs les i/,oa milices de l’Occident. Lorsqu’après une année de travaux et de combats glorieux ils revinrent dans leur patrie , l’empereur grec Manuel crut voir de nouveaux malheurs prêts à fondre sur lui , et résolut de suivre le maréchal Boucicaut pour solliciter d’autres secours auprès de Charles VI , mettant ainsi tout l’espoir de son empire dans les guerriers de la France. Il fut reçu avec de grands honneurs à son passage en Italie ; lorsqu’il eut traversé les Alpes, des fêtes brillantes l’attendaient dans toutes les grandes cités. A deux lieues de Paris il trouva Charles VI et tous les grands du royaume venus à sa rencontre. Il fit son entrée dans la capitale vêtu d’une robe de soie blanche , monté sur un cheval blanc, marques distinctives du rang suprême parmi les Francs. On se plaisait à voir un successeur des Césars implorant les armes de la chevalerie", et la confiance qu’il mettait dans la bravoure des Français flattait l’orgueil de la nation ; mais dans l’état où se trouvait alors la France , il était plus facile d’offrir à Manuel le spectacle des tournois et des cérémonies brillantes des cours , que de lui fournir les trésors et les armées dont il avait besoin ( 1).
(1) L’empereur grec partit de Constantinople avec le maréchal de Boucicaut, qui laissa pour garder cette ville le seigneur de Château-Morant, avec cent hommes d’armes et bon nombre d’arbalestriers.
Le maréchal, après sou retour en France, alla avec une flotte génoise sur les côtes de la Syrie, où il battit les Sarrasins dans plusieurs occasions: à Tripoli, à Baruth et à
i joa Charles VI commençait à éprouver cette funeste maladie qui laissa le champ libre aux factions et jeta le royaume dans de grands malheurs. L’Angleterre , dont l’empereur de Constantinople sollicita aussi les secours, était troublée par l’usurpation de Henri de Lancastre; et si le monarque anglais prit alors la croix, ce fut moins dans l’intention de secourir les Grecs que pour faire oublier ses injustices, et pour avoir un prétexte de lever des impôts sur son peuple. Dans le même temps la déposition de Vcnceslas mettait tout en mouvement dans l’empire germanique; et l’hérésie naissante de Jean Hus donnait déjà le signal des désordres qui devaient troubler la Bohème pendant le xv®. siècle. Au milieu de tous ces troubles de la chrétienté , la seule puissance qui aurait pu rétablir l’harmonie était divisée elle-même , et l’Église catholique , toujours partagée entre les prétentions rivales de deux pontifes, ne pouvait s’occuper ni de la paix entre les chrétiens , ni de la guerre contre les Turcs.
Cet état de la France et de l’Europe acheva de détruire toutes les espérances de l’empereur grec. Après avoir passé deux années à Paris sans rien obtenir , il prit le parti de quitter l’Occident (i).
Sayeltc. Il revint ensuite à Rhodes, dont le grand-maître fit , quelque temps après , uu traité avantageux avec les Sarrasins.
(i) Manuel visita deux fois Paris et s’en retourna en traversant l’Allemagne et l’Italie. L’Eglise latine était alors